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Papa, je te vois !

Je crois qu’un avocat digne de ce nom est, entre autres, un agrégateur de larmes : on lui raconte une histoire, bien souvent en pleurant, et il pleure, lui aussi, au moins à  l’intérieur ; mais de ces deux sources d’eau salée, il fait, par une alchimie qu’on dirait technique mais qui n’est souvent en fait que du mélange de chairs et d’âme, des mots : ceux qu’il met à  la disposition de son client, ceux qui disent sa foi, ceux dont il voudraient qu’ils soient parfaits, à  la fois le reflet exact de ce qu’on lui a dit, et les porteurs de la demande qui en découle, une demande que fondamentalement il croit juste.

A ceux qui pensent parfois que leur avocat ressemble à  l’Étranger, de Camus1, je demande souvent de se souvenir que notre métier est au contraire d’accepter de changer de peau, à  chaque nouvelle intervention, d’emprunter celle des gens concernés, d’essayer de ressentir ce qu’il ressente, et de la leur rendre, pour, avec la notre cette fois, essayer de traduire ces sentiments, de les adapter au droit, ou le droit à  eux, de faire en sorte que tout le monde s’en sorte le moins mal possible, avec le moins de larmes possible -ce qu’on se doit de leur prêter, au-delà  su savoir judiciaire, des mots, d’un plus ou moins grand talent de conviction, c’est, pour faire simple, notre humanité.

Ce qui ne se fait pas sans laisser de traces, c’est la grandeur et le danger du métier -et pas seulement au pénal, mais bien partout où on ne parlera, avant tout, que d’êtres humains…

Une consœur, une vraie, au sens de ce qui vient d’être dit, Ange, m’a fait l’honneur de venir parfois s’émouvoir ici, en y lisant un calvaire de Petite Fille, ou la trop banale histoire de Monsieur Dupont ; je crois du coup qu’elle a voulu se venger bassement, en m’adressant à  son tour une histoire, toute banale, toute simple, « normale », elle aussi. Racontée avec un cœur d’avocat et de femme, et les mots d’une gamine -dont je crois bien qu’elle est autorisée à  parler à  sa place.

Elle m’écrivait en me les envoyant :

« Ma Meilleure Amie est en train de perdre son papa […] Moi mon père est parti, il y a 2 ans maintenant. Un jour en plein deuil, dans mon cabinet est arrivée une histoire( banale) d’amour d’un père à  ses filles, qui m’a bouleversée et a tout canalisé. C’est peu dire que je me suis bougée pour gagner ce dossier ; alors aujourd’hui, toutes affaires cessantes, j’ai écrit ça d’un trait pour ma copine.

Mais je ne peux pas lui donner ce texte c’est encore bien trop tôt… Alors, à  vous qui me faites vraiment pleurer à  chaque fois, comme j’ai envie de le faire maintenant, comme je l’ai fait pour Jade, pour Dupont, pour mon père, j’offre cette petite histoire, pour qu’elle ne reste pas en l’air ce soir ou demain : celle du regard d’une petite fille vers son papa, celle d’un papa qui ferait tout pour sa fille ; celle de toutes les petites filles vers leur papa, quand il est tendre et présent… Et en fait, celui de Mômette aussi, vers vous.

Salut mouillé, mon Cher Confrère. »

Je vous remercie, Ange, Ma Chere Consœur, de votre cadeau, qui me permet de rappeler encore à  quel point nous nous immergeons dans les histoires dont on nous confie le dénouement, à  quel point l’histoire devient la nôtre (combien de fois déjà  me suis-je dit que ç’aurait pu être la mienne !)…

Allez, histoire simple2 d’une fillette qui, avec ses petits mots si bien reçus par l’avocate, voyait plus loin que le bout du nez des adultes -et puissions-nous avoir son acuité si un jour…

Inès a huit ans, elle sait que, comme Sophie, elle sera une enfant du divorce.

Ses parents se disputent souvent, en fait presque tous les soirs. Les reproches fusent, les injures aussi, leur vie entière, déchirée, déballée en bas dans le salon.

Elle ne dort pas, comme tous les soirs, jusqu’à  ce que ça s’arrête, enfin.

« Ce n’est arrivé qu’une fois, il y a dix ans ! »

« Menteur, t’as jamais arrêté ! »

Inès, dans son lit, ne comprend pas ; qu’est-ce qui n’est arrivé qu’une fois ?

Est-ce que Laura, sa sœur ainée dort déjà  dans sa chambre ? Sans doute, elle hausse toujours les épaules quand Inès veut lui parler de ce qui se passe entre papa et maman.

« Y en a marre de tes mensonges ! Tu manipules tout le monde pour obtenir ce que tu veux, mais moi tu ne m’auras plus ! Tiens t’es comme ta mère ! »

Mais qu’est-ce qu’elle a à  voir là -dedans Nanie, elle aussi, elle a fait ça, il y a dix ans ?

« Tu crois que je n’ai pas vu ton manège dimanche avec Thérèse »

« T’es complètement dingue, ma pauvre fille ! »

« Oui, c’est ça ! Fais-moi passer pour une folle ! »

La porte d’entrée a claqué.

Papa s’en va !

Non, elle n’entend pas le portail s’ouvrir, alors c’est qu’il fume dans le jardin.

Inès sait qu’il va rentrer quand maman ira dormir, puis il s’allongera dans le canapé du salon. Ce soir, il ne viendra pas lui faire son bisou, mais ce n’est pas grave, Inès peut s’endormir.

Pourtant, elle y a bien cru à  son départ, comme à  chaque fois d’ailleurs car papa est déjà  parti l’année dernière, longtemps, elle ne sait pas combien de temps, mais longtemps.

Puis, il est revenu. Maman était contente, et papa lui, il riait bien aussi. Il s’était mis au jardin parce que maman avait laissé tomber un peu et il avait installé une grande piscine.

C’est un dimanche soir que cela a recommencé avec l’histoire de Françoise qui était passée avec son ordinateur portable et il avait fallu que papa aille chez elle pour faire, elle ne sait pas trop quoi, avec les branchements d’Internet. Quand papa était rentré, maman avait hurlé : « Tu ne peux pas t’empêcher ! Va-t’en maintenant, je ne veux plus te voir ! ».

Mais, il n’était pas parti. Il était monté les voir, elle et Laura ; il avait dit qu’il ne partirait pas, qu’il les aimait toutes les deux, que les parents, ça se dispute parfois, que c’est des histoires d’adultes, que ça ne les concernait pas

Depuis, les disputes, c’est tout le temps ou alors, ses parents ne se parlent pas du tout.

Son papa, elle l’attend tous les soirs parce que ses devoirs, c’est avec lui qu’elle veut les finir.

Son papa, il est surtout très drôle. C’est souvent lui qui prévoit les sorties ; maman, elle, elle a de moins en moins le temps, elle doit s’occuper de ses parents qui sont vieux.

Il y a les matins aussi, c’est papa qui les lève le matin, leur prépare le déjeuner et les amène à  l’école.

Maintenant, les vacances, c’est soit avec maman, soit avec papa.

Finalement, un soir, Inès a entendu parler du divorce. Elle sait très bien ce que cela veut dire. Son papa va partir mais là , il ne reviendra pas. Elle ne le verra plus ni le soir, ni le matin. C’est sans lui et seule qu’elle fera ses devoirs ; c’est sans lui qu’elle prendra son déjeuner et ira à  l’école.

Évidemment, il y a Laura mais elle n’est pas sympa avec elle, elles se disputent tout le temps. A l’école, Laura fait toujours semblant de ne pas la voir.

Évidemment, il y a maman, elle est très gentille sa maman quand elle n’est pas énervée à  cause de papa.

Mais voilà , il y a son papa qu’elle veut garder près d’elle parce qu’elle l’aime. Elle le dit tous les soirs à  son papa quand il vient l’embrasser au coucher, et lui aussi, il lui dit qu’il l’aime.

La résidence alternée, bien sûr elle en a entendu parler, sa copine Sophie, c’est comme ça qu’elle vit.

Son papa lui a expliqué qu’il va la demander au juge et que c’est le juge qui va décider à  la place de ses parents puisque sa maman est contre, vraiment contre.

Sa maman dit qu’à  huit et dix ans, les enfants sont trop petits, que l’on ne peut pas avoir deux maisons, qu’aucun adulte ne supporterait de déménager chaque semaine.

L’avocat de maman dit que les juges ne font pas la résidence alternée lorsque les parents ne sont pas d’accord, surtout s’ils se disputent tout le temps.

Mais, l’avocat de papa lui a dit qu’il faut tout de même la demander si c’est vraiment ce qui lui semble être le mieux pour ses filles. Il doit rester à  la maison jusqu’à  l’audience et dire au juge qu’il a déjà  loué une maison dans la même ville et qu’il a changé ses heures de travail pour être à  la sortie de l’école tous les jours pendant sa semaine à  lui.

Maman dit que tout cela, c’est de la manipulation, comme toujours ; son avocat a écrit que ce sont des manœuvres procédurières. Mais pour Inès, ce n’est pas vrai ; elle a envie de crier que c’est parce que son papa l’aime qu’il fait comme ça, pour elle.

Elle, le juge, elle ne le verra pas, tout le monde estime qu’elle est trop petite.

Pourtant, Inès sait ce qu’elle dirait au juge, elle n’a pas peur du tout d’aller lui expliquer qu’il faut dire à  son papa qu’il va rester à  la maison

C’est fait, ses parents sont allés au Tribunal.

En rentrant, sa maman criait qu’elle allait changer d’avocat et qu’elle allait faire appel. Son papa, il a dû partir tout de suite puisqu’il avait sa maison, elle a mis toutes ses affaires dans le jardin pour qu’il parte immédiatement.

Elle était tellement en colère qu’il n’a rien dit ; il est juste venu leur faire un bisou à  toutes les deux, ses petites filles, et leur dire qu’il viendrait les chercher bientôt.

Et là , il est parti.

Très vite, son père est venu les chercher pour leur faire voir sa nouvelle maison.

Alors, elle a vu sa chambre dans la maison de son père, et celle de sa sœur aussi.

Ils sont allés tous les trois choisir les meubles, les couettes, les tapis et les cadres.

Des amis de son père sont venus pour l’aider à  monter tous les meubles dans les chambres et à  les assembler aussi.

Inès a une bien jolie chambre dans la maison de son père, mais le soir quand elle se couche pour la première fois, elle voudrait sa maman et elle voudrait être à  la maison. Elle ne l’a pas dit à  son papa parce que cela lui ferait sûrement de la peine.

Laura, elle, elle fait n’importe quoi. Elle prend le téléphone, elle se cache pour appeler maman. Un soir, maman est même venue la chercher. Papa était vraiment très en colère, alors Inès a été l’embrasser pour qu’il se calme un peu.

La juge a dit que la résidence alternée est fixée pour six mois pour essayer, et qu’après l’on verrait.

Alors, Inès a peur que la juge décide de supprimer la résidence alternée parce qu’après elle ne verra plus son papa. Elle s’y est bien habituée d’ailleurs. Elle sait que chaque vendredi, elle change de maison, qu’elle va revoir de toute façon son père ou sa mère la semaine prochaine.

Maman dit que c’est du grand n’importe quoi. Inès fait bien attention de ne rien oublier quand elle repart chaque vendredi pour ne pas que sa mère dise encore : « Tu vois c’est n’importe quoi, c’est comme ton père qui t’a inscrite au judo sans rien me dire. » « Mais maman, les inscriptions c’était sur une semaine, il fallait bien que quelqu’un le fasse »

Parfois, elle oublie quand même ses lunettes ou son cahier de lecture.

Maman ne veut plus qu’Inès amène son chien chez son père ou que Laura prenne sa harpe à  chaque fois. Papa a dû en acheter une pour chez lui. Maman a décidé que les filles ont des habits pour chez maman et des habits pour chez papa. Elle dit que c’est plus simple, mais du coup son beau pull violet, Inès ne peut le mettre que chez son papa. Mais elle ne dit surtout rien, sinon peut-être que la juge va décider qu’il faut tout arrêter

Voilà , cela fait un an maintenant qu’Inès vit en alternance chez son père et à  la maison. A l’école, comme sa sœur, elle est restée une bonne élève.

Maman a fini par dire que la résidence alternée, ce n’était pas si mal. Ses parents vont finalement divorcer par consentement mutuel. Mais, maman ne veut plus jamais parler à  papa.

Laura, elle, elle fait moins de bêtises car papa l’a bien grondée et puis, elle a vu sa psychologue deux fois. Inès, elle, a été trois fois parler avec sa psychologue qui est aussi celle de Sophie. On lui a bien dit qu’elle peut demander à  la voir quand elle veut. Pourquoi faire, se dit-elle ? Elle sait bien que papa ne reviendra pas à  la maison.

D’ailleurs, Inès est tranquille, sa maman a signé les papiers pour la résidence alternée.

Elle n’a toujours pas bien compris ce que papa a fait, il y a dix ans Mais elle s’en fiche parce qu’elle vit chez son papa, une semaine sur deux.

Hier, à  l’école, le jour de la rentrée, la maitresse a demandé aux enfants de remplir une fiche avec le nom du père, de la mère, l’adresse de leurs parents et quand elle a demandé aux enfants qui avaient deux adresses à  écrire de lever la main, ils étaient tellement nombreux qu’elle a dit : « Bon, tout le monde va remplir deux fiches, ça sera plus simple ! ».

  1. Que l’auteur résumait je crois par la phrase : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à  l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à  mort. » … []
  2. Et courte, et même pas sombre, pour une fois, c’est là  qu’on voit qu’elle n’est pas de moi ! []