Aziz peut-il être libre ?

Ils ne se connaissent pas, mais vont se rencontrer ce jour-là  d'autant plus vite et facilement qu'ils ont le même âge, la trentaine, vivent tous les deux dans la précarité la plus extrême, sans travail ni domicile fixe, dormant dans la rue ou les foyers quand ça peut, et passant leur journée dehors, soit à  ne rien faire, seuls ou en compagnie de gens qui leur ressemblent, soit à  rechercher n'importe quoi qui puisse se convertir en nourriture, soit à  boire car ils ont ce point commun aussi qu'ils boivent, dès que possible, un peu pour le froid, un peu pour oublier, comme on dit, un peu juste pour boire.

Lui c'est Aziz, elle c'est Léa, ils ne s'étaient jamais vus, mais ce matin-là , au Parc Mitterrand1, c'est elle qui vient vers lui et l'aborde, a priori, leur version est commune pour cet épisode et tout le début de la journée, parce qu'Aziz dispose à  la fois d'une petite bouteille d'alcool, une des ces saloperies de mélanges déjà  faits qu'on vend dans les stations-service, tellement frelatée qu'en boire trop fait des trous dans l'estomac, mais peu importe ; et qu'il gesticule, tout seul comme un con, assis dans l'herbe pourtant mouillée du parc, en brandissant la dernière arnaque de la Française des Jeux, un ticket de Cash, qui vaut cinq euros à  l'achat mais comme chacun sait peut rapporter bien plus au grattage, en l'occurrence le miracle du jour pour Aziz, puisque cinquante euros : il est joyeux et déjà  un peu ivre, et dans les deux cas ça se voit et ça s'entend.

Et c'est comme ça que tout va basculer. Lire la suite

  1. A Lille, espèce de grande étendue paysagée moderne séparant les deux gares, Lille Flandres et Lille Europe, bordée d'un côté par les abords du Vieux Lille, et des trois autres par des tours de bureaux et bretelles d'accès au périph' ; de jour, c'est une sorte de plaine arpentée par des voyageurs pressés, qui évitent les groupes de jeunes qui y étudient, principalement la sexualité, et les groupes de SDF qui y picolent, le plus souvent avec des chiens en liberté ; de nuit, c'est un no man's land un peu inquiétant, avec encore les derniers groupes précités, et pas mal de prostituées venus du Vieux Lille par les anciens remparts pour y faire leurs passes, plus ou moins dans les buissons []

E Thémidos Ménis, le retour !

Ainsi que vous ne l'ignorez pas, je ne suis pas une habituée des billets polémiques. D'abord parce que je suis nulle en politique. Ensuite parce que lorsqu'un sujet a déjà  été cent fois disséqué et débattu par d'autres qui, eux, ne le sont pas1, j'estime généralement n'avoir vraiment pas grand-chose d'intéressant à  ajouter au débat.  Parce que j'éprouve en outre des scrupules à  m'exprimer sur des sujets que je ne connais, en grande partie, que par le compte-rendu qui en est fait dans la presse. Enfin parce que je suis un peu en vrac en ce moment (notamment parce que j'ai huit audiences à  présider en onze jours, misère ...), comme ce billet vous apparaîtra sans doute lui aussi.

Mais il y a quand même des moments où malgré tous les obstacles sus-énoncés, il faut que ça sorte.

Un homme bien connu des services judiciaires de Nantes est soupçonné d'avoir commis un meurtre manifestement atroce. Le Président de la République a immédiatement fait savoir qu'il recevrait la famille de la malheureuse victime, ainsi qu'il est désormais d'usage, avant de brandir publiquement l'avertissement suivant, lourd de menaces à  l'encontre des services publics chargés du suivi du mis en cause :

"Quand on laisse sortir de prison un individu comme le présumé coupable sans s'assurer qu'il sera suivi par un conseiller d'insertion, c'est une faute. Ceux qui ont couvert ou laissé faire cette faute seront sanctionnés, c'est la règle."

Car ainsi que chacun sait depuis quelques jours dans notre beau pays, l'individu mis en examen pour le meurtre de la jeune Laëtitia, ayant fini de purger diverses peines d'emprisonnement ferme, aurait néanmoins dû faire l'objet d'un suivi par le Service pénitentiaire d'insertion et de probation nantais, ayant été condamné à  une ultime peine d'emprisonnement avec sursis assorti d'une mise à  l'épreuve pour faits d'outrage à  magistrat. Or ce suivi n'a pas pu s'exercer, ni même commencer d'être mis en place : le SPIP concerné, comprenant 17 conseillers d'insertion et de probation, se trouvait en sous-effectif, et avait dû se résoudre, avec l'aval de sa hiérarchie et des juges de l'application des peines (lesquels n'étaient eux-mêmes que trois, au lieu des quatre magistrats devant normalement exercer ces fonctions au sein du tribunal), à  "mettre de côté" 800 mesures jugées non prioritaires, au nombre desquelles figurait celle qui intéressait notre mis en cause. Lire la suite

  1. Nuls en politique, veux-je dire. []

N’importe quoi du vendredi !

Il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas amusé à  parcourir, via l'un des merveilleux outils statistiques dont nous disposons en cachette dans l'administration de ce blog, les intitulés des requêtes diverses tapées sur les moteurs de recherche qui ont amené les internautes chez moi (et du coup, à  balancer un petit article sans fond -je le dis dès le départ pour déranger le moins possible ceux qui voulaient pleurer un coup...)...

Et il faut reconnaître que je ne suis pas déçu ! Ce qui en revanche ne doit pas être le cas des quelques auteurs de celles que je vous ai réunies ci-dessous en petit florilège, toutes tentées sur la semaine écoulée, et qui n'ont pas, je pense, trouvé ici la réponse exacte à  leurs attentes surprenantes...

Bref, j'allais vous écrire que si l'immense popularité de nos joyeux écrits, à  Marie et moi, reposait sur ce genre de recherches, j'allais le fermer sans plus attendre et me remettre au tricot, quand soudain, rayon d'espoir et de lumière, voilà  que le Community Manager de Wikio France, car oui il y a des sites qui ont ça1, m'adresse un mail pour me proposer de publier en avant-première mondiale le classement du mois des blogs juridiques, comme la fois dernière, précitée, justement ! Et qu'est-ce que je n'y découvre-t-il pas2, après avoir accepté par pur orgueil ???3 Lire la suite

  1. mais eux n'ont pas Marie, mon Community Manager à  moi, qui possède entre mille autres l'avantage de pouvoir mettre en prison ceux qui ne nous lisent pas ! []
  2. Oui, la tournure est osée : et alors ? []
  3. Et hop, suspens insoutenable... []

D’un accident à  l’autre …

Un vieux (et bref) souvenir d'audience, remonté à  la surface il y a deux jours, pour des raisons évidentes ...

"Ce dossier-là , je vais le garder. Il risque d'être un peu délicat à  gérer, pas techniquement, mais émotionnellement. Les homicides involontaires, c'est souvent un peu dur, mais les circonstances de celui-ci ...".

Pas de problème. Je suis auditrice de justice, je préside déjà  les trois quarts des dossiers prévus sur cette journée d'audience correctionnelle. Si la présidente veut conserver ce dossier, je ne vais pas le lui disputer.

L'audience s'ouvre sur ce dossier, qui devrait selon les prévisions du Parquet occuper une bonne partie de la matinée. A l'appel de son nom, Mme X s'avance, élégamment vêtue, manifestement très âgée mais droite comme un I. Elle décline son identité, et notamment sa date de naissance : elle a 83 ans. Pas de casier judiciaire, évidemment.

La présidente indique qu'elle est poursuivie du chef d'homicide involontaire sur la personne de Thierry L. et expose les faits, survenus alors que, comme chaque jour, Mme X était allée se recueillir sur la tombe de son défunt mari. Ayant satisfait à  ses devoirs, elle a repris son imposante berline, garée devant le cimetière, et pour s'épargner d'aller faire demi-tour au rond-point situé à  50 mètres à  droite, a traversé perpendiculairement la voie de circulation et la ligne blanche pour partir directement à  gauche.

Le cimetière est situé peu après une sortie de virage, et Thierry L., qui arrivait en moto à  une vitesse que les témoins estimeront normale, a tenté de freiner en voyant la berline traverser sa voie de circulation, mais n'est pas parvenu à  éviter de percuter son aile arrière gauche. Lire la suite

Accident

[ Pour tenter de me faire pardonner des histoires dures que je raconte parfois ici, en voici une autre, pourtant très dure elle aussi, mais d'une tout autre nature, et sans doute plus facile à  lire1 ... Encore que. C'est en tout cas aussi ce que peut permettre la Justice des Hommes, parfois. ]

Je suis intervenu dans cette affaire alors que j'étais tout jeune collaborateur, au sein d'un cabinet pratiquant plutôt le droit des affaires, et qui avait notamment comme cliente une chaîne très connue de magasins, c'est à  ce titre que l'un des avocats associés qui étaient mes patrons avait eu à  en connaître, puis me l'avait confiée : j'étais très jeune et inexpérimenté, et peu armé pour affronter les émotions intenses qui, parfois, naissent dans une audience...

L'un des cadres supérieurs de la société, effectuant à  ce titre de nombreux déplacements à  l'étranger, était revenu en pleine nuit d'un voyage d'affaires dans un pays de l'Est, son avion atterrissant à  Bruxelles vers deux heures du matin : il lui restait ensuite une heure trente environ de voiture à  effectuer pour rejoindre son domicile à  Lille, où il travaillait également, et il avait réservé une grosse berline de location à  cette fin. Lire la suite

  1. Elle le sera également parce que ce texte est court, pour une fois... []

Noël

Ce type, c'est un vampire.

Oui, je suis tout jeune avocat, oui, des comme lui, je veux en défendre, le plus possible et toute ma vie, et oui, je suis plus que sensible, on peut même dire hypersensible, à  la misère du monde en général, et à  celle de mes clients en particulier. Mais enfin, il n'en reste pas moins que Noël, il ressemble à  un monstre, un comme auraient pu en enfanter Frankenstein et Nosferatu, s'il leur était venu la mauvaise idée de copuler.

Jeune, on est enclin à  attraper au vol les idées plutôt que d'attendre de se faire les siennes, et sa rencontre ne va pas m'inciter à  vieillir : il ressemble à  un monstre, et les faits qu'on lui reproche d'avoir commis sont justement assez monstrueux.

A trois, avec son épouse, Laurie, une sorte d'ectoplasme tuberculeux dont le QI, les jours de liesse, atteint péniblement les dix-douze, toute habillée, et leur unique ami, un débile profond, au sens médico-légal, Denis, qui a la triple particularité d'être muet, de mesurer un mètre cinquante-deux, et de fumer constamment1, ils ont, il y a environ deux mois, trouvé dans la rue encore plus pauvre, plus idiot, et surtout plus malheureux qu'eux, Gérald, rencontre de leur vie, pour son malheur. Lire la suite

  1. Quand je dis constamment, c'est constamment : je fume trois paquets par jour, mais j'ai de longues journées, avec des pauses entre chaque clope, mais lui non : la précédente est finie, grillée jusqu'au filtre, qu'il allume la suivante, le plus souvent plantée dans sa bouche à  côté du mégot, jamais vu ça ; je ne sais pas s'il continue en dormant, mais ça ne me surprendrait pas []

Cheres (!) amours passées…

Une adorable caissière de supérette, la belle Iléana (dont je vous démontrais il y a quelque temps le goût très sûr dès qu'il s'agit de désirer un homme -croyais-je ...), a eu une très étrange et très désagréable surprise en ouvrant son courrier, il y a quelques jours, et en y trouvant la lettre, assez étoffée, d'un huissier de justice, lui réclamant soudain la modique somme de dix-huit mille deux-cent quatre-vingt-treize euros et soixante-huit centimes, 18.293 €68, laquelle doit représenter dans le meilleur des cas à  peu près quinze mois de son salaire mirifique ...

Oh, je sais : les surendettements, ça existe malheureusement -à  vrai dire, je le sais professionnellement, mais pas que- et il n'y a là  rien que de très banal, en soi ...

Mais je voulais quand même vous exhiber le courrier en question, pour trois raisons particulièrement kafkaiennes qui, je trouve, méritaient sa publication (y compris sous un titre comportant le mot "amours" dont je continue à  trouver injuste qu'il se féminise au pluriel -ce qui est lourd de sens, on le verra encore ici). Lire la suite

Vous avez demandé la police ?

Non, inutile de me rappeler que personne ici n'a réclamé que j'entreprenne le récit détaillé de ma dernière audience de police. Mussipont m'ayant fait twitteriquement promettre que j'en ferais le sujet de mon prochain billet, je ne saurais me dédire1 . Vous savez donc à  qui vous en prendre, au cas où.

Le premier avantage immédiatement perceptible à  présider le Tribunal de police, c'est que l'on est certain que jamais, on ne vous y entretiendra de garde à  vue anticonventionnelle, de mépris des Droits de l'Homme par la Cour de cassation, d'illégalité à  débit différé ou de quoi que ce soit du même genre. Pour la simple et bonne raison que normalement2, aucun des prévenus n'a eu à  fréquenter quelque geôle que ce soit.

Le second avantage de l'audience de police est sa variété. Enfin, en principe, car l'utilisation3 des modes de réponse pénale alternatifs aux poursuites aidant, l'audience se compose finalement souvent, pour l'essentiel, de violences volontaires entre gens qui n'ont pas tapé assez fort pour se retrouver en correctionnelle, tout se perd, y compris le Noble Art ayant entraîné une ITT4, faute de quoi c'est la juridiction de proximité qui serait saisie, mais inférieure à  huit jours, et de dégradations jugées légères5, le tout assaisonné de quelques infractions à  regrouper dans la catégorie chasse, pêche, nature (et c'est tout), car depuis l'absorption par ma juridiction de quelques Tribunaux d'instance extérieurs en vertu de la fameuse réforme de la carte judiciaire, mon ressort comprend une bonne part de territoires ruraux. Lire la suite

  1. Surtout maintenant qu'il m'aide à  résoudre mes problèmes de cuves sur lit à  massif de zéolite. Vous n'avez rien compris ? Moi pas beaucoup plus. []
  2. Sauf cas de requalification de faits ayant initialement justifié un placement en garde à  vue - rare, quand même. []
  3. Très, mais vraiment très modeste par mon Parquet à  moi - on ne sait jamais, au cas où l'un d'entre eux me lirait, une petite allusion subtile n'est jamais perdue ... []
  4. Incapacité totale de travail. []
  5. Notion qui, soit dit en passant, me posait de considérables difficultés de qualification lorsque j'officiais au Parquet. Une vitre brisée, en soi, ça ne paraît pas trop grave ni trop cher à  réparer, mais dès qu'elle se transforme en baie vitrée ou en vitrine, ça chiffre vite ... Un rétroviseur arraché, c'est bien empoisonnant aussi ... Enfin, bref, je m'en fiche, je suis désormais juge, je fais ce que je veux, et j'applique même la CESDH à  toutes les gardes à  vue qui me passent entre les mains si j'en ai envie. []