Injugeable.

"PUTAIN MAIS C'EST PAS VRAI, PAS ENCORE UNE FOIS !"

Je vois ma (nouvelle) greffière sursauter et je comprends qu'elle croit que je lui reproche quelque chose, puisqu'elle vient de me déposer la pile de nouvelles requêtes en assistance éducative qui m'attendait à mon retour de vacances.

Elle se détend rapidement en me voyant me ruer dans le bureau de Marina, ma binôme juge des enfants, la collègue qui par définition connaît autant mes dossiers que moi les siens - c'est-à-dire suffisamment pour se remplacer l'une l'autre sans trop de difficultés et se consulter efficacement en cas de besoin.

"Non mais sérieux, Julien, il est con ou il est con ?

- Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Il me fait ENCORE une saisine pour Cyril ! Tous les ans, quoi qu'on fasse !

- Oh merde. Ça veut dire que je peux m'attendre à en avoir une nouvelle pour Jérôme et Mathieu, tu crois ?"

Elle sait bien qui est "mon Cyril", et je sais bien qui sont "ses" Jérôme et Mathieu, qui souffrent des mêmes difficultés. Et on espérait toutes les deux que Julien, notre parquetier mineurs titulaire, avait fini par l'intégrer aussi. Ce n'est pas faute de lui en avoir parlé. Lire la suite

Une heure…

"La Cour vous remercie, Monsieur l'Avocat Général. L'audience est suspendue, elle reprendra à... Maître Mô ? Treize heures trente..? Parfait, treize heures trente."

La Cour et les jurés se lèvent, les personnes dans la salle aussi, petit brouhaha et bruits de chaises raclant l'estrade et, je suppose, des commentaires à voix basses des réquisitions qui viennent d'être prises dans un silence profond à l'instant, longuement, durement, par un avocat général de talent qui a choisi de requérir avec beaucoup de gravité. Il demande à la Cour de condamner l'accusé à vingt-et-un ans de réclusion criminelle, lui demandant aussi que cette peine soit assortie de deux tiers de période de sûreté, et qu'il soit aussi condamné à un suivi socio-judiciaire d'une durée maximale à la sortie, sous peine du maximum légal d'emprisonnement supplémentaire en cas de non-respect. Il a, enfin, demandé en plus à la Cour de prononcer une mesure de rétention de sûreté.

Je reste assis, je fixe la feuille sur laquelle je viens de noter tout cela. J'ai peu de temps, et il s'écoule déjà. Il est midi et quart.

L'accusé a commis deux viols aggravés en état de récidive légale, il en avait commis deux autres, mineur. Il encourt une peine de réclusion criminelle à perpétuité, je m'apprête à plaider pour lui. Lire la suite

« Zavez une cigarette ? »

Mon homme entre en râlant contre les deux flics parce que ses menottes sont trop serrées, il n'a pas un regard pour ce qui se passe devant lui ni qui s'y trouve, il n'est concerné que par son problème du moment. "Allez Monsieur, calmez-vous ; tournez-vous, on les enlève", lui dit l'un des policiers de l'escorte, rompu à l'exercice.

Désentravé, David s'approche enfin, en titubant, du bord du box et de son micro, ouvert en permanence dans cette salle ; il est à un mètre de moi, nous nous sommes rencontrés la veille et deux fois aujourd'hui, la dernière il y a quelques minutes, pourtant en me voyant il s'exclame, bien fort dans le micro : "Oh, c'est vous mon avocat ? Zavez une cigarette ?"

Le temps des deux secondes que prend le Président pour décider de ce qu'il va lui dire pour le ramener sur Terre, je soupire, regarde la salle : il est quatorze heures dix, salle bondée, audience de comparutions immédiates, trois magistrats du siège et un du Parquet, huissier, greffière, avocats, journalistes, public en masse de gens concernés par les affaires du jour ; je suis debout dans le box de la Défense, séparé par un muret de mon client, ce David qui n'a en réalité, malgré nos entretiens précédents et les trois jours écoulés, pas la moindre idée d'où il se trouve, ni pourquoi au juste. Il risque théoriquement...

Il ne le sait pas - et le saurait-il qu'il ne comprendrait pas ce que ça veut dire. Il risque théoriquement vingt ans d'emprisonnement. Et, nettement moins théoriquement, une peine ferme qui ne se comptera pas en mois. Lire la suite

A bientôt ma puce, forcément.

Elle s'appelle Sandrine, pas question de ne pas dire son vrai prénom. C'est une de mes rares vraies amies filles, je veux dire par là sans aucune arrière-pensée, juste amis pour de bon, comme avec mes amis mecs.

Il faut dire qu'avoir la chance de la rencontrer et ne pas devenir son ami serait une ineptie : elle a tout. Elle est belle, elle est drôle (et quand elle rit de bon cœur, ce qui lui arrive souvent, elle guérit deux mille dépressifs d'un seul coup), elle est intelligente, elle est généreuse, et ce qui la caractérise le plus à mes yeux est son absolue gentillesse : je ne sais pas si vous connaissez autour de vous une seule personne que vous n'avez jamais entendue dire de mal de quelqu'un, jamais entendue se plaindre non plus ? Moi oui, grâce à elle.

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En hommes probes et libres

[Déclaration d'amour publiée dans la Gazette du Palais du 14 juin 2016, que j'édite à nouveau ici au sortir d'un dur procès criminel...]

 

C’est la plus belle juridiction de France.

La plus difficile, aussi.

Et c’est là qu’on y trouve le plus la vérité.

Tout devrait toujours s’y juger comme on y juge. L’on a failli en 2010 en supprimer les jurés ; on a partiellement réussi en 2012 en en tuant trois - il semble donc que l’on juge mieux avec moins de cerveaux…

En 2009, on a même osé penser y appliquer la procédure de "plaider coupable", cette non-justice déjà offensante pour les délits.

La justice est pauvre et on n’y affecte jamais de nouveaux moyens ; on y cherche au contraire de nouvelles économies, au mépris très souvent du seul critère essentiel : la seule bonne justice est celle qui juge bien. J’ai peur pour les assises, j’ai peur pour les jurés, je veux demander qu’elles demeurent, au-dessus de tout. Lire la suite

Lettre à Adil dont la détention provisoire a pris fin.

[Ce maigre cri a été précédemment publié sous forme de Tribune dans la Gazette du Palais du 1er mars 2016. Je la reprends ici pour mes fidèles adorés qui ne l'auraient pas lue - et parce que j'y tiens.]

 

Mon Cher Adil,

Je t’écris dans la douleur : j’étais ton avocat, si tu es mort en déten­tion c’est forcément en partie de ma faute.

Mais c’est aussi parce que je demeure viscéralement certain que tu n’aurais pas dû être en détention provisoire.

Pas à cause de l’innocence que tu criais, pas ici. Ta mort fait que tu es innocent à jamais, puisque tu ne seras jamais jugé, et que l'article préliminaire du Code de procédure pénale clame qu’une personne poursuivie "est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie" ...

Non, au-delà même, à cause de la détention provisoire elle-même, dont j’affirme qu’il faut, sauf désormais d’enfin rares et uniques vraies excep­tions, la supprimer.

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Avocats : toujours là !

[Une fois n'est pas coutume : ce texte est plutôt à destination des avocats... Mais ça n'empêche personne de le lire, bien sûr - et, en cas de sympathie, d'adhérer ! Justiciables, et TOUS, ça nous fera du bien !! Pour les explications de fond, un jeune avocat inconnu mais relativement brillant les donne ici .]

 

Confrères,

Ce mot prend tout son sens ces jours-ci n'est-ce pas ? Nous avons un beau serment...

Mes Chers Confrères,

Je fais partie de nos vieux, désormais. Quand j'ai lu, il y a ce qui semble cent ans, que nos instances, Conseil National des Barreaux en tête, n'acceptaient pas l'article 15 du budget 2016 prévoyant de prélever (encore plus) les CARPA, ni qu'on présente la nouvelle répartition de nos déjà si piètres Unités de Valeur comme un formidable progrès, quand il s'agissait en réalité de diminuer encore, parfois radicalement, cette "indemnisation" des avocats plaidant pour les gens qui ne peuvent payer leur avocat, je l'avoue, j'ai ricané dans mon coin, j'ai même moqué les "motions" prises ça et là, dont 23 années de Barreau m'ont appris qu'elles ne font que déboiser nos forêts et remplir les corbeilles de la Chancellerie...

Je me suis dit, une fois encore, que nous, fameux "auxiliaires de Justice" (je n'aime pas ce terme, disons ce... diminutif), allions raquer, et puis c'est tout, qu'"on" plaçait nos "indemnités" exactement là où "on" plaçait l'estime de notre belle profession – et c'est un endroit que la correction m'interdit de nommer... Lire la suite

Bon anniversaire, Monsieur.

Une magistrate que je ne connais pas autrement que par son petit nom Twitter, @JugeGrise, m'a fait l'honneur de m'adresser une Histoire Vraie1 qui l'a marquée, en m'offrant de la publier ici.

Comme vous allez pouvoir le voir, elle ne déroge pas, je crois, à l'esprit général des textes de ce blog.2

Cette histoire en reflète de nombreuses autres, similaires - c'est souvent cela, en réalité, la "délinquance sexuelle" ; évidemment pas toujours, mais souvent ; elle dit aussi à quel point les actes d'un homme et l'homme lui-même sont à considérer tous deux pour correctement juger - ou défendre. Elle rappelle que, pas moins que les avocats qui "font du pénal", les magistrats qui rendent cette justice-là sont constamment confrontés à l'humanité des personnes, au risque parfois d'y blesser la leur...

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  1. Dont évidemment comme toujours les références réelles, prénoms notamment, ont été modifiés []
  2. A un détail près : c'est une magistrate qui l'a écrit, c'est donc beaucoup plus court que mes textes d'avocat..! []

Test de l’été : les résultats

Comme d'habitude (oui, à partir de deux fois, on peut décréter qu'il s'agit d'une habitude), vous trouverez ci-dessous les résultats du test de personnalité aux questions duquel vous n'aurez pas manqué de répondre préalablement, sinon c'est de la triche.  Lire la suite