Passion

TROIS ANS PLUS TARD

La Cour d’Assises vient de me condamner pour la deuxième fois, en appel.

J’espérais moins, pourquoi le nier ? Mais c’est comme ça, ce n’est pas moi qui décide et puis au fond je m’en fous.

Il s’est passé tellement de choses dont je me foutais, depuis le jour du drame

Les secours m’ont retrouvé dans le gazon, à  côté de la maison qui avait bien brûlé, mais qu’ils avaient pu éteindre avant qu’elle s’écroule. J’étais gravement blessé, mais encore vivant.

On m’a soigné, puis on m’a mis en examen, pour assassinat et dégradation volontaire par incendie, et écroué.

J’ai expliqué les choses comme je pouvais, mais ça a été compliqué, en gros parce qu’il n’y avait que moi pour dire tout ce qu’on avait vécu, vu de l’intérieur. Pour la plupart des témoins, qui ne savaient pas réellement, j’étais progressivement devenu dingue, parce qu’amoureux de cette femme à  un point déraisonnable ; pour Didier, elle n’avait en réalité jamais eu d’amour pour moi, c’est moi qui m’en étais progressivement persuadé, au point de la harceler de plus en plus, au téléphone comme physiquement, elle le lui aurait dit

J’avoue avoir menti, au début, aussi, ce qui ne m’a pas servi : j’ai d’abord prétendu qu’elle avait voulu qu’on meure ensemble, que nous avions tous les deux souhaité mourir, une fin passionnée comme notre histoire l’avait été…

J’ai rapidement dit la vérité, mais on me croyait moins : j’indiquais avoir frappé par rage, une rage aussi forte et incontrôlée que l’étaient mon amour et ma peur de la perdre, on me répondait que justement, j’avais sans doute voulu la garder pour moi, définitivement, égoïstement -le contraire de l’amour…

Personne ne sait.

Si, ils savaient ce qu’ils pouvaient constater eux-mêmes : elle avait reçu seize coups de couteau en tout, et je l’avais appris avec un immense soulagement elle était morte assez vite, en tout cas avant que l’incendie l’atteigne.

J’avais cinq coups de couteau dans le corps, aucun n’était mortel en lui-même, mais j’avais perdu beaucoup de sang, ils se demandaient comment j’avais pu physiquement et incendier la maison, et en sortir.

Le grand m’avait vu démarrer l’incendie, par la fenêtre du salon. J’espérais et j’espère toujours qu’il ne m’a pas vu tuer sa mère

Il y a deux camps, dans notre ville, ceux qui pensent que j’ai été manipulé par un couple qui n’en voulait qu’à  mon argent en gros, mes amis ; et ceux qui pensent que je l’ai harcelée, et que je me « suis fait un film », jusqu’à  ne pas supporter qu’elle m’écarte définitivement, et à  « péter un plomb ».

Ça, je le sais par mon ex-femme, qui a demandé un permis de visite, et qui est venue me voir en détention, et qui continue depuis.

Elle m’a pardonné, elle est persuadée que sa rivale m’a fait perdre le sens des réalités, et qu’il a fallu le drame pour me le faire retrouver. Le drame et une mort.

Elle veut qu’on reprenne la vie commune, quand je sortirai, je suis le père de ses enfants et elle n’a jamais cessé de m’aimer, malgré tout.

Elle sait, parce que je lui ai dit, que je l’aime bien, que j’ai de l’affection pour elle mais aussi que je ne l’aime pas, pas au sens où elle le voudrait. Je ne peux pas, on ne peut aimer qu’une fois comme ça, j’en suis sûr Elle l’accepte.

J’ai rencontré des experts, aussi, psychiatres et psychologues : tous ont relevé la passion, tous ont exclu la folie, m’ont déclaré pleinement responsable. Je suis d’accord.

Le seul vrai débat, à  l’instruction, a été la préméditation ou pas la différence entre un assassinat et un meurtre, mon premier avocat me l’a dit, même si je ne l’ai pas beaucoup vu

J’ai toujours nié avoir prémédité tout ça, mais il y avait le témoignage des gens m’ayant vu ces deux jours-là , l’air anormal, « pas comme d’habitude », « les yeux fous », et puis surtout, même si j’ai bien vu que ça leur faisait de la peine de le dire, mais ils n’ont pas voulu mentir et ils ont bien fait, le témoignage de ce couple d’amis chez qui j’ai déjeuné, une heure avant mon crime, cette fameuse phrase prononcée chez eux

Finalement, j’ai été renvoyé devant les premières assises sous la qualification de meurtre, oh, pas que la juge d’instruction m’ait cru sur parole, non, mais apparemment ils estimaient quand même n’avoir pas suffisamment la preuve formelle que j’avais prémédité mon acte.

J’ai trouvé ça juste même si encore une fois, je m’en foutais.

J’ai été condamné à  dix-huit ans de réclusion criminelle.

Ma femme ne comprenait pas, elle espérait nettement moins, elle a convaincu mon premier avocat de faire appel. Je ne contestais pas la peine, qu’est-ce que j’en ai à  foutre moi, de la peine ? En revanche, c’est vrai que je n’étais pas arrivé à  m’exprimer, à  raconter tout ça, au premier procès, j’avais eu peur, j’étais maladroit, j’étais mal préparé, et ça je le regrettais.

Parce que j’aime parler d’elle, et raconter tout ce qu’on a vécu. Essayer de dire à  quel point c’était Tout.

Donc j’ai été d’accord pour l’appel, j’espérais que j’y arriverais mieux.

Ma femme a été voir un autre avocat, lui a expliqué, il a accepté d’intervenir, et je l’ai pas mal vu pendant les quatre mois dont nous avons disposé il trouvait que la peine était trop importante : « Vous n’avez pas abattu un passant dans la rue en braquant une banque, vous avez tué la femme que vous aimiez passionnément en tentant de la suivre dans la mort : c’est un crime passionnel, ça ne l’excuse pas, mais on doit en tenir compte ». Je ne savais pas s’il avait raison, mais en tout cas il m’a appris comment parler, on a même simulé, ensemble, plusieurs fois, les questionnements du futur procès

Cette fois-ci, j’étais prêt, et c’est vrai que je me suis beaucoup exprimé, j’ai tout dit, je crois, longuement, sur ce point j’ai été content.

En revanche, l’avocat et ma femme ont été très déçus par la nouvelle peine prononcée contre moi : dix-sept ans, cette fois.

Je leur ai dit que ça m’était égal, j’ai remercié l’avocat, et on s’est organisé une sorte de vie, avec ma femme, entre ses parloirs à  elle et ceux où elle amène les gosses, qui changent et grandissent sans moi, et qui m’attendent, eux aussi

Mais pas autant qu’elle.

J’ai sa photo, sur le mur, au dessus de mon lit une prise au début, au tout début.

Je lui parle, très souvent tous les soirs, à  vrai dire

Et je lui dis, le plus souvent possible, le seul truc qui compte vraiment, ce qui me maintient en vie, ce qui fait de moi un homme et m’évite de devenir vraiment fou

« Je t’aime ».

__________

Note : cette affaire a fait l’objet de deux audiences publiques, et l’est devenue de ce fait. Cependant, évidemment, j’ai inventé ce monologue, qui ne reflète que ce que je crois avoir été le cheminement, les pensées, et même les persuasions, de l’auteur des faits : j’ai utilisé la première personne dans le récit pour souligner cette totale subjectivité, et je veux dire aux personnes qui pourraient le lire et auraient été réellement impliquées dans ce drame à  quel point je ne porte ni ne veux porter aucun jugement sur personne, et à  quel point j’ai conscience que, pour certaines d’entre elles, et en particulier le véritable Didier bien sûr, leur récit de la même histoire pourrait être radicalement différent.

Je respecte profondément les immenses douleurs causées par ce crime, et je pense tout particulièrement à  cet instant aux enfants de celle que je n’ai pas voulu nommer, ici.

J’ai seulement souhaité tenter de raconter, en essayant de ne blesser personne, en me plaçant du point de vue de celui qui l’a commis, non pas pour l’excuser en quoi que ce soit, mais tâcher d’expliquer, comment il a pu en arriver là .

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110 Commentaires

  1. Maitre cela fait un bon moment que je ne suis pas revenu lire vos proses. Et ce matin je me reprends une bonne claque ! Quel plaisir Et je rejoins les rares mots que j'ai pu lire en faisant descendre l'ascenseur de mon navigateur. Vous : faire un livre ! Oui plutôt deux fois qu'une ! Du talent : à  revendre c'est certain ! Du temps : à  vous de voir ! Mais il est clair que vous avez une âme d’écrivain !!
  2. Pingback : Un petit mot sur Maître Mô et mes affaires de (future) juriste | Mademoiselle la juge

  3. Lilalavoleuse
    Non, et jamais. L'autre n'appartiendra jamais, et personne ne pourra jamais l'avoir parce que c'est un être. Et vous savez quoi ? je n'en ai rien à f...re qu'il ait été malheureux comme les pierres, et je n'en ai rien à f...re qu'il ait fait la plus grosse vraie dépression du monde, et je n'en ai rien à f...re qu'il y ait vraiment cru. On a tous passé 12 heures en bas de chez quelqu'un qui ne voulait plus de nous, en hurlant à la lune dans la nuit glaciale. On a tous voulu que la Terre s'arrête de tourner juste 5 minutes parce que là elle était partie et que c'était juste plus possible de tenir debout si elle n'arrêtait pas de tourner, juste 5 toutes petites minutes. On a tous déménagé, perdu 6 kilos en 3 semaines, regardé cette fichue boîte de cachets d'un sale oeil, failli perdre notre boulot. Ce type-là ne mérite ni plus ni moins de compassion que les autres assassins ; l'égoïsme et la crétinerie (non clinique, s'entend) n'ont pas à être considérés comme des circonstances atténuantes ; ce post est indécent.
    1. Maître Mô
      Les jurés, majoritairement féminins d'ailleurs, ont été d'accord avec vous - il a même été condamné à plus lourd que ne le serait par exemple un home-jacker dont le vol tourne mal... Et je suis d'accord avec vous : on a tous été très amoureux, et tous malheureux comme les pierres, après. Mais on n'a pas tué, nous, on est pour la plupart restés dans les murs d'une folie acceptable : lui, non, c'est cela que je voulais raconter, et je ne pense pas que ce soit "indécent" - j'ai juste essayé de montrer ce qu'avait pu être son cheminement mental, certainement pas qu'il était valide...

Fin des commentaires


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