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Une administration qui ne vous veut pas de bien

J’ai une minuscule information à  transmettre aux lecteurs éleveurs d’enfants en bas âge qui, comme mon conjoint, par exemple, auraient l’ambition de ne pas se séparer d’eux pendant leurs voyages internationaux. Rien qui justifie spécialement de truster la page de garde de ce magnifique blog dont je ne suis qu’un widget parmi d’autres, sans compter que je m’étais plus ou moins engagée à  ne pas publier après l’article précédent, mais voilà , Maître Mô, souffrant d’une légère et temporaire panne, a décidé de ne plus me lâcher la jambe avant de m’extorquer une brève, usant à  cette fin de l’ensemble des moyens à  sa disposition : supplication (« Allez s’te plaîîîît, je n’ai plus rien à  écriiiiire … » – ce qui, par parenthèse, est faux, eu égard aux 50 et quelques brouillons en attente qui végètent dans les coulisses), menace (« Puisque c’est comme ça, je vais révéler ton identité à  tout le monde »), mise à  exécution partielle de la menace (si !),  misérabilisme (« De toutes façons tu n’as rien à  faire en ce moment, alors que moi le pauvre je croule sous le boulot – les charges – les clients – les enfants – d’autres microbes encore – le mauvais temps – Koh lanta qui était nulle cette année et Lussi qui a été éliminée de la Nouvelle Star … »), flatterie outrancière (« J’adore ce que tu fais, je t’assure, je peux avoir une photo dédicacée ? – et au fait, c’est quand, ta prochaine publication ?… » – comme si un juge ne savait pas comment accueillir des bobards d’avocat), voire, et là  les bras m’en sont tombés, l’excuse ultime : « Ce serait génial de publier un truc léger depuis le temps, j’adorerais vraiment, mais vendredi je ne peux pas, j’ai piscine … ». Quand Maître Mô panné, lui toujours faire ainsi.
De guerre lasse, mais néanmoins dans la mentalité très « service public »1 qui me caractérise, et pour complaire au Pieter Van Den Hoogenband du barreau lillois, je vous livre donc ce mini-renseignement. Mais comme je fais partie d’une administration à  laquelle on ne saurait reprocher de négliger de décrire sur dix pages ce qui aurait tenu en un paragraphe, le billet d’aujourd’hui contiendra une seule info pour 2364 mots, c’est comme ça.
C’est d’ailleurs d’administration, et pas celle à  laquelle j’appartiens, pour une fois, que j’entends vous entretenir aujourd’hui.
Souhaitant il y a quelques mois faire établir un passeport pour ma fille aînée (les mineurs devant désormais posséder le leur, et non plus figurer comme auparavant sur celui de leurs parents), je m’étais préalablement renseignée, par internet (sur le site de la préfecture de mon département, quand même), quant aux pièces à  fournir. Ne reculant devant aucun plaisir de nature à  pimenter l’expédition, j’avais décidé de procéder aux formalités un jour de grève générale des fonctionnaires, ce qui m’avait incitée à  appeler la veille la mairie, afin de m’assurer de la disponibilité des services concernés. Mon interlocuteur m’avait rassurée sur ce point, en me précisant par ailleurs qu’il fallait impérativement amener l’enfant avec moi puisque ses empreintes devraient être relevées, passeport biométrique oblige.
Munie d’une poussette garnie du matériel requis, je me présentai donc, à  8 h 30 pétantes, à  la mairie. Au service de l’état-civil, je m’approchai d’un guichet derrière lequel trônait une personne fixant le vide d’un regard qui ne l’était pas moins, qui sursauta en me voyant en face d’elle pour m’indiquer immédiatement qu’elle était occupée, mais que ses collègues traiteraient ma demande dès que leurs guichets se seraient libérés. Bon. Je la laissai à  ses pensées (il me semblait qu’elle observait vaguement des agents déplacer une cloison mobile, peut-être était-elle superviseuse de cloisons, bien qu’installée à  un poste d’état-civil).
Libération d’un guichet, je présentai ma demande, la fonctionnaire me demanda les pièces nécessaires. Je sortis tout d’abord les copies de mes passeport – justificatifs de domicile – livret de famille etc, provoquant immédiatement un avertissement verbal peu amène selon lequel « il va falloir qu’on voie les originaux, les copies ça suffit pas ». Ca tombait bien, je les avais.
Ouf, elle fut soulagée, et commença à  examiner les documents tout en remplissant le formulaire approprié.
Jusqu’au moment où elle tomba sur les photos d’identité.
Je la sentis se raidir.
Elle m’expliqua qu’il risquait d’y avoir un problème à  cause des photos, sur lesquelles MiniMarie figurait bien de face, mais
– ne regardait pas l’objectif (effectivement, il avait été suffisamment difficile de la caser dans le photomaton sans qu’elle ne gigote – pleure – sorte la tête du cadre, nous nous étions estimés heureux d’avoir obtenu une prise jugée satisfaisante par l’appareil sur les trois effectuées – les enfants d’un an ne sont décidément pas administrativement coopératifs) ;
– ne présentait qu’un bout de son oreille gauche.
Je lui proposai d’aller immédiatement en refaire, mais elle préféra aller consulter sa responsable.
Elle revint en me disant qu’on « va tenter le coup, mais il y aura peut-être un refus », auquel cas on me rappellerait.
La rédaction du formulaire reprit.
Elle se saisit du timbre fiscal à  20 euros dont je m’étais munie, sur instructions de la préfecture locale, et tiqua, compulsa une liasse de documents en se frottant la tête, avant de m’indiquer, non sans stupeur, que « mais c’est 19 euros ?
– sur internet, on demande un timbre à  20 euros.
– ah ben si le site est mal renseigné, forcément … Bon, je vais vous faire signer une attestation d’abandon de l’euro supplémentaire à  l’Etat. »
Soit. Je me retins de lui dire que de toutes façons, les comptes que j’entretenais avec l’Etat depuis quelques années n’en étaient plus un euro près.
Elle poursuivit la rédaction du formulaire, collant avec application et de la colle forte (comme j’allais le constater par la suite) le timbre munificent sur le dossier.
Elle s’en fut ensuite consulter sa responsable pour déterminer la formulation de la fameuse attestation, tandis que j’y réfléchissais de mon côté, n’ayant plus que ça à  faire.
J’en étais arrivée à  opter pour un style un peu daté mais efficace (« Mon petit Etat adoré, ma petite République chérie, je vais partir ! En vacances. Et pour fêter ça, je souhaiterais te faire don d’un euro, si tu pouvais l’affecter aux fonds du ministère de la justice, je trouverais ça encore plus chouette… ») lorsque la fonctionnaire revint, catastrophée :
« Ca ne va pas être possible !
– ???
– Oui, on pouvait le faire avant (NB : avant quoi ???), mais maintenant il faut que le timbre soit du montant exact, sinon ILS refusent le dossier.
– Mais … ça ne fait pas grief … (NB : oui, je sais, formule juridique inappropriée, mais c’est tout ce qui m’est venu à  l’esprit à  ce moment-là , et ça m’a valu un regard particulièrement vitreux de mon interlocutrice avant que je ne me reprenne) … je veux dire, ça n’ennuie que moi de payer plus, et là  je m’en fiche !
– Ah non, c’est pas possible, il faut que vous reveniez avec un timbre à  19 euros exactement. »
Je repris donc mon demi-dossier amputé du timbre à  20 euros qu’elle avait tant bien que mal décollé, mes pièces, ma poussette et mon bébé (toujours calme, c’est déjà  ça) pour courir au bureau de tabac le plus proche. Heureusement, il y en avait un à  100 m.
Qui ne vendait que des timbres à  20 ou 30 euros.
Je courus vers le suivant, 500 m plus loin.
Qui pouvait me fournir deux timbres à  5 euros et neuf à  1 euro. Me rappelant l’espace réduit dévolu dans le formulaire au collage du timbre, je soupçonnai que cette débauche de petits papiers gommés n’y tiendrait pas, et me mis en chemin pour la Trésorerie.
Devant laquelle je constatai que l’ensemble des fonctionnaires était en grève.
Me faisant solennellement le serment de clouer le prochain débitant de tabac défaillant sur la porte de sa boutique à  poison, je galopai vers un troisième établissement, où l’on parvint enfin à  me fournir 19 euros en quatre timbres fiscaux, de façon particulièrement bienvenue : je commençais en effet à  ressembler à  une sorte d’hybride de Sid Vicious un jour de manque et de Lady Gaga un jour de ratage capillaire d’audace cosmétique de détresse vestimentaire normal, soit une hideuse créature hérissée, transpirante et énervée.
Je retournai à  la mairie. Par chance, la même fonctionnaire était libre, bien qu’une autre soit assise sur son guichet en train de téléphoner à  je ne sais qui pour se faire expliquer les modalités du mouvement social du jour (« Ah ? Parce que quand on faisait grève à  l’école, on ne procédait pas comme ça … Non … Voilà , c’était plutôt … »).
Je remis le dossier, les timbres, les pièces. Mon interlocutrice reprit la rédaction du formulaire, non sans participer activement à  la conversation de sa collègue (« C’est la Marie-Claire au téléphone ? Fais-lui un bisou de la part de Mimi ! – Marie-Claire, y a Mimi qui te fait un bisou … Elle aussi ! »).
Elle m’annonça enfin, triomphalement, qu’elle allait pouvoir procéder à  l’enregistrement de ma demande, non sans consulter une dernière fois les autres guichetiers et la responsable concernant les photos d’identité.
Elle me remit un récépissé, et me dit qu’elle m’appellerait quand le passeport serait prêt.
Je lui indiquai que ma fille était à  sa disposition pour la prise de ses empreintes.
Elle me répondit, l’oeil rond : « Mais on ne leur prend pas leurs empreintes à  cet âge-là , ils sont trop petits ».
Je m’échappai de cet enfer administratif sans demander mon reste, et équipée d’un timbre fiscal superflu et légèrement abîmé par un collage prématuré.
Ceci explique donc qu’il y a quelque temps, je me sois de nouveau rendue à  la mairie dans le même but (second enfant oblige) avec la joie d’un castrat forcé d’assister aux réjouissances de la Saint Jean-Baptiste2 en se souvenant donc qu’il a souffert aux mains des personnes concernées, et en supposant que psychologiquement, ça risque d’être un mauvais moment à  passer.
Afin d’éviter le sketch de la photo dépourvue d’oreille intégrale, j’avais cette fois fait photographier MicroMarie par un professionnel, ce qui m’avait valu de passer un quart d’heure à  plat ventre par terre, à  plaquer sa petite tête à  deux mains sur le sol blanc, dans le plus pur style « Vincent Clerc crucifiant l’Irlande à  Croke Park »3 .
Pour me prémunir des risques de péripéties liées au montant du timbre fiscal, j’avais cette fois consulté le site du Ministère des affaires étrangères, que l’on peut pourtant supposer à  la fois bien renseigné et équipé du nombre de techniciens suffisant pour procéder régulièrement à  son actualisation, mais qui s’entêtait à  affirmer que le tarif en vigueur s’élevait à  20 euros. Comme j’étais toujours détentrice de mon timbre précédent, j’en avais acquis d’autres pour 19 euros, au cas où.
Comment savez-vous que c’est précisément sur ces deux points que je me trompais ?
Pourtant, apercevant Mimi-la-Terreur derrière l’un des guichets, j’avais bien pris la précaution de m’aligner devant un autre, où siégeait une dame4 qui m’a accueillie d’un « C’est pour quooooâââ ? » croassé d’une voix de rogomme5 immédiatement suivi d’un « Attendez, j’suis occupée, là « . Et c’était vrai : elle a consacré les huit minutes suivantes à  expliquer à  l’une de ses collègues qu’elle était « ballonnée, en ce moment », avec force gestes et anecdotes à  l’appui.6 Délai qui m’a permis de constater que le service de l’état-civil était pourvu d’un défibrillateur (c’est bien) et d’une œuvre d’art réalisée par les enfants de la commune aux fins de représenter leur ville (c’est laid)7 et d’apprendre que le directeur local des services de la Protection judiciaire de la jeunesse avait formé une demande de carte d’identité, traitée par la redoutable Mimi (« Dis, à  son métier, il a marqué Directeur de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, mais à  mon avis il faut pas de majuscules, parce que c’est pas une partie de son nom – ou alors, c’est comme la SNCF ?… »).
Juste au moment où je m’étais décidée à  réveiller ma rejetonne afin qu’elle pleure un peu, ce qui aurait accéléré le processus de traitement de mon cas (ou, du moins, ne l’aurait pas ralenti), la fonctionnaire s’est finalement intéressée à  moi. A peine avais-je résumé ma requête qu’elle m’a répliqué « Elle a pas une carte d’identité ?
– Non.
– Et pourquoi elle a pas de carte d’identité ?
– Parce qu’elle a huit semaines.
– Ah. Bon, on va faire le passeport alors. »8
J’ai ensuite produit mon propre passeport, à  la grande insatisfaction de mon interlocutrice car « c’est pas pratique à  scanner, vous n’avez rien d’autre comme pièce d’identité ? ». Si, j’ai : une belle carte avec un bandeau bleu-blanc-rouge, justement marquée d’un « carte d’identité » écrit en toutes lettres, numérotée et tout, mais peine perdue : la formule comminatoire apposée sur cette carte me permettrait, je suppose, d’obliger la dame à  me céder son poste de travail si je décidais d’y tenir une audience foraine, mais pas de justifier de mon identité.
Ultime péripétie : l’ordinateur régnant en ces lieux a jugé « non conforme » la photo d’identité fournie, au motif probable, d’après l’officiante, que les deux oreilles de ma progéniture n’y apparaissaient pas intégralement. Mais est-ce ma faute à  moi si les poupines joues de ma fille cachent ses lobes d’oreille ?…
Je pensais triompher en dégainant enfin mes timbres fiscaux à  19 euros, mais la fonctionnaire en a repoussé une partie du doigt (pas de l’orteil, mais le coeur y était manifestement) en m’indiquant, les yeux levés au ciel-c’est-pas-possible-de-tomber-sur-des-blaireaux-pareils-qui-ne-savent-même-pas-se-renseigner-sur-les-tarifs, que désormais, la taxe sur le passeport pour mineur de quinze ans s’élevait à  17 euros.
Vous l’aurez compris, là  réside l’info du jour.
Finalement, moi aussi, je pourrais rédiger des circulaires …

  1. J’ai bien fait attention à  ne pas oublier le R … []
  2. Saint patron des couteliers, tant il doit tenir ceux-ci en haute amitié. []
  3. Pas la peine de râler, Mô, c’est du rugby, pas du foot, j’ai donc le droit d’en parler ici … []
  4. Enfin, je suppose, je n’en suis en réalité pas certaine, mais il faut bien trancher – comme on dit à  la Saint Jean-Baptiste. []
  5. J’aime beaucoup ce terme, « rogomme », parce que sa seule sonorité exprime sa signification, tout comme « pingre », « remugle » ou « glaire » … Je suis sûre que cette catégorie de mots porte un nom précis, mais il m’échappe. []
  6. Vous voyez la pub pour les yaourts à  emballages verts, avec une grande flèche jaune pointant vers le bas dessinée sur le ventre du sujet ? Ce genre de gestes, cascading style shit, pourrais-je dire si j’étais geek. []
  7. L’observation attentive de l’œuvre m’a d’ailleurs permis de déduire que les enfants de cette ville sont persuadés d’habiter un amas de crottes de lapin et de bouts de corde de couleur beige. []
  8. Ne me demandez pas, je n’ai pas compris où était le problème. []