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Histoire Noire

I LE CONTEXTE

Jean-Marc est prof de français, catégorie « dur mais juste », apprécié de ses élèves pour sa culture, son humour et sa façon de faire cours, un peu à  l’ancienne, craint en même temps pour sa sévérité et le haut niveau qu’il exige de ses élèves de Seconde – à  l’écrit, notamment, où il n’est pas rare que des copies comportent un « 2 », assorti d’un commentaire ironique de type « Il faut absolument que vous cessiez de (ne faire que) regarder la télé, ou alors impérativement sous-titrée, histoire de lire quelque chose quand même de temps en temps… ».

Mais les élèves l’aiment bien : il annote énormément les copies, de vraies corrections, après lecture desquelles on progresse; et il réussit à  passionner en classe y compris sur des textes unanimement ressentis comme « trop chiants », parce qu’il reste, à  quelques années de la retraite maintenant, manifestement passionné.

Dalila a des problèmes, depuis toujours.

Elle est mignonne, et s’en veut de l’être, trop de garçons essayent de lui parler, elle n’a jamais supporté ça. Et puis, elle voit bien que ses parents travaillent beaucoup et ne s’en sortent pas, et elle ne veut pas avoir la même vie, mais ses études sont moyennes, elle a un peu de mal, notamment a l’écrit, il faut dire qu’il y a du monde à  la maison, et que ce n’est pas facile de vraiment travailler le soir après les cours.

Et puis il y a « l’intégration » : elle n’en peut, littéralement, plus, de tous ces discours autour du racisme et du non-racisme, de la religion, de la couleur de peau, des étrangers qu’on reconduit et des étrangers qu’on valide : elle ne se sent absolument pas « spéciale », elle voudrait juste qu’on lui foute totalement la paix là -dessus, qu’on oublie juste que ses grands-parents sont venus d’ailleurs, qu’on ne lui en parle jamais ni en bien ni en mal – que plus jamais on ne la traite de « sale bougnoule », comme c’est arrivé l’année dernière à  la sortie du bus ; mais que plus jamais non plus ses copines ne lui demandent si elle fait Ramadan, ou ce qu’elle pense du racisme « ordinaire », qu’est-ce qu’il y aurait à  en penser, et pourquoi lui demander à  elle ? Toujours elle..?

Et puis il y a eu la « saloperie », l’année dernière.

L’un de ses oncles lui a fait du mal, beaucoup de mal, il a abusé d’elle, une nuit où elle dormait là -bas, violemment, méchamment, il lui a pris tout ce qui faisait qu’elle était encore une petite fille, il l’a giflée quant elle pleurait, et il l’a laissée, si seule et si sale, en la menaçant de la frapper à  mort si jamais elle disait un mot de cette nuit effroyable à  qui que ce soit …

La femme de son oncle, le lendemain matin, a bien vu qu’elle n’était pas bien et que ses yeux étaient rouges, mais elle n’a rien demandé – Dalila est certaine qu’elle sait, mais qu’elle ne dira jamais rien.

Et elle a essayé de parler à  sa mère, malgré la peur, en tout petit, parce qu’elle en avait un besoin hurlant : sa mère ne l’a pas crue ; elle avait juste commencé à  lui dire « qu’il avait fait une caresse » la nuit dans sa chambre, les larmes aux yeux, mais elle n’a pas pu en dire plus, sa mère l’a coupée, « Arrête de dire n’importe quoi Dalila, tu as rêvé, ça va plus la tête ? » …

Ça ne va plus, la tête.

Elle ne peut plus penser à  cette nuit-là , jamais, elle n’y arrive pas, lorsque le souvenir lui en vient, elle tremble et elle sait seulement qu’elle doit vomir, tout de suite, mais que les images et les odeurs de cette nuit-là , la « saloperie », resteront loin dans sa tête, à  tout prix.

Et elle n’en parlera plus jamais, à  personne.

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Ce matin là , en cours de français, le prof rend les copies, elle a « 2 », il a marqué « Je ne mets pas 0 parce que vous avez utilisé plus d’encre que la dernière fois ». Elle a déjà  eu des mauvaises notes en français, et elle savait bien que son devoir était mauvais, et en-dessous de sa phrase assassine, le prof a fait une longue observation qui lui donne « plus sérieusement » de vrais conseils, assez gentils, mais aujourd’hui elle est fatiguée, elle ne va pas très bien, alors elle prend ça comme une baffe, et elle pleure.

Jean-Marc s’en aperçoit, et il s’en veut, une fois de plus : il se souvient très bien avoir été ironique sur la copie de Dalila, il est persuadé que c’est à  coups d’aiguillon de ce type qu’on peut obtenir de réelles avancées, mais c’est parfois mal pris, et c’est manifestement le cas de la petite – il l’aime beaucoup, Dalila, elle s’exprime très bien et souvent intelligemment, de façon sensible; mais à  l’écrit c’est une catastrophe, il voudrait vraiment l’aider…

Il décide de ne rien remarquer, ne pas lui « foutre la honte » devant les autres, et fait son cours normalement. Mais à  la sonnerie, il lui demande de rester deux minutes, pendant que les autres élèves (qui n’ont rien remarqué de spécial, Dalila est depuis longtemps assise au fond de la classe, seule) sortent.

Il ferme la porte, et lui parle : il lui indique d’abord qu’il a bien vu que son humour n’était pas très intelligent, et qu’il s’en excuse. Il lui dit tout le bien qu’il pense d’elle, et que c’est justement pour ça qu’il est sévère, parce qu’il veut absolument qu’elle progresse à  l’écrit, qu’il est persuadé qu’elle peut y arriver, que sur le fond ses idées sont bonnes, sa sensibilité évidente, et qu’elle peut devenir une vraie bonne élève – il lui propose même de l’aider « à  part », comme il le fait souvent, quelques heures de temps en temps et des devoirs personnels…

Dalila est d’autant plus émue qu’il essaye d’être gentil et de la consoler, elle pleure de plus belle, et lui se méprend et croit devoir la consoler un peu plus : il s’est assis sur sa table à  elle, dont elle n’a pas bougé, et il tend le bras et lui tapote l’épaule et le haut du dos, « allons, allons, pas de quoi se mettre dans cet état, tu vas y arriver ..! ».

Dalila fait littéralement un bond en arrière au contact de la main de cet homme, un sursaut de toute sa personne, tellement violent que sa chaise bascule, et qu’elle tombe contre le mur du fond, en s’y heurtant le front. Elle est en larmes et émet une sorte de plainte sourde en continu : elle se relève d’un autre bond, arrache littéralement son sac de cours du sol, et s’enfuit en courant, en claquant la porte de la salle tellement fort que Jean-Marc à  l’impression que le mur va tomber.

Il a la bouche ouverte mais n’a pas eu le temps de dire quoi que ce soit, il est stupéfait, il comprend tout à  coup que Dalila ne va pas bien, qu’il y a un problème autre que sa façon d’écrire, et il rassemble ses affaires de cours en se disant que dès lundi, il signalera la difficulté à  l’administration, il faut que cette petite soit suivie et aidée, il faut qu’elle puisse parler à  un psy – il se dit qu’il n’a manifestement pas les qualités d’écoute qu’il faudrait, avec un petit sourire contrit, il est bien désolé de cet incident…

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Dalila est sortie du bahut en courant, elle y a bousculé plein de monde, et elle continue à  courir dans la rue, elle veut être chez elle, dans sa chambre, et mettre sa tête dans son oreiller, elle veut que « ça » s’arrête.

Elle est presque aux portes de son immeuble lorsqu’elle croise la voiture de patrouille, qui ne peut pas la rater puisque son conducteur a dû piler sec pour ne pas la heurter, alors qu’elle traversait sa dernière rue comme une folle.

Les deux policiers, un homme et une femme, sortent de la voiture, et lui crient de s’arrêter, ce qui cette fois la stoppe net, sur le trottoir de chez elle. Elle se retourne vers eux, et leur offre le spectacle d’une jeune femme totalement affolée, son visage est plein de larmes, elle a une bosse légèrement saignante au front, elle est dépenaillée et elle tremble, hors d’elle, incapable de répondre quoi que ce soit à  cet instant ; le flic a ouvert la bouche pour l’engueuler d’avoir traversé comme ça sans regarder, mais il la referme tout de suite en voyant son état, et c’est la policière qui lui parle, gentiment : « Et bien, qu’est ce qui se passe dis-moi, tu as l’air complètement… Tu as eu des ennuis ? ».

Dalila ne réfléchit pas, elle ne peut pas, et ça sort tout seul, entre deux énormes hoquets :

« Il m’a violée ».

[A suivre…]