- Maître Mô - https://maitremo.fr -

Joyeuse Nouvelle Annie !

[ J’ai écrit cette assez longue nouvelle il y a des années, et elle n’était pas destinée à  être publiée à  l’origine, d’où un style… Hum, particulier. Mais je suis retombé dessus cette nuit, et finalement, en la remaniant un tout petit peu, et faisant fi de toute pudeur, je me suis dit qu’elle méritait peut-être d’être soumise aux goudron et plumes dont mes intransigeants lecteurs voudront peut-être me couvrir, et qu’en tout cas sa longueur vous permettrait, une fois imprimée, de m’emporter avec vous sur vos plages… ]

Dimanche deux janvier, quatre heures trente sept.
Il est quatre heures et des, et, contrairement à  ce que je croyais en me vantant de ne pas réveillonner et de m’en trouver bien, j’ai passé une assez sale soirée, et un très sale début de nuit, plus triste que dans les plus tristes moments habituels, sans doute parce que partout les gens sourient et font des fêtes, même si c’est sur (télé)commande; je pensais manger et me reposer seul mais heureux, et j’ai finalement peu mangé, sombré sur mon canapé dans un sommeil de plomb qui s’éteint en deux heures, et depuis je rumine, en cumulant les pensées sur à  peu près tout ce qui me déplaît, m’ennuie ou m’atteint.
Ça donne, par désordre d’entrées sur la petite scène de mon petit cerveau de plus en plus embrumé et de plus en plus cafardeux:

– l’existence ou la non-existence d’une souris gourmande dans mon placard à  gâteaux: ma femme de ménage, surnommée « la massacreuse » pour sa nette propension à  exploser au minimum un objet et une machine tous les mois (ce mois-ci un crochet d’attache dans le garage, un verre, une paire de ciseaux lâchée inconsidérément dans le seul endroit de l’appart’ où elle s’avérera irrattrapable, mon fer à  repasser et mon aspirateur; un mois particulièrement productif…) m’affirme que le petit animal me mange des restes entamés que j’y conserve, mais je ne l’ai jamais vu, si ce n’est peut-être une fois alors que l’une de mes maîtresses de cette année était là  pour une soirée d’adieux finale (semaine paire, son homme a ses enfants, elle peu donc m’accorder un « joli moment  » comme elle les a joliment intitulés); j’étais à  genoux entre ses jambes en train de l’embrasser, nous n’allions d’ailleurs pas faire plus lors de cette « dernière fois », elle m’expliquera qu’elle gère de plus en plus mal d’avoir à  mentir à  l’homme de sa vie, je lui répondrai que je comprends, et soudain nous avons tous deux crus voir passer une ombre filant sur le sol non loin de nous; mais il était tard, nous étions un peu saouls, et ça ne s’est jamais reproduit; j’ignore donc si Bérénice, ainsi l’ais-je d’ores et déjà  baptisée si elle existe histoire d’être en règle avec une pointe de sympathie vis-à -vis de cette hypothétique souris qui me terrifie déjà , petite salope qui viendrait troubler mon havre de paix construit par moi pour moi à  grands frais et malgré sa porte blindée…
-la Vie;
– mon meilleur pote Xavier et sa rencontre (enfin !) d’une Belle, la veille;
– mon meilleur banquier David et sa rencontre (enfin ! ) d’un découvert à  peu près admissible pour une fin d’année ( j’ai bossé comme un fou ce mois-ci, jour et nuit pratiquement, horloge interne manifestement amochée par ça aussi… );
– quelques filles de cette année, bons souvenirs et bons moments, bonnes relations conservées ensuite, d’ailleurs les SMS niaiseux de bonne année commencent à  déclencher la sonnerie de mon portable de plus en plus fréquemment, j’y répondrai par e-mails demain ( je hais les SMS tapés avec des doigts trop gros pour le clavier minuscule du minuscule portable, effacés par erreur de pression sur une touche, fastidieux et sans possibilité d’exprimer la moindre nuance sauf à  niquer son forfait en un seul envoi );
– et surtout, plus profondément, ma solitude.
Plutôt plus que moins choisie (encore qu’à  force de dire par facilité, tentative d’humour et souhait de raccourci, que j’ai renoncé aux filles, ou en tout cas aux histoires de plus de quatre heures rhabillage et départ compris, j’ai l’impression qu’elles commencent à  me le rendre, Dieu n’existant pas mais se montrant parfois soit facétieux, soit rancunier, voire revanchard), mais quand même : ais-je raison ou tort de penser (ou de croire ou de feindre de penser, et pensés-je vraiment ce que je crois penser ? Putain de 31 décembre…) désormais que « l’amour ça n’va pas », comme le chante la belle Carla, ou bien est-ce que là  maintenant pendant cette longue nuit un peu triste la présence d’une fille me manque réellement, et si oui plutôt pour le sexe, la tendresse sexuelle ou les sentiments ?
A ce moment là , le sexe, non: palliatif simple et efficace découvert de très longue date, à  vrai dire bien avant le sexe lui-même : la masturbation, que je n’ai jamais totalement cessé de pratiquer même lorsque j’étais en couple, progressivement perfectionné, notamment maintenant que j’ai un peu de moyens par l’aboutissement dans le seul réceptacle qui ne tâche pas, ne coule pas, ne se troue pas comme un connard et que j’ai désormais ainsi engrossé un nombre de fois incalculable : l’essuie-tout, trois feuilles encore attachées entre elles pour éviter tout impact externe, deux pour l’éjaculation elle-même, sinon ça perce, la troisième pour les dégâts collatéraux dont principalement la main branleuse (le plus souvent la gauche, je suis gaucher, mais il est facile d’être ambidextre en cette matière), source multirécidiviste de différents entachages post-opératoires (pantalon, clavier d’ordinateur, interrupteur, canapé…).
Les sentiments, disons, à  peu près non…
Une fille mise à  part, Nathalie, que j’ai bien failli rencontrer et qui en fait ne m’a jamais rappelé, contrairement à  ce qu’elle m’avait elle-même promis; je ne cesse littéralement pas de tomber sur elle dans notre petite ville, où elle est avocate elle aussi, et où je pense qu’elle vit non loin de chez moi (ces statistiques de rencontres semblant étayer fortement cette thèse qu’aucune recherche Internet, d’adresse ou de références, ne m’a cependant à  ce jour permis de valider); je ne la connais donc qu’extrêmement peu, mais trois choses me bouleversent à  chaque rencontre fortuite et alors que putain de merde je n’ai rien demandé, me croyais totalement guéri de ce genre d’état (et même pour tout dire littéralement mithridatisé, depuis que j’ai effectivement et comme annoncé partout depuis des milliers d’années rencontré la femme de ma vie, séduit la femme de ma vie, vécu avec la femme de ma vie, et quitté la femme de ma vie) : elle est très mince (j’adore), elle possède des mains extrêmement fines et longues (je vénère – je peux tout à  fait passer une nuit sur deux mains de fille, sans même que celles-ci ne me rendent la politesse), et son visage me touche au plus haut point (elle possède un regard extrêmement clair et sourit très facilement, c’est totalement irrésistible, à  chaque fois qu’elle me regarde et alors que j’ai moi-même des yeux attrayants, c’est moi qui baisse les yeux, tout gêné…).
Je l’ai rencontrée dans une pharmacie par hasard le soir même précédent cette soirée de merde, et une fois de plus me suis senti comme un gamin, et un pas doué. Ce soir là , je vais acheter du shampoing qui fait gel douche en même temps et qu’on ne trouve que dans ces officines, « lavages fréquents », ce qui sied à  mes shampoings quotidiens; quelques clients aux deux ou trois postes de caisses en vigueur dans l’établissement, une femme de dos un peu avachie devant le mien (c’est elle évidemment, mais elle est plutôt grande d’habitude et là  non (je saurai dans deux secondes qu’elle a attrapé la crève en vacances d’où elle revient, je suppose avec un quelconque connard qui doit être son mec sans se rendre compte que ce faisant il me la vole, donc fatigue et position physique moins jolie que d’habitude, et je ne vois ni sa complexion générale, ni ses mains, ni son visage, et ne la reconnais pas); je connais un peu le pharmacien bien que n’étant presque jamais malade, et donc plaisante tranquillement et pour faire Guignol devant les gens (je suis à  ce moment là  d’humeur joyeuse, je viens de quitter le travail, et crois encore que je vais jouer un bon tour aux crétins en ne faisant rien de spécial ce soir, ce que me renforce encore l’achat incongru de shampoing quand tout le monde s’est rué toute la semaine sur les cadeaux de rigueur):

« – Bonjour, est-ce que vous faites les produits de la gamme « Cible », c’est Klorane je crois..?
– Pour hommes ?
– Ah, oui oui, c’est pour me laver moi, pas la peine de l’emballer…
– Oui on a, mais là  on n’a plus.
– Mais c’est très grave, je vais réveillonner tout sale tout à  l’heure…
– Oh, ça ne se voit pas, vous savez…
– Vous dites ça parce que je suis habillé !
– Hum… Mais je pense que je peux vous en commander, pour dans deux jours maximum…
– Ah oui ce serait gentil.
– ( il prend le téléphone et appelle devant tout le monde, qui sourit un peu à  ce petit échange, son fournisseur ou laboratoire ou je ne sais qui; micro-conversation puis : ) Un flacon Monsieur ?
– Non, mettez m’en cinq kilos.
– Sérieusement ?
– Disons quatre, ça m’évitera pendant un certain temps de venir à  nouveau me ridiculiser devant vous et vos clients en exigeant des produits dont l’évocation dit à  la fois que je suis sale et que je suis un gros capricieux… »

Les gens rient, le pharmacien rigole et termine sa commande gentiment, je souris et suis à  peu près heureux, et la femme devant moi se retourne en riant et me regarde droit dans les yeux à  bout portant, elle a reconnu ma voix depuis le début, et me dit juste bonsoir; et ça recommence, je ne suis pas du tout guéri, je vais comme toujours échanger dix banalités avec elle (ce d’autant plus qu’elle a cette manie gentille mais agaçante car confortant involontairement l’idée qu’elle peut s’intéresser à  moi, de s’enquérir de ma vie : t’as bossé ? Tu reviens de vacances, t’étais où..?) et partir le premier, évidemment, puisque Dieu non seulement n’existe pas mais à  fait en sorte que mon achat tourne court; je vais ensuite marcher extrêmement lentement en espérant qu’elle me rattrape, et ne plus la revoir de la soirée, comme prévisible, sans avoir osé lui dire simplement quelque chose comme « Tu me l’accordes, là  t’es coincée c’est le destin, ce petit moment autour d’un verre là  tout de suite ? », par lâcheté générale et par peur d’entendre son refus, qui sera gentil mais insupportable…
J’ai des excuses; j’avais cet été rassemblé tout mon courage pour l’inviter à  déjeuner téléphoniquement via le numéro du cabinet où je sais qu’elle travaille; eu la bonne surprise d’entendre qu’elle acceptait et en semblait contente; eu la mauvaise de glander deux heures au point de rendez-vous sans la voir arriver; eu par la suite un appel d’elle se confondant en excuses, son patron ayant organisé au pied levé un repas pour les collaborateurs de son cabinet auquel elle n’avait pu se soustraire, ni m’en avertir puisque nous n’avions pas échangé nos numéros de portables; eu à  cette occasion l’heur non seulement de la pardonner totalement bien qu’ayant ruisselé seul comme un con en plein cagnard devant le Palais au lieu de manger, mais encore de la faire beaucoup rire à  cette occasion, où alors elle est extraordinairement bonne comédienne; eu le cœur battant d’entendre à  la fin de cette conversation de 28 minutes 11 secondes (chiffres que je n’ai jamais oubliés après avoir raccroché et bien que je les ai lus de façon machinale sur l’afficheur digital du combiné en le fixant béatement) résumant la presque totalité du temps qui m’a à  ce jour été offert pour la découvrir et surtout pour la séduire -je fais partie des hommes qui tant qu’ils ne parlent pas sont quelconques, et si on ne me laisse pas approcher je n’ai pratiquement aucune chance- lorsque j’ai entendu la phrase magique suivante :  » Mais tu m’autorises à  te rappeler, demain je ne peux pas mais jeudi ou vendredi il faut que je regarde.. ? », et d’y répondre je trouve avec beaucoup de classe :  » Mais Nathalie tu ne m’as pas écouté, je ne t’autorise rien du tout : je te DEMANDE de me rappeler, c’est tout – et arrête avec ce lapin, ce n’est rien c’est oublié, tu ne me dois strictement rien; d’ailleurs ne rappelle en aucun cas parce que tu t’y sentirais obligée, ne le fais que si tu en as envie « ; eu le désespoir, en ces journées estivales où l’activité professionnelle est en berne, d’une part d’attendre des semaines cet appel en surveillant constamment la ligne du cabinet, la seule qu’elle connaisse, que j’allais jusqu’à  renvoyer sur mon portable lorsque je devais m’absenter, me tapant ainsi au téléphone tous les crétins du monde mais strictement jamais elle, dont je suis ainsi certain qu’elle ne pourrait pas dire avoir tenté d’appeler sans m’y trouver, et d’autre part de ne jamais le recevoir, cet appel qui me faisait trembler d’excitation de petit enfant devant un gros cadeau encore emballé au pied du sapin…
Et plus jamais rien ensuite, sans un mot d’explication à  ce que, sauf à  m’être tout à  coup pris pour Jeanne d’Arc, je ne peux que qualifier de revirement (elle était réellement contente de l’invitation initiale, j’en jurerais -enfin, de moins en moins le temps passant…), malgré nos différentes rencontres postérieures, lors desquelles je n’ai jamais eu l’outrecuidance d’y revenir…
Et notamment une fois au Palais, où je vivais une journée de fous en ayant à  plaider en même temps un énorme dossier correctionnel pour un client important et que j’aimais beaucoup, qui risquait (et a mangé) très gros, dossier évoqué sur toute la journée et dans lequel il était le principal prévenu; et un plus petit dossier civil dans une salle à  côté, très technique, en présence des clients qui en attendaient beaucoup (ils ont eu raison nous l’avons gagné), et que je ne maîtrisais pas aussi finement que j’aurais du.
Je m’étais donc arrangé, ne pouvant guère quitter la grosse audience principale, avec mon confrère adverse pour qu’il vienne m’y chercher dès que notre dossier civil serait évoqué, ce qu’il venait de faire; ça tombait mal, mon client était à  ce moment là  à  la barre devant une salle comble et, au bout de trois quatre heures d’interrogatoire par le Président, en train d’insulter celui-ci en hurlant; panique donc mais j’avais suivi mon confrère (je sais que quand ce type part en couille le pape pourrait être à  ses côtés que ça n’y changerait rien, il était d’ailleurs calmé quand je suis revenu).
J’arrive dans la plus petite salle, totalement vide, dis bonjour à  mes clients que je rassure à  mi-voix pendant que l’affaire d’avant se termine, révise en catastrophe leur dossier (l’un des gros morceaux dans mon métier est d’arriver à  jongler instantanément d’une plaidoirie à  l’autre dans deux domaines radicalement différents -en l’occurrence d’une vaste escroquerie en bande organisée à  une faute civile liée aux manquements à  l’obligation de conseil- tout en donnant l’impression que l’on effectue la plaidoirie de sa vie et que jamais conviction n’a été aussi forte…), et attends que les deux bavards précédents aient finis d’achever le Tribunal, seul à  mon banc.
Ils finissent et entament l’exposé complexe de mon affaire… Et bien sur, vous l’aviez déjà  anticipé, Nathalie arrive, seule (je la rencontre TOUJOURS seule, misère de moi) et me demandant à  mi-voix si c’est bien la Deuxième Chambre…
Va s’ensuivre à  peu près le discours suivant, car la tension et le fait que je vais avoir à  prendre la parole d’un instant à  l’autre, tout en devant ensuite courir à  côté, m’obligent à  écouter le Président et guetter ce qu’il énonce, la situation générale nous obligeant à  parler à  voix très basses :

« – Ah non, ici c’est le tribunal de police…
– Ah mince (elle se lève )
– Non je plaisantais c’est bien là , ton dossier passe après le mien je crois…
– C’est malin ( elle se rassoit en souriant avec toujours ce putain de saloperie de sourire craquant que je ne peux même pas regarder ce jour là , où nous sommes assis face au Président à  deux mètres de lui, en plus elle est à  ma gauche c’est mon profil le plus tarte… ). T’aurais pas du m’avoir, j’ai plus d’humour d’habitude…
– Oui, j’ai vu cet été…
– ……………………gentil.
– Attends, je suis super gentil, tu ne me connais pas mais tu serais surprise !
– T’es surtout …………… avocat !
– Arrête de dire ça, je ne plaide pas là , je n’ai jamais été aussi sincère…
– ………………………………………………….
– En tout cas toi tu es méchante, ce qui est normal puisqu’apparemment et le peu que je sais de toi ne laisse aucun doute tu es une fille…
– Pas du tout……………………………… on ne sait jamais !
– Ben si tu es un mec, mais je n’y crois pas, je me fais homosexuel, rien de grave.
– ………………………….méchante, toi tu es méchant !
– Moi ? Tu oses me dire ça ? Attend… » ( c’est mon tour de plaider je me lève et commence; elle doit partir à  un moment, je ne la reverrai pas ce jour là  ).

Je n’ai presqu’entendu aucune de ses réponses (encore n’aie-je ci-dessus retracé qu’une version courte de cette non conversation kafkaienne, les points de suspension m’agressant trop par leur nombre), et j’ai répondu au minuscule filet de son qui me parvenait d’elle au pif, sans doute plusieurs fois à  côté… Peut-être est-elle constamment demeurée au stade du badinage, peut-être a-t-elle dit des trucs importants, et notamment à  ma première question un mot d’explication, je n’en sais rien… PUTAIN. PUTAIN JE N’EN AI PAS LA MOINDRE IDEE JE SUIS MAUDIT !
J’étais pressé de retourner à  côté pour le gros procès en cours, mais j’ai voulu soigner ma sortie (et du même coup ma déconvenue : une conversation de visu en six mois et il faut qu’elle se déroule comme ça… Dieu n’existe pas, et en plus il est méchant) et ai donc écrit « MECHANTE » en lettres bâtons sur un bout de feuille déchiré de mon dossier et laissé en évidence sur le sien… Moment que bien sur elle a choisi pour revenir s’asseoir à  notre banc pour préparer son dossier. Elle a lu, m’a regardé en souriant pendant que je partais à  mon tour, et m’a dit, vous l’aurez deviné :  » ………………………… » !
Donc, disons, à  ce moment là , les sentiments en général, sans doute non.
Mais ceux-là  et cette fille là … Je ne sais pas trop, il va vraiment falloir que malgré son mec, malgré le fait qu’elle m’ait signifié par son silence, finalement, que je pouvais aller me faire enculer (c’est impoli, le silence, moi je trouve, donc je l’exprime grossièrement), malgré toutes ces occasions dont je n’ai rien fait, il va falloir qu’elle me laisse approcher en tête à  tête plus de cinquante secondes…
Voilà , tiens, résolution unique de la Nouvelle Année : je vais lui proposer, tant pis. Si elle dit non je suis foutu mais fixé; si elle dit oui… Je découvrirai soit que je peux l’aimer, soit que pas, et je serai fixé aussi.
Ça paraît évident dit comme ça, n’est-ce pas… Je rigole de ma propre bêtise, malgré tout un peu attendri parce que tant qu’elle demeure, il y a de l’espoir, mon cœur, qui est grand je crois, bat toujours, même si la belle Nathalie ne s’y trouve qu’à  son insu pour quelque chose (je pense qu’elle pense que je suis un gros charmeur de merde, ce en quoi je ne peux même pas totalement la détromper, même si j’essaierai quand même. Je veux séduire, et en même temps suis affligé d’une véritable obsession pour la sincérité, c’est donc assez compliqué, tant il est vrai que Dieu n’existe pas mais s’est plût lors de la Création à  mêler étroitement les jolies choses, non point pour les associer définitivement, mais au contraire pour en faire des contraires irrémédiables ou presque).
En plus, au Palais, je la vois constamment avec un avocat de ma promotion qui est à  la fois sale et con, et pour lequel l’expression « sale con » a d’ailleurs été créée de longue date; ça m’ennuie non pas par jalousie, je le serais volontiers d’un type bien mais là  c’est rigoureusement impossible, je ne PEUX physiologiquement pas l’envier, même d’avoir la chance de la fréquenter quotidiennement; mais parce que ça veut probablement dire qu’elle l’apprécie, ce qui est à  mes yeux une énorme source d’inquiétude. Si ça se trouve c’est lui son mec, et là  croyez-moi il y a littéralement de quoi vomir, si ce gars me remettait un cadeau pour ma secrétaire je ferais renforcer la sécurité d’accès à  mon cabinet, vous voyez le genre…
En même temps, je connais depuis peu une fille pas mal du tout qui vit pourtant avec un laid crétin (car nous avons, les hommes, de la chance de ce point de vue il faut le reconnaître, elles semblent nous choisir sur de mystérieux critères ne passant pas ou pas exclusivement par le physique, voir le mental… Ce qui nous arrange copieusement dans notre immense majorité, je crois bien – moi en tout cas… Passons.), et conserve donc espoir…
Quant à  ce que j’appelle la tendresse sexuelle, pas utile d’y trop réfléchir ce soir, j’ai eu ça plusieurs fois cette année : une courte histoire bien comprise et surtout très bien renseignée en amont, la fille sachant qu’elle n’avait à  attendre de moi que douceur et gentillesse ponctuelles mais peu ou pas de lendemains, et acceptant ou pas (deux refus en tout); en tout cas, « avant ».
L’acceptant parfois beaucoup moins « après », d’où petites complications, mais dans l’ensemble non. Ceci étant j’y pense quand même, parce que cette solution n’est bien sur pas très satisfaisante, intellectuellement surtout (physiquement ça va, on peut pas dire); et que là , ce 31 décembre vers quatre heures et des, ça fait un petit moment que rien de nouveau ne s’est produit (une mignonne amourette en Guadeloupe où j’étais il y a deux mois avec Xavier, mais sans un geste, et avec le recul probablement unilatérale; je ne vous raconte pas ça là , peu à  en dire et hors sujet, c’était juste très mignon dans ma petite tête, elle avait une façon très séduisante de rater le frisbee que je lui jetais…
La première grande histoire de ma vie qui a refait surface il y a quinze jours, pour enfin commettre avec moi « l’acte », que nous n’avions pas consommés il y a… Des années, de la Seconde à  la Terminale quand nous étions ensemble et faisions tout sauf « ça », parce qu’elle voulait le préserver encore ( je ne sais plus comment j’ai pu tenir trois ans, vu le nombre de fois où j’ai été nu, dans ses mains ou sa bouche… C’était les Temps Héroïques où de Musset, je ne disais que : « Ce qu’il écrit est vrai » … Au lieu de l’actuel « Ce qu’il écrit est beau », et les gloses autour de sa fameuse dualité, vous savez bien, l’amoureux transi / le poète alcoolique, maudit et cynique, que lui était manifestement tous deux à  la fois, quand j’ai moi l’impression de les être à  tour de rôles et plus ou moins l’un que l’autre en fonction des humeurs… Ce soir, définitivement, c’est le deuxième…).
Nous « l' »avons donc fait, et un peu trop somatisé si vous voulez mon avis, ce ne sera probablement pas un très bon souvenir pour elle, bien que l’on continue apparemment à  bien s’aimer (sms de Bonne Année reçu tout à  l’heure, tout est en règle).
Et la petite dernière, que je surnomme affectueusement Glanglan, qui est jeune, très, et jolie, très, et avec laquelle je suis resté trois semaines il y a six mois, pour la quitter parce que j’avais l’impression qu’elle commençait à  m’aimer et que je ne suivais pas la même évolution; elle a rappelé il y a trois jours et est venue « boire un verre » chez moi, sans trop d’arrières pensées a priori; la soirée avançant on s’est caressés et embrassés, et au moment de l’Ultime Etape des Corps Dénudés du Saint Mélange, elle a freiné des quatre fers (si l’on peut dire mais c’est une bonne image compte tenu de notre position favorite) en me disant qu’elle ne voulait pas faire l’amour car avec moi c’était sans lendemain, que je ne recommençais pas une histoire avec elle mais passais seulement un moment de « tendresse sexuelle », ce qu’elle comprenait parfaitement (peu de temps après notre rupture nous avions échangés un soir les SMS suivants, le premier étant d’elle :
« – SALUT BESOIN D’UN AMI SEXUEL CE SOIR PEUT ÊTRE CHEZ TOI DANS UNE DEMI HEURE
– TENTANT MAIS SERAIS UN ENCULE DE DIRE OUI
– SOIS UN ENCULE !
– NON ».
Evidement, qu’elle comprend…), mais qui ne la satisfaisait plus désormais… Je pense qu’elle s’attendait, compte notamment tenu de nos excitations du moment, alors que nous étions à  moitié déjà  nus et elle trempée, moi très érigé ( ce verbe n’est guère signifiant, je voulais écrire « érecté » mais le correcteur automatique de l’ordinateur le refuse) à  ce que je lui dise que si, qu’on pouvait redémarrer quelque chose, qu’après tout c’est elle qui avait raison à  l’époque les sentiments pouvaient peut-être venir progressivement… Mais je l’ai déçue, toujours foncièrement honnête, je lui ai dit  » Oui, d’accord, je te comprends, je te raccompagne « , ce qui fut fait, pour solde.
J’ai toujours correctement géré mes frustrations de ce côté, et mes nouvelles attitudes (depuis que j’ai quitté la seule femme du Monde Libre qui pouvait tout me donner et avait d’ailleurs largement commencé, et par voie de conséquence enfin découvert que c’est moi qui avait un problème majeur avec l’Amour que pourtant je quêtais sans cesse depuis que je savais parler…) me l’imposent plus que jamais : black out donc, exit ces historiettes, rien de vraiment nouveau.
Ah si, la jeune patronne remplie de charme d’un resto que j’affectionne s’est déclarée : comme me le suggéraient tous les amis et amies (j’aurais du comprendre que c’était vrai lorsque même les filles le voyaient, elles savent, définitivement, elles ont un sens que nous ne possédons que très rarement; le même qui fait que les hommes qui trompent leurs femmes ne peuvent se contenter de ne rien dire, ils sont dès leur laideur accomplie aussitôt questionnés et doivent dès lors mentir de façon positive : elles savent…) que j’y invitais à  partager ma table et qui l’avaient vue avec moi, elle est tombée amoureuse de moi la première fois que j’y suis venu. Comme elle me l’a indiqué sans que je sache si je ne dois pas prendre ça pour tout sauf un compliment (elle est mariée et a des enfants), elle ne « sait pas du tout pourquoi »
Moi non plus, mais de toute façon je n’embrayerai pas, ça a l’air d’être une chouette fille, et comme elle n’a finalement pas fait mystère de ses sentiments, sans trop me connaître (elle m’a appelé au cabinet et m’a dit  » Je tremble, là   » quand j’ai décroché, après qu’elle ait osé passer le barrage de la secrétaire, et, d’entière bonne foi et sans vouloir être cynique, j’ai répondu  » Oui, tout le monde a la crève en ce moment « , la faisant me répliquer  » Mais non, imbécile, c’est de vous appeler ! », ce qui a commencé de finir de me mettre sur le cul…) je ne profiterai de rien, n,’ayant pas grand-chose à  lui offrir si ce n’est beaucoup de bordel dans sa vie à  elle. Je lui expliquerai -dit-il comme un putain d’abruti prétentieux de Grand Seigneur, mais n’empêche réfléchissez bien, tout ceci n’est que respect…

Au final, je suis donc un peu triste, il est un peu tard, les gens finissent probablement leurs fêtes, la plupart de nature avariée ce qui me console un peu, je n’ai rien résolu mais ai donc longuement pensé à  tout ça; fatigue et solitude aidant, pourquoi ne pas avouer que, comme devant un film héroïque et truffé de beaux sentiments, j’ai un peu pleuré, mais tendrement bien plus que par déconfiture, en pensant à  Nathalie (pour sourire aussitôt de ce qu’elle penserait en me voyant, probablement totalement sidérée et convaincue désormais et de plus fort que je suis con, fou ou les deux…), et je me dis (même si je viens par erreur de lancer le café au lieu de le programmer pour tout à  l’heure; tant pis j’en referai) que je vais tout de même aller me coucher normalement maintenant (comprendre : dans un lit, au détriment du canapé, ce qui lui fera du bien, et à  mes cervicales aussi).
C’est à  ce moment que la voiture d’Annie percute la façade du petit immeuble dont le premier des quatre étages constitue mon appartement.
C’est la nuit des poivrots, mon immeuble est d’angle et l’heure des retours a sonnée, mais je fais tout de même un sacré bond.
Je me précipite à  l’une des fenêtres qui donnent sur la largeur de l’appart’ et ne vois rien; je fonce à  l’angle et je la vois cette fois, Twingo, de cette couleur anormale qui aurait du être interdite (vous savez, ce vert « caca de très jeune enfant » à  la fois criard et terne qui fait tout sauf envie et s’étale pourtant sur moult carrosseries, Dieu, n’existant pas, ne pouvant pourtant a fortiori pas être presbyte)…
Il fait noir et je ne distingue pas l’intérieur, d’en haut, mais elle est plantée, pas trop profondément elle ne devait pas rouler vite, pile dans l’angle de l’immeuble et de l’appartement de ma voisine du dessous (heureusement partie réveillonner je ne sais où, c’est une hystérique, je pense que le choc aurait eu de très graves conséquences sur son équilibre mental nocturne et partant sur mes oreilles; d’ailleurs mes deux voisins du dessus sont également à  l’extérieur, je suis seul dans la vieille bâtisse de 1900, qui malgré cet âge et ce manque de lest n’a pas spécialement bronché sous le choc, vibration de mon plancher, bruit proportionnellement énorme mais le son court fort la nuit, et c’est tout).
Je m’aperçois quand même de ce que le choc a déclenché les airbags, le pare-brise ressemble à  un slip kangourou géant; les warnings clignotent à  tout va.
Je continue à  regarder, m’attendant à  voir les occupants sortir, mais rien ne vient, et je prends peur après une ou deux minutes, d’autant que même le gros sachet plastique blanc ne frémit pas, rien ne bouge. Je dis « putain » car j’ai le sens de l’à  propos, prends mes clés à  la volée et me rue dans l’escalier, pour m’y rendre compte froid global aidant que je suis en caleçon et pieds nus, et donc remonter dare-dare enfiler un jean, un pull et des pompes, ce qui me laisse le temps de me rassurer un peu en me disant qu’ils sont probablement bourrés ce qui explique leur lenteur, le choc n’ayant pas été si violent…
Je dévale les marches, ouvre la grand porte et trottine jusqu’à  la voiture accidentée, dans laquelle pour autant que je puisse en juger rien n’a bougé.
Personne côté passager, il fait nuit noire mais un lampadaire trône à  cinq mètres, et la fameuse place du mort est totalement envahie par le gros sac blanc; je contourne la voiture et je vois Annie.
Pas exactement en fait, je vois des cheveux longs, des bouts de ce qui indéniablement dans d’autres circonstances doit constituer un visage : haut de front, aile de nez, oreille et même, tout en bas dans le dernier repli du sac qui en ce moment plaque la créature (conductrice ou homme à  cheveux longs, selon que j’ai du pot ou pas, me souviens-je avoir tout de même eu la lucidité de penser; la question étant de savoir quelle solution représenterait un coup de bol, mais ça je ne peux pas le savoir encore, je ne suis au fond que très peu préparé aux vilenies d’un Dieu auquel je ne crois pas) à  son siège en lui écrasant la face (comment respire-t-elle depuis les deux ou trois minutes qu’il m’a fallu?).
Je vois son bras gauche aussi, fin, manteau noir, et au bout un portable qui clignote. Dans une main qui par sa finesse et ses ongles me fait comprendre que son détenteur est une détentrice (Yes, and thanks Lord !).
Elle ne bouge pas, je frappe au carreau, la main lâche le portable et disparaît, la vitre descend électriquement, et celle qui vient de l’actionner dit  » Meughennhhhhmeuh « , ce qui ne signifie pas qu’elle n’a aucune lésion cervicale, mais en tout cas qu’elle est en vie.
Je passe les deux bras pour tenter de l’aider à  se dégager de cette saloperie mais c’est très tendu. Ni une, ni deux, l’homme d’action saisit son trousseau de clés à  pleine main, et frappe sec le ballon, qui explose assez mollement et pendouille bientôt sur le volant, mais permet au visage qu’il broyait d’exploser lui aussi, en pleine lumière, donc à  mes yeux, d’une part; et d’autre part, de colère alcoolique se déversant tout à  coup sous forme d’injures invraisemblables à  l’Univers Malveillant.
Annie est vraiment très jolie, même saoule, accidentée et en colère.
Elle a les yeux verts, un visage très dessiné et légèrement asymétrique, le front haut, les os des côtés un peu saillants, cheveux châtain clair je dirais, bouche tout aussi dessinée et qui doit souvent sourire vues les ridules des commissures, même si là  elle est un peu déformée sur des dents blanches par des invectives colériques crachées à  Très Haut Débit, qui me laissent le temps de penser, assez sobrement,  » whaouh « .
Mais rien de plus car je l’entends immédiatement ensuite, affirmer sans respirer  » Enculés putain les enculés mais MERDE pourquoi je suis là  moi ah putain je vais dire quoi à  l’autre merde tu vois je devais pas conduire ah putain quelle conne y font chier aussi merde merde MERDE et lui là  le veau t’as jamais rien vu Réveillon tu parles quelle connerie manque que les flics Joyeux Noël Bonne Année DE MERDE… » J’abrège, vous aurez compris que l’essentiel est dit et que je l’aime déjà  beaucoup.
Dix minutes plus tard elle cède : elle a d’abord refusé d’appeler qui que ce soit, puis si, me confiant son portable pour le dépanneur mais « gaffe au forfait merde » (je lui mens en prétendant l’appel gratuit), on a parlé beaucoup, et elle n’insulte à  présent plus personne, le froid la dessaoulant un peu et me faisant claquer des dents, tandis que le second contentieux majeur immédiatement né entre nous vient de trouver aussi sa solution: elle est descendue de voiture en acceptant enfin l’idée, que j’ai exprimé un peu énervé sur la fin, que je voulais bien pousser la voiture pour dégager la rue sur laquelle elle empiète en biais et dans un virage dangereux, mais que je la pousserai mieux sans son poids dedans, même s’il doit être tout à  fait admissible dans l’absolu, et que par ailleurs si elle restait obstinément à  bord assises comme une conne d’une part elle allait mourir de froid, d’autre part elle allait mourir de percussion par un gros camion qui tournerait à  l’angle de cette rue, et de troisième part elle allait mourir car un autre chauffard allait avoir la même idée si on ne trouvait pas de camion disponible.
Elle est sur le trottoir, et je constate qu’elle est fine et grande, et que sa voiture ne bougera pas d’un millimètre avec ou sans elle dedans, le déclenchement des airbags devant aussi l’immobiliser…
Le dépanneur arrive, j’ai positionné son triangle avant le carrefour et le mien, piqué dans mon garage, juste avant la voiture, elle est plus calme maintenant, nous sommes toujours sur le trottoir, elle est vraiment très belle, je claque des dents et je tremble -de froid, attention, personne ne s’énerve- et sa voix, maintenant apaisée, l’est aussi, son seul défaut détectable en l’état étant qu’elle pue le vin.
Elle me sourit, me dit d’y aller, qu’elle me remercie et que c’est déjà  génial ce que j’ai fait, mais qu’elle ne va pas en plus avoir ma mort par pneumonie sur la conscience et qu’elle va attendre seule, tout ça avec un sourire timide mais vraiment très joli (oh là , personne ne s’énerve, j’ai dit, halte là , je ne tremble QUE de froid, qu’est-ce qu’on s’imagine là  ho là … HO LA !), et en me frottant désormais le dos pour tenter de me réchauffer, toute emmitouflée quant à  elle dans un très beau manteau noir épais…
« Pas question, je ne t’abandonne pas. Écoute, j’ai fait du café juste avant ta petite visite, on surveille ta voiture de là  haut, c’est juste là , et il fait super chaud, et ça te fera du bien. En plus si les flics passent tu es morte, tu dois être encore complètement dedans… »
Jusque là , je dis bien joué. Mais je vois qu’elle me regarde un peu doucement, avec un petit questionnement dans les yeux, de type non pas crainte de viol sauvage mais léger doute sur mes intentions réelles, et là  je dis ceci, de manière assez extraordinaire, au sens premier du terme (D’accord, Démons, bien sur que je ne tremble pas QUE de froid, cette fille est belle et je la désire, et même au prix de feindre d’ignorer sa relative probable faiblesse du moment, oh là  Belzébuth, à  moi, toi qui pas plus que l’Autre n’existe mais l’a fait se fracasser la gueule dans MON immeuble et m’a tenu éveillé pour l’entendre !):
« Écoute, ne me regarde pas comme ça. Je n’ai violé personne depuis des années, tu vas voir tout de suite que j’ai réellement fait du café, et je pense que tu en as réellement besoin. Je suis gentil comme tout, même si tu es très belle et que je ne suis ni aveugle ni asexué, et je te jure solennellement qu’il ne se passera rien que tu n’aie pas totalement voulu, en plus je suis plein de Noblesse et je ne profiterai donc pas de … Ta fatigue [seul moment d’adaptation de la Vérité, note du traducteur], même si je ne peux pas ignorer, et toi non plus quand bien même tu serais une Déesse au dessus des lois qui régissent les petits mortels dans mon genre, que c’est toi qui est venu percuter mon mur, qui ne t’avait rien fait, et que le fait que ma mère s’appelle Annie aussi, et que tu roules dans une voiture dont j’abhorre la couleur de toute mon âme, et que je suis grand et toi aussi, et que le dépanneur m’a justement dit qu’il ne serait pas là  immédiatement, et que j’ai fait du café par erreur parce que je voulais juste en programmer pour demain, ne PEUVENT PAS n’être que des coïncidences, mais tu en feras ce que tu voudras. Par ailleurs je suis gelé, tu crains rien ».
Elle rit ( un peu rauque et grave, j’adore ), me dit qu’effectivement elle ne peut pas négliger tout ça, « excepté pour ta mère, franchement je ne sais pas si tu as bien fait de la mentionner, celle-là « , puis prononce coup sur coup deux phrases miraculeuses qui me font l’effet de deux coups de poing dans le ventre, la première un mastoc: elle vient de cesser de rire et affiche le même sourire un peu tendre et interrogatif que tout à  l’heure: « En plus, t’as oublié une autre coïncidence : mon type de mecs, c’est grand, mince, à  grosse voix, les yeux verts et les oreilles décollées. »
Ca c’est la première les gars (vous aurez compris qu’elle vient de me décrire, sauf que je suis plus maigre que mince, bon signe supplémentaire, si ça se trouve en plus elle est gentille), je crois que j’ai les yeux qui roulent comme ces personnages de vieux films qui accentuaient leur jeu à  outrance, elle fait mine de ne pas s’en apercevoir et enchaîne joyeusement : « Finalement, voisin, je boirais bien un bon café pour fêter la Nouvelle Année, c’est très gentil à  vous  » …
On est montés, tandis que j’entrais désormais en phase « état second »; on a bu du café, on a parlé, suffisamment pour s’apercevoir qu’on se parlait bien, et qu’il n’y avait pas de dichotomie criarde dans nos discours et nos façons de les dire.
Et Le Grand Moment Invraisemblable est advenu, comme il était Écrit : nous étions maintenant assis à  respectable (mais pas trop) distance l’un de l’autre dans mon fameux canapé (dont j’espérais plus que jamais que trois feuilles d’essuie-tout l’avaient préservé des outrages du temps…), et elle m’a dit, très doucement et en posant la néme tasse de café qui fumait lentement devant elle (réglons ça tout de suite, au fait : nous avions totalement oublié la voiture, le dépanneur est venu, n’a pas osé klaxonner en quête d’un propriétaire facturable vu l’heure et le fait que tout le monde devait s’être couché tard, et est reparti seul en maudissant les salauds qui l’avaient fait venir), tandis que je commençais à  devenir doucement dingue, la contemplant depuis longtemps sans son manteau désormais, robe dite « de soirée » qui devrait être dite « de nuit » et en tout cas être légalement interdite, très simple et droite, près du corps et en matière qui bouge toute seule, je ne sais pas si vous voyez ( lycra, soie, fils d’araignées magiques de la grotte des sirènes envoûtantes ?), avec des bas, pas de bijoux pas de maquillage les cheveux plus blonds que prévus, deux seins, exactement, un cul et deux jambes, mollets fins (on les voit) et cuisses parfaites (on les voit), et surtout son visage, vraiment découpé, racé comme si un designer l’avait dessiné, regard très clair, dont le vert d’eau n’a rien de commun avec mon vert vert, totalement envahissant et absorbant (termes normalement incompatibles mais là  non), encore un peu tamisé à  la lumière du jour qui naît maintenant en prenant son temps, je la dévore des yeux en ne pensant qu’à  faire en sorte que ça n’exsude pas trop de mon regard, elle m’a dit, donc, elle m’a dit :  » Tu trembles encore..? ».
J’ai braqué mes yeux dans les siens, longtemps (au moins dix secondes, mon record jusque là  cette même nuit), j’ai répondu :  » C’est toi « .
Elle s’est levée, Annie Pleine de Grâce, a franchi le mètre cinquante qui nous séparait, et s’est agenouillée devant moi en posant ses mains (deux œuvres d’art, franchement, les petits doigts semblaient transparents de finesse, j’ai immédiatement eu une érection totale, démesurée, douloureuse) sur mes genoux – non, mes cuisses, le haut de mes cuisses; la partie basse de sa robe remontait ainsi au haut des siennes, mais je ne l’ai pas vu tout de suite. Elle soutenait mon regard qui ne la quittait pas non plus, et s’approchait du mien millimètre par millimètre, nos bouches s’entrouvrant de même, pendant que des Tsunamis de fréquences de plus en plus grandes et d’amplitudes planétaires déferlaient à  l’intérieur de mon corps… Et nous nous embrassions, de magnifiques baisers forts, immédiatement sexuels, et qui nous dirent l’ultime compatibilité des odeurs et des salives, des peaux que désormais nous touchions et allions bientôt nous prendre pour nous en recouvrir mutuellement…
J’ai eu le cœur battant d’un bout à  l’autre, un sentiment de perfection et d’accomplissement immédiat, et qui a duré tout le temps de sa présence. De la douceur et du sexe comme j’en aurais rêvé. Nous avons aussi encore beaucoup parlé, entre deux reprises par l’un de l’autre, le plus souvent les deux aux mêmes moments car il était dit que tout serait idéal cette nuit là , même en ce qu’elle m’a dit ressentir exactement la même chose.
Elle est partie l’après-midi de ce Jour de l’An dont les semblables seraient désormais effectivement des jours anniversaires émouvants.
J’étais amoureux d’elle, fort. Même si je savais désormais qu’elle avait quelqu’un, ce qui étais particulièrement normal, me disais-je avec affection tandis que j’y réfléchissais maintenant, physiquement réduit à  l’état de loque humaine, couvert de son parfum qui flottait partout et que j’allais tâcher de conserver le plus longtemps possible, en commençant par ne pas me laver, fumant une nouvelle cigarette assis devant une fenêtre, les yeux dans le vague, et tremblant de plus belle, mais doucement, cette fois, comme par bonheur… C’est ça, oui, voilà , j’étais heureux. Pleinement.
Heureux malgré cet autre qu’elle était partie pour quitter, m’avait elle dit, sans sourire, sans quêter une approbation de ma part, que pourtant je lui donnais, comme une simple évidence, à  dégager le plus vite possible. D’accord.
Je me demandais si j’avais le temps de ranger un peu avant qu’elle revienne, si je pouvais aller acheter des fleurs sans risquer qu’elle ne sonne pile à  ce moment…
Heureux. Béat. Attendant simplement qu’elle revienne.
Je ne l’ai jamais revue.
Le reste du premier janvier, puis le dimanche deux, se sont écoulés pendant que j’attendais, heureux et de plus en plus effrayé par le temps qui s’écoulait sans qu’elle ne reprenne sa place logique sur terre, désormais la sienne à  jamais, au creux de mes bras, collée à  mon corps.
J’ai écouté de la musique triste toute la nuit, pleuré beaucoup, maudit cette perfection apparente qui notamment m’avait interdit de me préoccuper d’une chose aussi bassement matérielle et connement pragmatique qu’un numéro de téléphone… Et espéré comme jamais, à  m’en arracher le ventre, j’ai même prié.
Ce petit matin du lundi trois janvier, je suis dans un état indescriptible, je suis souillé, je suis presque mort, j’ai une tête effrayante et mon cœur ne bat plus, il est brisé et il me fait mal, je suis déchiré, j’éprouve une incompréhension absolue, totale, de ce qui se passe ou a pu se passer, j’ai envie de ma lacérer le visage – heureusement ça fait mal et j’arrête très vite.
Je n’en peux plus de rester là , alors je décide d’aller travailler quand même. J’ai réussi à  m’habiller et me suis passé un peu d’eau sur le visage, et ma tête est au bord de l’explosion, « ANNIE » y résonne constamment, je ne peux ni raisonner ni cesser d’y penser.
Je vais au cabinet, les autres voient immédiatement que je suis très mal, mais j’élude et demande ce que j’ai ce matin : une audience, un divorce par consentement mutuel, rien du tout mais je dois y aller, personne n’est disponible et c’était fixé comme ça, m’entends-je répondre par ma collaboratrice, qui est aussi une amie et sait parfaitement que quelque chose de grave s’est produit, par ma tête et le fait que, pour la première fois, lorsqu’elle m’a demandé de lui en parler je l’ai durement rembarrée – mais de ce fait elle n’y peut rien, et j’y vais.
Foule de rentrée au Palais, dans les locaux de l’Ordre. J’y passe pour un fêtard, donc essuie sans y répondre quelques blagues sur ma mine, dont personne ne s’étonne à  outrance en pensant que j’ai abusé et suis maintenant logiquement malade – et est-ce que ce n’est pas vrai, finalement ?
J’enfile ma robe, brisé de douleur, et le Bâtonnier me rejoint devant le distributeur de café, belge savoureux à  la voix tonitruante et au cœur débordant d’amour pour « ses » confrères :  » Salut mon Confrère Mô, Bonne Année, hein ! J’espère que… Ouh là  oui, tu m’as l’air d’avoir passé un bon Réveillon, on se remet moins vite qu’à  vingt ans hein… ». Il a beau y mettre du sien et moi tâcher de gérer ma tristesse et ma fatigue, j’entends bien que quelque chose ne va pas ou l’affecte :

« – Merci Patrick ( je ne reconnais pas ma voix, j’ai connu des meuleuses plus humaines ); et toi, ça va, ça c’est bien passé ?
– Les Fêtes oui, mais ce matin… T’es pas au courant ? Tout le monde parle que de ça, dramatique… Je ne sais pas si tu vois qui, Nathalie Fourniret, une jeune consoeur?
– Oui, je vois [tu parles si je vois, décidément tous les fers rouges sont au feu ce matin ou quoi ?], qu’est-ce qui se passe ?
– Écoute, je te le dis parce que tu le sauras de toute façon, il y a eu un drame. Elle est en garde à  vue depuis hier, le procureur m’a appelé, elle a tué sa copine ce week-end. Par balles. Je suis allé la voir en garde à  vue, tu vois, évidemment, elle reconnaît, elle me l’a dit tout de suite… Elle est mal… On a du interrompre l’entretien, elle s’est mise à  être incohérente – les flics m’ont dit que c’était ça depuis son arrestation – elle me racontait ce qu’elle pouvait et j’essayais de la réconforter, enfin tu vois comme je pouvais, quoi, et puis ses yeux se sont révulsés, et elle s’est mise à  gueuler, et pourquoi, et pourquoi, elle hurlait des « J’ai mal ».. Putain j’étais effrayé… Et le nom de sa copine, aussi, je ne savais même pas qu’elle était homo, j’oublierai jamais tu peux me croire, des ANNIE ANNIE ANNIE ANNIE qui te glaçaient le… »

Ils m’ont dit que je m’étais évanoui. Je les ai cru.
J’ai pourtant continué.
Avec mes questionnements et les histoires qui vont souvent avec, la tendresse sexuelle, le sexe, l’Amour Véritable – pour ce dernier, je le mentionne parce que j’y pense encore, bien sur, comme vous aussi je suppose, comme probablement toute l’humanité sous toutes ses formes – mais je ne l’ai pas rencontré. Je ne l’ai plus rencontré.
J’ai le même humour qu’avant, et je continue à  dire que Dieu n’existe pas en essayant de le dire de façon parfois un peu souriante…
Non seulement Dieu n’existe pas, mais en plus…
Il ne m’aime pas.

Même jour, 9 heures trente trois.