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Le mari sonnera trois fois…

Je sais bien, évidemment, que les violences conjugales constituent un problème dramatique, et qu’il ne devrait pas y avoir matière à  sourire : si des femmes battues lisent ces lignes, qu’elles ne les prennent en aucun cas pour elles, je déteste au moins autant les violences infligées aux femmes que celles infligées aux hommes, notamment par des hommes, s’entend.

Mais voilà  que je tombe sur cette dépêche AFP, et que j’en oublie le sujet sous-jacent pour ouvrir de grands yeux incrédules devant la solution de haute technologie concoctée par nos gouvernants, je vous prie de bien vouloir m’en excuser, c’est plus fort que moi : cette idée géniale d’un bracelet électronique fixé, pardon, scellé, au poignet du mari violent, et du petit boitier possédé par sa victime qui sonnera s’il « s’approche de son périmètre », est véritablement une trouvaille…

Trouvaille qui peut se résumer ainsi, et c’est -presque- tout dire : bientôt, les maris violents biperont les femmes battues…

Mettons-nous un instant dans la peau abimée d’une femme battue, dont par définition le calvaire a été révélé et traité, soit provisoirement soit par jugement, l’information ne le dit pas, par la Justice…

Ce m’est possible, j’en assiste plusieurs1 : apeurée, totalement désemparée, et l’étant à  la fois par soulagement et par remord, bien souvent, par culpabilité bien ou mal placée, aussi, bref, dans un état de fragilité mentale absolue, presque plus que lorsque les coups étaient encaissés.

Seule, chez elle, avec ce petit boitier dont on lui a bien expliqué le fonctionnement, et dont je suppose qu’elle ne l’éloigne jamais -pas encore..

Qui, soudain, deux mois plus tard, alors que sa reconstruction balbutie encore, un soir d’hiver calme et silencieux, sonne.

Il y a ce me semble quatre possibilités, et quatre seulement : décider que c’est insupportable, et succomber à  un arrêt cardiaque; appeler la police immédiatement; s’enfuir; rester en ayant verrouillé la porte, qui l’était sûrement déjà .

Appeler la police, oui, mais encore faut-il arriver à  la joindre, c’est certains soir de semaine particulièrement difficile. Et puis il faut ensuite s’expliquer, et il faut encore qu’elle arrive, la police -au minimum quelques minutes, et c’est long, quelques minutes. Et qui sait « sa » réaction, à  l’autre abruti, en entendant la sirène..?

S’enfuir, oui, mais pour aller où ? Et en a-t-elle encore le temps, n’est-il pas là  déjà , en bas..?

Rester, à  l’abri de sa porte d’appartement en bois, oui, mais n’est-ce pas attendre qu’il l’explose, cette porte, n’ayant plus grand chose à  perdre, et prendre le risque inconcevable de se retrouver seule, face à  lui, déchaîné..?

Dans tous les cas, il me semble que la sonnerie de ce petit boitier constituera une alarme terriblement paniquante, qui ne pourra que provoquer une peur atroce et de longues minutes d’angoisse absolue.

D’autant que, comme tout ce qui est technique, ça se détraquera de temps en temps, et sonnera pour rien, évidemment -et que ça peut aussi sonner alors que l’ancien agresseur, maintenant calmé, ne faisait que passer dans le quartier pour retirer des sous à  la banque, ce que la malheureuse n’aurait même jamais su sans l’appareil en question…

Bref, qui trop embrasse mal étreint, comme dit l’autre, et je crains qu’à  force de prétendre vouloir lutter, y compris encore une fois avant même tout jugement, contre le violent conjugal, on ne génère au final plus de peur que de mâle.

Je lis d’ailleurs que l’engin sera d’abord testé sur un département avant son lancement national, et je parie que le Nord va en hériter -c’est à  Douai que, contra legem à  l’époque, on a inventé, au sens juridique du terme, la possibilité de virer de chez lui l’homme soupçonné de violences conjugales (voir ici, 17°)… J’ai toujours beaucoup de chance.

Mais au-delà , ce qui m’a franchement fait rire cette fois, désolé, c’est encore une fois sans rapport avec le sujet de fond, c’est cette précision hautement technique que « Le futur bracelet, pas plus grand qu’une montre en plastique, […] se recharge aux mouvements du poignet. »

L’on sait, d’abord, que ce type de « rechargement » est hautement foireux, non pas pour avoir dû tester la mesure en question, mais pour avoir autrefois possédé moult montres énergétiquement basées sur le même principe…

Mais surtout, l’engin est donc, d’ores et déjà , livré avec sa riposte : il suffira à  l’impétrant de ne plus bouger le bras « sous scellé ».

Vous me direz sans doute que ce n’est pas simple; mais je vous répondrai qu’il n’est pas si simple non plus de frapper sa femme, puis de tenter de violer son contrôle judiciaire avant l’audience pour aller chez elle lui en remettre une louche, et qu’il est donc plausible qu’on s’en donne les moyens…

Certes2, il faudra notamment que la brute présumée, après s’être vu éloigner de force de son propre domicile, s’interdise en plus toute utilisation du poignet en question, mesures cumulées qui, disons-le, sexuellement parlant, ne lui laisse plus rien, tant il est certain que la masturbation remonterait l’objet pour plusieurs années en quelques minutes -mais ces gens là  sont souvent suffisamment déterminés, et peuvent aussi être ambidextres en ce domaine, qui ne nécessite pas une grande précision…

En tout cas, je suis assez curieux de connaître les explications que les hommes portant ce bijoux curieux donneront à  leurs proches ou au boulot, dans la mesure où je suppose que le cadran ne cherchera même pas à  ressembler à  celui d’une montre ordinaire, et où dès lors les questions me semblent inévitables (Au début; après, lorsque la mesure deviendra connue, la simple vue du bracelet litigieux suffira pour que l’homme se retrouve avec un tatouage rouge sur le front « j’ai tapé ma femme »)…

Un peu plus sérieusement, tout de même : le drame des maris violents est complexe, et tient selon moi très largement au fait que l’homme pensera très, très souvent, que sa violence a été générée par le comportement de la femme, qu’il a progressivement été « poussé à  bout », ce qui est de loin l’explication, voir la « justification », la plus souvent donnée en pareil cas, loin de celle qui s’impose et tient à  la violence elle-même, que le même homme refuse ainsi de s’imputer, et qu’il va jusqu’à  dénier, malgré les dégâts causés, refusant surtout ainsi de voir clairement en lui que la violence y était, qu’elle fait partie de lui, et que son seul véritable problème, c’est lui.

C’est ça qu’il faut traiter -et le port du bracelet en lui-même, ainsi que le marquage au fer rouge qu’il représente, me semble être en opposition radicale avec cette nécessité.

J’ai, effectivement, connaissance de nombreuses violation des mesures d’éloignement, soit parce que le type est un abruti qui n’y a rien compris, soit parce qu’il veut tenter de sauver son couple, soit, effectivement, mais très franchement beaucoup plus rarement à  ma connaissance, parce qu’il veut mettre à  sa tendre moitié une dernière rafale de coups avant de partir en prison, qui sera d’autant plus dense qu’il aura été pris – et je ne blaguais pas tout à  l’heure : les rares hommes prêts à  ça, ce n’est pas un bracelet en plastique qui va les en empêcher, croyez-moi.

Ça empêchera en revanche que des réconciliations ne surviennent, le coup d’arrêt judiciaire, la dénonciation, la prise ne charge thérapeutique et l’éviction du foyer ouvrant assez souvent les yeux, me semble-t-il, et nombre de dossiers finissant au tribunal avec un pardon de l’épouse, et un aveu du fait qu’ils se sont revus, que le mari a compris et a changé -je ne crois pas à  la thèse qui voudrait qu’il recommence toujours et ne pourrait s’en empêcher, à  condition encore une fois que la justice soit intervenue.

Ça permettra, aussi, que la police, la justice, les parquets et les services d’application et de suivi des peines, ainsi que de contrôle judiciaire, n’évoluent pas3, et qu’en cas de plainte après mesure d’éloignement, parce que la femme a vu le mari roder sur le parking de l’immeuble, il n’y ait aucune suite -ou un simple rappel à  la loi en général totalement inefficace, garantissant, dans les cas où ça arrive, la totale ineffectivité de la mesure…

Ainsi que la peur subséquente de la femme battue, y compris de simplement dénoncer les faits.

Cette même femme battue a qui, tous les jours, un petit boitier qui ne sera jamais loin d’elle rappellera qu’elle doit avoir peur, c’est désormais prévu par les textes -ce qui en matière de traitement des chocs post-traumatiques et de reconstruction est aussi une approche stupéfiante…

D’ailleurs, pourquoi limiter cette initiative géniale au seul cas des femmes battues ? On ne compte pas les affaires dans lesquelles la victime est terrorisée à  l’idée de se retrouver en face de son agresseur, et je pense notamment aux faits de viols, dans lesquelles cette crainte est omniprésente, on s’en doute…

Arrivera-t-il un jour que les victimes de viol, que la loi oblige maintenant à  recevoir une lettre, et même à  donner leur avis, au moment où leur violeur est libéré, fut-ce quinze ans après les faits4, aient elles aussi leur petit boitier-alarme, petit boitier-mémoire-noire ?

Il y a la grande polémique des supermarchés : caisses automatiques ou caissières…

Seulement la justice n’est pas un supermarché, et ses manques criants de moyens ne peuvent ni ne doivent être prétendument compensés par son automatisation -ce ne sont pas des marchandises, sur le tapis roulant, mais des êtres humains, tous.

Ce bracelet est un gadget apposé sur un drame : l’antinomie absolue.

  1. Ainsi bien sûr aussi que des maris violents, tâcher toujours de ne pas ‘enfermer dans un point de vue unique, mot d’ordre idéal d’une justice qui l’est moins… []
  2. Je sais que vous sentiez venir ce qui suit, que vous vous demandiez juste si j’oserais… Eh bien oui, tant pis., j’ai hésité entre la honte de blaguer et la honte de faire semblant de ne pas y avoir pensé, vous comprenez..? []
  3. Je ne parle pas ici de compétences mais de moyens, humains et techniques, humains surtout, qui seuls permettraient des interventions immédiates et efficaces -mais c’est pas l’ambiance ces temps-ci… []
  4. COMMENT a-ton pu pondre ce texte ? Quelle victime acceptera sans peine l’idée que son agresseur soit demain à  nouveau dans la rue, libre ? Imaginez la scène : Fleur avait dix ans lorsque son oncle l’a violé pour la dernière fois… Quinze ans ont passés, elle s’est  non pas même reconstruite, mais construite, et un midi, elle est à  table avec son jeune mari et ses deux gosses en bas âges, et elle ouvre le courrier du jour, dont une lettre aux armes du Ministère de la justice et signée de l’Application des Peines, qui lui claque au visage le nom de son ancien violeur, fait tout remonter, en plein dans sa gueule, et alors que son mari ignore peut-être tout, et qui lui demande un avis, qu’elle donnera ou pas le résultat étant le même, mais qui lui dit de toute façon que l’autre, le monstre de son enfance, va sortir… Comment a-ton pu ? []