Passion

HIER

Il s’est mis à  pleuvoir sur la route de Malo, sans que je m’en rende compte, plongé dans mes pensées, dans tout ce bonheur perdu.

Je suis arrivé en contrebas de chez Didier, j’ai garé la bagnole discrètement, coupé le contact. Je vois ses fenêtres, celles de son appartement, le même que la première fois. Je vois parfois une ombre, puis deux. J’ai pensé à  la rappeler, mais je me contrôle, j’espère encore que la deuxième ombre n’est pas la sienne, et en même temps je sais que c’est elle qui est là -haut.

J’attends dans la voiture, sans quitter la façade des yeux, je veux la choper en train de sortir, et là  je l’appellerai. Je ne pense pas, je n’y arrive pas. Je ne peux que me souvenir, c’est tout ce qui me reste.

LES MOIS PRÉCÉDENTS

Ces trois jours de vie commune ont été si incroyablement beaux et bons que dans mon souvenir, on dirait qu’il s’est agi d’une seule longue journée, que j’aurais vécue sous amphétamine !

Je me suis rapidement installé chez elle, je n’avais pratiquement pas d’affaires, et on a tout de suite formé un couple : j’ai pris un bain, elle me faisait la cuisine, on a fait l’amour, je ne sais même plus combien de fois, on a mangé, on a bu un peu, on a refait l’amour. On a fait le tour de tous mes amis, soit pour l’apéro, soit pour manger, j’avais téléphoné à  tout le monde, et tous ont vu à  quel point elle était radieuse, elle aussi, à  quel point on était heureux : tous mes amis se sont mis à  l’aimer, cette fois-là , eux aussi, je l’ai bien senti

On a été faire des courses ensemble, main dans la main, fiers qu’on nous voie et que ce soit « pour de bon », on a parlé voyage et été dans une agence prendre des tonnes de brochures, on a acheté une langouste et des desserts très chers, elle m’a mis la main aux fesses dans la pâtisserie et on a ri comme des collégiens en voyant la tête des clients ; on s’est offert un restaurant, on est rentrés, on a refait l’amour, à  chaque fois mieux et plus fort, on a refait toute la maison pour le futur, en repeignant les murs dans nos têtes et en s’aimant plus encore de ce qu’on aimait les mêmes couleurs

Je travaillais l’après-midi du troisième jour, et je l’ai embrassée sur le pas de sa, pardon, de « notre » porte, comme un mari fait à  sa femme, et je lui ai dit qu’on se remarierait : elle souriait, elle a acquiescé de la tête, je suis parti heureux comme je ne savais pas qu’on peut l’être : ma vie avait un sens, je savais que j’étais né pour elle.

Je peux dire que j’ai travaillé sans même m’en rendre compte, avec sûrement un sourire béat aux lèvres et alors, que je me suis dépêché de rentrer « chez nous », cette première fois-là  plus que n’importe quelle autre, avec ma bouteille de champagne glacée posée sur le siège passager, oui, j’allais la retrouver, cinq heures sans elle et je souffrais déjà  !

Elle n’était pas là .

Et il y avait un mot sur la table de la cuisine.

Elle m’y écrivait qu’elle avait adoré tout ce que nous venions de vivre, tout, mais qu’elle n’arrivait pas à  gérer sa culpabilité vis-à -vis de Didier, ni celle qu’elle ressentait à  vivre son bonheur avec moi, mais sans ses enfants, loin d’eux

Elle disait qu’elle avait essayé, qu’elle voulait que je sois heureux, mais que c’était encore trop tôt, et qu’elle n’arrivait pas à  l’être totalement.

Didier l’avait appelée, en larmes, menaçant de se tuer s’ils ne refaisaient pas « un essai » : elle voulait que je comprenne bien que pour elle, ça ne serait pas vraiment un nouvel essai, elle m’aimait et elle savait bien qu’elle serait à  moi, elle avait choisi ; mais qu’il était fragile, qu’elle ne voulait avoir ni sa mort, ni la perte d’un père pour leurs enfants, sur la conscience : elle avait accepté.

Elle était partie le rejoindre, et surtout revoir et reprendre les enfants : elle espérait que je comprendrais, que je serais encore un peu patient Mais elle me demandait de repartir, de laisser à  nouveau la place à  Didier, de la laisser revenir chez elle avec les gosses, de lui donner du temps, à  nouveau

Elle me disait aussi qu’elle comprendrait si je refusais, qu’elle ne m’en voudrait pas, qu’elle continuerait à  m’aimer mais qu’elle ne pouvait pas choisir entre les enfants et moi, qu’elle ne voulait pas avoir à  faire un tel choix qu’elle préférerait me perdre, si je décidais de ne plus l’attendre et de vivre sans elle

J’étais très malheureux, maintenant. Mais j’ai accepté. Il n’y avait rien d’autre à  faire, de toute façon : je ne pouvais pas concevoir un instant de ne plus la voir, ma vie était suspendue à  la sienne.

Je suis revenu au gîte, seul. Et tout a recommencé.

C’est vrai, pourtant, que cette tentative avortée m’avait terriblement fait mal, qu’elle avait cassé un ressort à  l’intérieur de moi. Tout le monde me le disait, et même si je protestais, au fond je le savais bien, je le sentais : je rigolais moins, j’étais plus colérique, j’avais toujours adoré mon travail mais là  je commençais à  m’y ennuyer, je voyais moins de gens

Mais on continuait à  se voir, à  s’aimer, je lui téléphonais encore plus qu’avant, plus longtemps parfois, le soir, quand Didier était de nuit ou bien au casino, je l’appelais pour m’endormir en entendant sa respiration, on parlait et on se souhaitait bonne nuit comme si elle avait été dans mon lit, et je m’endormais avec le téléphone ouvert à  côté de moi

Je mangeais moins, je m’étais un peu creusé du visage, j’étais devenu plus fébrile mon ex-femme, quand je voyais les enfants, m’en avait plusieurs fois fait la remarque, l’air inquiet, et ça m’avait touché, après tout ce que je lui avais fait subir, elle avait encore des sentiments pour moi, elle me l’avait dit, et elle voyait bien que j’étais malheureux, selon elle

Ce n’était pas vrai, je n’étais pas malheureux : j’attendais, et j’étais mal d’attendre, je souffrais de ne pas avoir celle que j’aimais constamment à  mes côtés, de ne pas l’avoir toute à  moi, de devoir encore la partager avec un homme qui ne l’aimait pas et la rendait malheureuse, elle me le disait souvent

J’avais rencontré ses enfants de nombreuses fois, maintenant, et ils m’aimaient bien, je crois mais je savais aussi qu’ils adoraient leur père, ils ne cessaient pas d’en parler, je trouvais ça plus que normal, d’ailleurs, mais c’est vrai que je me disais que les choses n’en étaient pas simplifiées, que je ne voyais pas quand elle pourrait couper le lien vraiment et me revenir enfin totalement, du coup

Alors non, je n’étais pas malheureux je ne le pouvais pas, elle m’aimait. Mais j’étais abîmé, les nerfs usés par cette attente, je ne pensais plus qu’à  elle, et plus qu’à  ce « nous » futur que je n’osais plus trop dater.

On s’est mis à  s’engueuler, parfois, toujours sur ce sujet évidemment : je la pressais, elle me comprenait disait-elle, mais elle ne voulait pas d’un nouveau faux espoir, elle voulait que les choses se fassent quand elles seraient prêtes à  se faire seulement je lui disais que je ne voyais pas comment elles pourraient l’être un jour si on ne le provoquait pas, et le ton montait ces fois-là , je sortais de ces disputes très malheureux, pour le coup, et toujours perdant d’ailleurs.

Le sentiment qui me dominait maintenant, c’est que notre relation, notre amour vrai, n’était plus parfait. Et cette idée m’était insupportable.

J’ai sombré, à  un moment, dans ce que le médecin a appelé une dépression, j’ai découvert les cachets qui font dormir et ceux qui au contraire peuvent maintenir calme et éveillé. Je lui disais en souriant tristement que tant qu’on n’aurait pas inventé les cachets qui peuvent aider celle qu’on aime à  prendre une décision, ou ceux qui peuvent permettre d’arrêter de penser à  celle qu’on aime qui n’arrive pas à  prendre de décision, je ne risquais pas de guérir

Mon médecin a fini par rejoindre la cohorte des amis et des proches qui m’avertissaient, ou croyaient le faire, qui me disaient qu’elle jouait avec moi, qu’elle ne me rejoindrait jamais en réalité, que son mec avait besoin d’argent pour jouer, qu’ils s’étaient bien foutus de moi et qu’en fait, elle ne m’aimait pas, sinon elle ne me laisserait pas devenir malade, devenir fou, tout avoir perdu et ne plus savoir parler d’autre chose, à  cause d’elle

Ils ne savaient rien du tout. Ils ne la connaissaient pas. Je refusais d’entendre ces discours et toutes ces horreurs sur elle et moi, je les coupais ou je m’en allais, parfois je gueulais pour qu’ils se taisent, qu’ils cessent de juger notre amour, qu’ils se rendent compte à  quel point tout était difficile pour elle

Et quand tout au fond de moi une petite voix commençait à  me parler de la même façon, commençait à  me dire qu’ils n’avaient peut-être pas tout à  fait tort, je l’étouffais tout de suite, je voulais que mon amour reste pur, je refusais de penser à  elle en quoi que ce soit de mal.

Ils se sont engueulés, une fois, suffisamment fort pour qu’il décide de partir, de la quitter, ce qu’il a fait.

Elle m’a appelé aussitôt, bien sûr, et je suis venu la retrouver, elle et les enfants. Je suis resté -quelques jours.

C’était très différent de la première fois, c’était moins affolant, moins excitant, mais ça a à  nouveau été un vrai bonheur, plus profond je crois aussi, et un tel soulagement, une telle Solution !

Les enfants étaient là , en plus, et je jouais avec eux et m’occupais d’eux, comme si ça avait toujours été le cas je voyais bien qu’elle nous regardait tendrement, qu’elle aussi était soulagée que ça se passe bien entre eux et moi.

En une journée, on s’était construit une vraie vie de couple, au quotidien cette fois, avec l’école, le boulot, les courses, et tout le tintouin, et j’adorais ça, je le vivais aussi fort que la fête de la première fois juste plus calmement.

Et juste, aussi Juste avec un peu de crainte : peur que ça recommence, qu’il se manifeste, la fasse chanter et qu’elle reparte. Je la questionnais beaucoup, j’écoutais quand elle parlait au téléphone, je jetais un œil souvent par les fenêtres pour voir si la voiture de Didier ne traînait pas dans le coin

Allez, c’est vrai, j’avoue qu’une fois j’ai fait semblant de partir au boulot et que je me suis caché pas loin, puis l’ai suivie alors qu’elle allait faire ses courses. Elle m’a vu, on s’est engueulé, elle a compris que j’avais peur, mais elle m’a dit que je lui faisais peur aussi, que je la surveillais trop, que j’étais devenu moins tendre, plus dur

C’est passé, cette fois-là , mais quelques jours après, j’ai trouvé un message de Didier sur son portable, des phrases qui prouvaient qu’ils s’étaient revus, et qu’ils devaient encore se revoir.

Cette fois-là  ça n’est plus passé du tout, on a eu une scène terrible, moi parce que j’étais fou de jalousie et de douleur, elle parce que je l’avais espionné, et qu’elle n’avait rien fait de mal, mais que voir le père des enfants n’était pas interdit, que rien n’était interdit d’ailleurs, et que j’étais devenu possessif et jaloux, méchant On a hurlé, les enfants braillaient, j’ai eu envie de la frapper et plus encore quand elle m’a gueulé qu’il était mal, même malheureux, qu’il était à  nouveau ruiné et lui avait demandé un prêt d’argent : « Et moi, putain de merde, ET MOI ??? », avais-je braillé, en boucle, les yeux hors de la tête, vraiment un peu dingue à  présent

Cette fois-ci, on avait rompu, je n’avais pas attendu que Didier revienne, j’étais parti. Elle, de son côté, était en larmes, me demandait pardon, mais me disait à  la fois qu’elle m’aimait, mais que ça n’était pas possible comme ça, qu’elle ne pouvait plus supporter que je veuille à  ce point la posséder, qu’elle me demandait de partir, et que c’était fini.

Je lui ai confirmé que c’était fini, je lui ai dit que je l’aimerais toujours, que je ne pouvais pas cesser de l’aimer, mais que je la voulais désormais toute à  moi, ou plus du tout, que je préférais être malheureux et seul que d’avoir une partie de bonheur seulement avec elle.

On s’est quittés.

J’ai rassemblé mes affaires, je suis monté dans ma voiture, et je suis parti.

Il y a eu un tout petit bruit, au fond de ma tête « clac ». Mais je ne l’ai pas entendu, je pleurais beaucoup trop.

HIER

Elle a fini par descendre de chez Didier, bien sûr. J’aurais bien voulu ne pas la voir, mais c’était bien elle, qui remontait maintenant dans sa voiture, une bonne heure avant qu’en principe je ne quitte mon travail, et reprenait la direction de la maison

Je l’ai suivie, sans l’appeler finalement, je n’avais pas le courage de la faire encore me mentir en prétendant qu’elle était chez une amie ou revenait d’autres courses.

J’ai roulé derrière elle, je me suis garé devant chez elle, derrière sa voiture, juste après elle, et je crois qu’elle a compris immédiatement que je ne venais pas du boulot, et que je savais d’où elle venait.

J’étais glacé.

Elle n’a rien nié. Elle m’a seulement dit qu’elle ne pouvait pas se décider, qu’elle n’y arrivait pas, qu’elle n’y arriverait jamais.

Alors, il allait revenir.

Elle me demandait de partir, à  nouveau. Définitivement.

Je lui ai demandé comment je faisais, j’avais trop d’affaires sur place cette fois pour tout emporter ce soir.

Nous avons convenu de deux voyages : un tout de suite, et le second le lendemain en début d’après-midi nous devions manger chez mes meilleurs amis le lendemain midi, je ne voulais pas décommander, lui ai-je dis, et j’allais y aller seul, je passerais ensuite prendre le reste de mes affaires et lui dire adieu.

Elle était surprise, bien sûr, que ce soit aussi facile, qu’il n’y ait pas de hurlements, que j’aie l’air d’accepter. Mais cette fois, je crois que nous étions vraiment au bout, tous les deux, tout simplement.

Mon anéantissement était total, je n’avais plus aucune force, et sur le moment, je n’ai même pas tenté de lutter.

Je sentais bien que déjà , je ne pensais qu’au lendemain, en début d’après-midi, à  ce moment où je reviendrais la voir pour la dernière fois.

Et le fait de ne penser qu’à  ça à  ce moment-là  m’effrayait.

Parce que ça voulait dire que même moi, je savais déjà  que je l’avais maintenant perdue à  jamais.

Je suis parti.

LES SEMAINES PRÉCÉDENTES

J’étais au fond du gouffre.

Pas plus maintenant que pendant ces deux années, je n’imaginais qu’il me soit possible de vivre sans elle, ou sans l’espoir d’elle, et je m’en voulais constamment de l’avoir quittée, de lui avoir dit l’espace d’une bravade que je la voulais toute à  moi ou pas du tout, alors que sans elle, il ne me restait plus rien

Pire : j’avais appris que dès le lendemain de mon départ, Didier s’était réinstallé chez elle. Pas une semaine après, non, le lendemain. Je me disais qu’elle l’avait appelé après notre dispute, j’espérais qu’ils n’avaient pas convenu de ça avant, pendant que je les surveillais assis dans ma voiture

J’étais abominablement malheureux, abominablement triste.

Je ne savais plus quoi faire, il n’y avait plus rien à  faire.

Ce que je lui avais dit était raisonnable, une évidence Mais je voulais maintenant ne l’avoir jamais dit, ou bien, peut-être, trouver un moyen de la chasser de mes pensées, un moyen de me dire que je pouvais survivre sans elle, qu’il y avait quelque chose à  vivre sans elle. Mais je n’en voyais aucun. Et je m’en rendais malade de tristesse, un peu plus tous les jours, avec mon putain de portable qui clignotait comme pour me demander de l’appeler, sans que je n’ose désormais le faire

Elle a su, par mes gosses je crois, qui l’avaient appris de leur mère, qui était venue me voir à  l’hôpital, alertée par les gens du gîte, que j’avais tenté de me pendre ce sont eux qui m’avaient décroché, sorte de parents adoptifs qu’ils étaient devenus depuis ces longs mois, désolés de me voir souffrir, désolés de me voir dépérir, et me rendant visite au moins deux fois par jour et c’est vrai que j’avais commis ce geste quelques minutes avant l’heure habituelle à  laquelle ils frappaient à  la porte, mais je jure que je ne l’avais pas calculé, je pense seulement que je n’avais pas réellement envie de mourir, ou plutôt que je n’y étais pas prêt, pas encore, pas en acceptant ainsi de la perdre définitivement, pour de bon

J’ai été hospitalisé, pas tant pour ma gorge un peu abîmée que pour mon état général, j’avais beaucoup maigri, et ma dépression.

Et elle est venue me voir.

Je ne sais pas comment le dire Je vais paraître imbécile, mais c’était la Fée Bleue de Pinocchio, ça m’a fait exactement le même effet que lorsque, gamin, je l’avais vue de mes yeux donner la vie à  la marionnette de bois, et puis, à  la fin, finalement la transformer en un vrai petit garçon. Je ne sais pas en parler autrement, même la lumière était la même.

On n’a strictement rien dit, cette fois-là , pas un mot. On s’est regardés, de pauvres sourires tristes accrochés au visage Dieu, qu’elle était belle Et elle s’est approchée, s’est assise sur la chaise qui jouxtait le lit, m’a pris la main. Et on a pleuré, longtemps, tous les deux, avant qu’elle dégage doucement sa main, et reparte.

Je n’ai cru à  rien, je n’ai rien voulu penser. Simplement, je me suis dit que je ne l’avais pas perdue.

Et on pourra me dire mille fois que je n’aurais pas dû, ou qu’elle n’aurait pas dû, ou que nous n’aurions pas dû, parce que mille fois je répondrai la même chose : je le referais si je devais le refaire, malgré tout ce qui était arrivé, malgré tout ce qui est arrivé, je le referais encore, parce qu’il n’y avait aucune autre solution, aucune autre issue : nous avons recommencé à  nous voir.

A nous aimer.

A tout refaire, prudemment d’abord, comme des convalescents, comme des animaux rendus craintifs parce que leur maître d’avant les battait ; puis de mieux en mieux, de moins en moins douloureusement, à  nouveau joyeusement parce qu’on oublie tout quand on en a envie, vraiment envie Et que je m’étais remis à  brûler d’amour pour elle, et elle pour moi, je le crois encore aujourd’hui sincèrement.

Ça semble incroyable aujourd’hui, même à  moi, mais à  nouveau, le temps des projets est revenu très craintif, lui aussi, très prudent, même, mais on a de nouveau parlé de s’installer ensemble, on a à  nouveau convenu qu’on voulait tous les deux la vivre, cette vie à  deux

Elle souffrait toujours chez elle, Didier était devenu pire qu’avant, jouait plus, buvait plus, gueulait plus, et elle m’assurait qu’elle ne l’aimait plus, même si nous nous disions les choses avec beaucoup de prudence, beaucoup de références aux précédentes scènes, beaucoup de « tu me l’as déjà  dit »

Mais elle le lui avait également dit à  lui, cette fois, et, avant même de revenir vers moi, elle lui avait annoncé qu’un jour prochain, il faudrait qu’il sorte définitivement de sa vie.

Les gens diront qu’elle baratinait, qu’elle jouait encore, avec moi entre autres, qu’elle n’était soit pas sincère, soit pas fixée : je ne crois pas. Je crois qu’elle avait souffert au moins autant que moi, je crois qu’elle n’arrivait réellement pas à  se décider, je crois qu’elle se sentait largement responsable de mon état, mais aussi de celui de Didier et je crois qu’à  ce moment là , elle avait décidé de le virer, sans pour autant me donner sa place.

C’est moi qui l’ai reprise, je le reconnais.

Il y a une semaine.

Il était reparti depuis quelques jours, cette fois sans demande de ma part, juste comme ils avaient fini par en décider seuls, tous les deux ils avaient même enfin engagé les démarches pour une procédure, surtout pour les gosses, comme je l’avais fait moi-même il y a Combien d’années, déjà  ?

La sagesse aurait sans doute été de la laisser tranquille, de venir la voir chez elle, bien sûr, comme je le faisais toujours, mais de ne pas vouloir à  nouveau si fort l’avoir à  moi, si vite vivre sa vie entièrement

Mais qui a dit que la sagesse arrive à  nous guider ? Je suis revenu pour de bon, il y a une semaine, même si elle avait protesté, sans pour autant s’y opposer totalement j’avais tellement envie, j’avais tellement besoin, j’y croyais tellement, je lui ai tant promis

Je voyais bien que les choses, entre nous, avaient changé, j’étais plus directif, je l’espionnais beaucoup encore, je voulais lui parler sans cesse, plus qu’avant si c’était possible. Et puis je rangeais différemment ses affaires, je réaménageais déjà  ce qui, pensais-je, devait l’être…

Elle m’en faisait parfois reproche, ou bien même seulement me regardait étrangement, un de ces regards qui veulent dire « je me suis trompée » ou « il a changé » mais on en avait tant chié : je la regardais à  mon tour, avec toute la tristesse des moments durs d’avant dans les yeux, et la discussion ne démarrait pas, elle se contenait et passait à  autre chose, et je continuais à  tenter de gommer son homme précédent de cet endroit, et à  tenter le plus possible de m’approprier sa vie à  elle, de la posséder le plus possible, avide, maintenant, que ce soit un état de fait, avide de me rassurer définitivement

Jusqu’à  hier.

Jusqu’à  ce que je l’appelle du boulot, d’abord chez elle mais ça ne répondait pas, alors sur son portable, et qu’elle me dise qu’elle était au supermarché, en train de faire des courses, et que je sache tout de suite qu’elle me mentait

HIER

J’ai roulé vers le gîte, la tête vide, aux limites de l’épuisement, les pensées gelées.

Je suis rentré, et j’y suis resté jusqu’au lendemain matin, sans manger, sans bouger, sans dormir, assis sur le lit, dans le noir.

Rien ne m’était plus rien.

AUJOURD’HUI

Je suis parti au travail à  l’heure prévue, sans même me laver ni me changer, au petit matin les collègues m’ont tous trouvé étrange, livide, les yeux rouges, et ils se sont doutés qu’une nouvelle fois, quelque chose avait déconné avec elle, bien sûr ils n’avaient rien vu d’autre m’atteindre ces deux dernières années. Mais ils avaient aussi du même coup cessé de tenter de m’en parler.

J’ai terminé à  midi, et je suis allé chez ce couple d’amis, comme prévu sauf que j’y allais seul.

Eux aussi ont évidemment tout de suite su, et eux ont tenté de me raisonner, tenté de me demander d’ouvrir les yeux, comme si je les avais tenus fermés tout ce temps, comme si elle ne dansait pas aussi bien devant mes paupières que devant mes yeux grands ouverts dans le noir

Je n’ai pas décroché un mot, sauf les seules phrases que j’avais su prononcer en arrivant :  » C’est fini, cette fois c’est fini, on s’est quittés… On est foutus, on a tout bousillé. On n’a plus qu’à  se tuer ».

Ils ont beaucoup parlé, ils ont essayé de me consoler, de me rassurer, ils ont voulu me dissuader à  tout prix de « faire une connerie » que peuvent les gens, dans ces cas-là , même ceux qui vous aiment vraiment ?

J’ai dû faire un sourire tout pâle et marmonner que « mais non, t’inquiète », avant de partir, mais ça a suffi pour que je puisse aller au rendez-vous convenu la veille avec elle, ramasser le reste de mes affaires Et lui dire adieu.

Et c’est ce que j’ai fait, j’y suis retourné, une dernière fois.

Elle m’attendait, plutôt calme, comme moi.

J’ai commencé à  ramasser tous mes trucs, des habits surtout, qui étaient entassés là  où je les avais jetés la veille, dans le couloir à  côté de la cuisine, pendant qu’elle me regardait faire et les fourrer dans les sacs que j’avais apportés, mécaniquement.

Et j’ai vu ses sacs, à  lui…

Mais tout à  coup, j’ai vu ses PUTAIN DE SACS !

« Clac », dans ma tête cette fois je l’ai bien entendu, mais je pense que quand on l’entend, il est déjà  trop tard.

Je me suis relevé, hagard, et j’ai marché droit sur elle, en hurlant, en me vidant d’un coup de tous ces mois de tension, en lui reprochant qu’elle n’ait même pas pu attendre que je sois réellement reparti, en lui criant que j’aurais admis qu’elle ne m’aime plus, parce que j’avais toujours tout accepté, mais que je ne comprenais rien, qu’elle passait de l’un à  l’autre sans se soucier de personne, qu’elle m’avait volé ma vie d’avant et qu’elle me reprenait celle-là  aussi facilement Et beaucoup d’autres choses encore, de mon impression, même si je n’y ai jamais cru et n’y crois pas encore maintenant, qu’elle avait joué avec moi, profité de mon fric, tout donné à  Didier, et qu’elle le reprenait maintenant qu’il n’y avait plus rien à  tirer de moi, qu’ils n’attendaient que ça, peut-être, qu’hier et avant-hier et toute la semaine, même en me faisant l’amour, et le savaient déjà ..?

Qu’elle était une salope, que j’étais foutu, que je la haïssais, que j’allais le buter

« POURQUOI ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais encore ça ? »

« Oh, putain, tu ne vas pas recommencer ? T’en as pas marre ? Écoute, on fait ce qu’on a dit, tu récupères le reste de tes affaires, et tu pars, c’est fini et tu pars, d’accord ? »

Voilà . C’est comme ça qu’elle veut que ça se termine, c’est comme ça que ça va se terminer

Elle a la même haine et la même folie que moi dans les yeux, à  présent.

Elle a reculé devant moi, s’est appuyée au comptoir de la cuisine, à  côté des couteaux.

Je lui fais peur, elle en prend un et le braque vers moi : « Je te préviens, n’avance pas ! RESTE OU TU ES OU JE TE PLANTE ! »

Non, mon amour, je ne peux plus rester où je suis, c’est trop tard, beaucoup trop tard

Je lui arrache le couteau des mains, je la bloque avec le bras, et je la frappe, je ne sais pas combien de fois, je ne la vois plus et je ne ressens rien, je sais que je suis en train de la prendre, pour moi tout seul, et que cette fois je ne la rendrai à  personne ; je frappe, elle résiste au début, elle arrive même à  bloquer le couteau et m’en frappe aussi avec mon propre bras, au cou et au flanc, mais je ne sens rien, je me dégage et je frappe de toutes mes forces, et tout à  coup, j’ai planté le couteau dans son ventre, jusqu’à  la garde, elle devient molle, elle ne bouge plus, elle s’écroule sur moi, dans mes bras, n’a plus de réactions.

Je frappe encore, un peu, mais je m’arrête. Je lui parle. Je lui redis à  quelle point elle est belle, à  quel point on va être heureux, à  quel point on sera unis, réunis, en fusion, comme elle est dans ma tête, comme je la veux, ma Fée Bleue

Je glisse dans le sang, il y en a partout dans la cuisine, partout sur nous, du sien et du mien, mélangés.

Je me casse la figure sur elle, on heurte le carrelage, je lâche le couteau, mais je ne la lâche pas, elle, je ne la lâcherai plus jamais. J’amortis le choc avec ma main sous sa nuque, sa tête ne frappe pas le sol et ma main casse, mais je ne le sens pas, « là , là , mon bébé, doucement, doucement »

Je m’allonge à  côté d’elle, je lui caresse les cheveux, je lui parle encore, je lui raconte comment nous vivrons, bientôt

Mes yeux se portent sur l’entrée de la cuisine, où je vois le plus grand de ses enfants nous regarder, figé, le visage horrifié.

Merde. Je bondis, une violente douleur au ventre, je le repousse dans le couloir, je ferme la porte de la cuisine, je lui intime l’ordre d’aller jouer dehors, dans le jardin. Il proteste, il est choqué, j’ai le temps d’espérer qu’il n’est pas descendu tout de suite, je le mets dehors en entrebâillant la porte d’entrée, que je referme au verrou.

Les gosses

Je sens que je faiblis, j’ai une plaie importante au côté, elle saigne beaucoup et je commence à  avoir mal.

Je monte quand même à  l’étage, où les petits jouent encore, je fais irruption dans leur salle de jeu et je les prends chacun par la main, « on va dehors, chut ». Ils pleurent, je dois avoir l’air effrayant et c’est violent pour eux, mais je veux qu’ils sortent de là .

Je les fais dégringoler les escaliers, ils braillent, mais ils suivent, et je les flanque dehors en ouvrant et refermant très vite la porte d’entrée je vois juste que le grand n’est plus là , je referme.

Je m’approche du poêle, dans le salon, et je prends le bidon d’essence qui est toujours rangé à  côté. Je l’ouvre, j’ai du mal à  le soulever, je dois me dépêcher je deviens vraiment faible maintenant, et j’en déverse le contenu partout dans le salon, dans le couloir et jusqu’à  la cuisine mais pas sur elle, je m’arrête à  la flaque de sang ; je m’en suis mis partout et l’essence me rentre dans le ventre, ça me fait hurler mais ça me ranime, j’ai encore deux choses à  faire.

Je jette le bidon vide, et je retourne dans le salon : je prends un briquet et je mets le feu au canapé, qui s’embrase tout de suite, je l’ai imbibé en premier.

J’attends un peu, je veux être certain que tout va cramer, puis je la rejoins.

Je la regarde depuis l’entrée de la cuisine, elle n’a pas bougé. Même là , même maintenant, allongée dans la flaque de sang, les cheveux tout collés, elle est belle. J’ai l’impression qu’elle sourit, son visage est paisible Comme un con, je lui demande si ça va.

Une nouvelle douleur au ventre me plie en deux.

Je ramasse le couteau, je m’allonge à  côté d’elle. Je mets le couteau dans sa main, je referme la mienne dessus, et je me frappe au ventre, deux fois, je n’arrive pas à  me frapper une troisième tant la douleur est intense, en la remerciant de m’emmener avec elle, en lui promettant qu’on ne se quittera jamais, plus jamais.

Je perds connaissance.

Quand je rouvre les yeux, il y a une épaisse fumée noire dans la cuisine, et je vois de grosses flammes dans le couloir. Je prends peur, je vais brûler vif.

Je me mets à  quatre pattes, et je la prends sous les bras, pour essayer de la traîner avec moi vers la fenêtre, essayer qu’on sorte de là  mais je n’arrive à  la déplacer que de quelques centimètres, elle est devenue lourde, beaucoup trop lourde

Je ruisselle, j’ai très mal, mais je me relève, dans un effort monstrueux, je titube vers la fenêtre et je la brise en passant mes deux avant-bras à  travers.

Elle explose et l’appel d’air ramène d’un seul coup de grandes flammes jusqu’au milieu de la cuisine, je sens une terrible chaleur me rejoindre. Je la regarde encore une fois, les flammes vont bientôt l’atteindre, je n’y peux plus rien. J’arrive je ne sais pas comment à  basculer sur le châssis, je me plante du verre un peu partout, et je tombe dans le jardin, inanimé.

Ma dernière impression est qu’elle touche ma main, dans le noir.

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110 Commentaires

  1. Maitre cela fait un bon moment que je ne suis pas revenu lire vos proses. Et ce matin je me reprends une bonne claque ! Quel plaisir Et je rejoins les rares mots que j'ai pu lire en faisant descendre l'ascenseur de mon navigateur. Vous : faire un livre ! Oui plutôt deux fois qu'une ! Du talent : à  revendre c'est certain ! Du temps : à  vous de voir ! Mais il est clair que vous avez une âme d’écrivain !!
  2. Pingback : Un petit mot sur Maître Mô et mes affaires de (future) juriste | Mademoiselle la juge

  3. Lilalavoleuse
    Non, et jamais. L'autre n'appartiendra jamais, et personne ne pourra jamais l'avoir parce que c'est un être. Et vous savez quoi ? je n'en ai rien à f...re qu'il ait été malheureux comme les pierres, et je n'en ai rien à f...re qu'il ait fait la plus grosse vraie dépression du monde, et je n'en ai rien à f...re qu'il y ait vraiment cru. On a tous passé 12 heures en bas de chez quelqu'un qui ne voulait plus de nous, en hurlant à la lune dans la nuit glaciale. On a tous voulu que la Terre s'arrête de tourner juste 5 minutes parce que là elle était partie et que c'était juste plus possible de tenir debout si elle n'arrêtait pas de tourner, juste 5 toutes petites minutes. On a tous déménagé, perdu 6 kilos en 3 semaines, regardé cette fichue boîte de cachets d'un sale oeil, failli perdre notre boulot. Ce type-là ne mérite ni plus ni moins de compassion que les autres assassins ; l'égoïsme et la crétinerie (non clinique, s'entend) n'ont pas à être considérés comme des circonstances atténuantes ; ce post est indécent.
    1. Maître Mô
      Les jurés, majoritairement féminins d'ailleurs, ont été d'accord avec vous - il a même été condamné à plus lourd que ne le serait par exemple un home-jacker dont le vol tourne mal... Et je suis d'accord avec vous : on a tous été très amoureux, et tous malheureux comme les pierres, après. Mais on n'a pas tué, nous, on est pour la plupart restés dans les murs d'une folie acceptable : lui, non, c'est cela que je voulais raconter, et je ne pense pas que ce soit "indécent" - j'ai juste essayé de montrer ce qu'avait pu être son cheminement mental, certainement pas qu'il était valide...

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