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D’un accident à  l’autre …

Un vieux (et bref) souvenir d’audience, remonté à  la surface il y a deux jours, pour des raisons évidentes …

« Ce dossier-là , je vais le garder. Il risque d’être un peu délicat à  gérer, pas techniquement, mais émotionnellement. Les homicides involontaires, c’est souvent un peu dur, mais les circonstances de celui-ci … ».

Pas de problème. Je suis auditrice de justice, je préside déjà  les trois quarts des dossiers prévus sur cette journée d’audience correctionnelle. Si la présidente veut conserver ce dossier, je ne vais pas le lui disputer.

L’audience s’ouvre sur ce dossier, qui devrait selon les prévisions du Parquet occuper une bonne partie de la matinée. A l’appel de son nom, Mme X s’avance, élégamment vêtue, manifestement très âgée mais droite comme un I. Elle décline son identité, et notamment sa date de naissance : elle a 83 ans. Pas de casier judiciaire, évidemment.

La présidente indique qu’elle est poursuivie du chef d’homicide involontaire sur la personne de Thierry L. et expose les faits, survenus alors que, comme chaque jour, Mme X était allée se recueillir sur la tombe de son défunt mari. Ayant satisfait à  ses devoirs, elle a repris son imposante berline, garée devant le cimetière, et pour s’épargner d’aller faire demi-tour au rond-point situé à  50 mètres à  droite, a traversé perpendiculairement la voie de circulation et la ligne blanche pour partir directement à  gauche.

Le cimetière est situé peu après une sortie de virage, et Thierry L., qui arrivait en moto à  une vitesse que les témoins estimeront normale, a tenté de freiner en voyant la berline traverser sa voie de circulation, mais n’est pas parvenu à  éviter de percuter son aile arrière gauche.

Mme X, après avoir parcouru quelques mètres, a aperçu un homme courant après sa voiture en faisant de grands gestes. Elle s’est arrêtée sur le bas-côté, et en allant à  sa rencontre a réalisé qu’un attroupement s’était formé devant le cimetière. Tandis que l’homme l’informait qu’elle venait d’avoir un accident avec un motard, elle est revenue avec lui au niveau du groupe, qui entourait un jeune homme gisant dans une mare de sang, le visage visiblement ensanglanté sous son casque, inconscient, la jambe droite arrachée.

Les secours sont très rapidement arrivés sur place mais n’ont pu que constater l’état désespéré de Thierry L., qui est décédé durant son transport à  l’hôpital.

Mme X n’a pas bronché en écoutant, debout à  la barre, le résumé des faits qui lui sont reprochés.

Une femme et deux adolescents, assis au banc des parties civiles, pleurent doucement, presque sans bruit.

« Pourquoi avez-vous traversé la voie et la ligne blanche, Madame ?

– Parce que tout le monde le fait. Je le fais tous les jours.

– Vous n’ignorez pas qu’il est interdit de faire demi-tour comme ça ?

– Non, mais comme tout le monde le fait … Et puis, je n’ai jamais été arrêtée par la police à  cet endroit-là . D’ailleurs, je le fais encore aujourd’hui. (frémissements dans le public, le Procureur sursaute et lève les yeux au ciel)

– Pourquoi ne pas faire demi-tour au rond-point, qui est prévu pour ça et situé tout près ?

– Parce que ça ne sert à  rien, on voit très loin à  droite, et suffisamment à  gauche.

– Manifestement pas, Madame, car outre le fait que la ligne continue ne peut en aucun cas être franchie, je vous le rappelle, si vous aviez eu une visibilité suffisante, vous n’auriez pas manqué de voir le motard arriver sur votre gauche.

– Effectivement, je ne l’ai absolument pas vu. Il devait aller trop vite. Les motards, ils sont imprudents, aussi …

– Ce n’était pas le cas de Thierry L., l’enquête l’a établi. Comment se fait-il, Madame, que vous n’ayez pas senti, ni même entendu la moto vous percuter, d’après ce que vous avez déclaré ?

– En fait, ce n’est pas tout à  fait vrai. J’ai senti un petit choc, mais je me suis dit que ce devait être un chien ou quelque chose comme ça, j’ai donc poursuivi ma route, ce n’était pas important. »

Durant les cinq secondes que la présidente, comme le reste de l’assistance, je crois, met à  déglutir après cette déclaration, l’un des adolescents sort en tremblant de la salle, tandis que sa mère et sa soeur laissent échapper un gémissement. L’avocat de Mme X semble quelque peu rétrécir aux côtés de sa cliente …

La déposition de Mme X se poursuit, avant que la présidente ne donne lecture des témoignages. La mère de Thierry L. est ensuite appelée à  la barre, et décrit sa douleur lorsqu’elle a reçu l’appel de la police, lorsqu’il a ensuite fallu annoncer la mort de leur frère à  ses deux autres enfants, à  son mari, qui est « trop abattu pour venir aujourd’hui ». Elle a dû prendre en charge l’éducation de la petite fille de Thierry, qui était veuf, à  qui elle a dû expliquer que son papa ne reviendrait pas et qu’elle vivrait désormais chez ses grands-parents. Elle tient une photo à  la main, sans nous la montrer. Je suppose alors que c’est pour se donner du courage.

Mme X, pendant ce temps, est assise auprès de son avocat et n’écoute manifestement pas la partie civile. Elle semble éprouver un profond ennui, regarde fréquemment sa montre.

L’instruction de l’affaire prend fin, l’avocat de la partie civile plaide pour la famille de Thierry L., soulignant qu’ils n’éprouvent aucune haine envers la prévenue, mais seulement envers le destin qui leur a brutalement enlevé leur fils, frère et père. Le Ministère public requiert une peine d’emprisonnement avec sursis, et une annulation de permis de conduire à  l’encontre de Mme X, dont il fustige l’insouciance et le défaut total de remise en question de son comportement. L’avocat de Mme X plaide son âge, son casier vierge, la configuration délicate des lieux, son honorabilité …

Mme X revient à  la barre à  l’invitation de la présidente, qui lui demande si elle a quelque chose à  ajouter pour sa défense.

« Oui. Je regrette.

– Vous regrettez d’avoir tué ce jeune homme ou vous regrettez de passer devant le Tribunal, Madame ?1

– (Regardant la présidente droit dans les yeux) Je regrette d’être là . »

L’audience est suspendue, Mme X retourne dans la salle, sans un regard pour la famille L..

Tandis que nous délibérions sur cette affaire est survenue la scène suivante, qui m’a été racontée par un avocat tiers : Mme L. s’est approchée timidement, sans agressivité aucune, de Mme X qui discutait avec son avocat et lui a montré la photo de son fils. Elle lui a dit, doucement : « Madame, regardez mon fils, s’il vous plaît. Je ne peux pas dire que je ne vous en veuille pas, parce qu’il me manque tous les jours et que je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il serait encore avec nous si vous n’aviez pas croisé sa route. Et je crois que je vais avoir du mal à  oublier, à  partir d’aujourd’hui, que c’est juste parce que vous ne vouliez pas prendre la peine d’aller jusqu’au rond-point qu’il est mort. Mais ce n’est pas ce que je voulais vous dire, parce qu’un jour, on vous pardonnera. L’important, c’est que vous ne pouvez manifestement plus conduire, Madame. A votre âge, c’est normal, il faut trouver d’autres solutions, sinon on peut créer des drames. Madame, s’il vous plaît, regardez mon fils, et dites-moi que vous allez arrêter de conduire. S’il vous plaît, Madame, je peux supporter la peine, mais pas l’idée que vous allez peut-être tuer un autre jeune homme comme lui. S’il vous plaît, ne conduisez plus. »

Mme X l’a regardée, assez froidement, n’a pas jeté un cil à  la photo que lui tendait la mère de Thierry L., et a fini par marmonner quelque chose qui ressemblait à  « oui, bon, on verra bien ».

L’audience a repris. Nous avons condamné Mme X à  18 mois d’emprisonnement avec sursis et prononcé l’annulation de son permis de conduire, avant de passer à  l’examen d’une autre affaire.

Mme X a fait appel du jugement.

Quelque temps après, j’ai eu l’occasion de discuter avec son avocat, et nous en sommes venus à  parler de Mme X « cliente difficile », comme il la qualifiait. « Je n’ai jamais compris son indifférence, m’a-t-il dit2 . Et quand je la vois passer depuis, chaque jour, devant mon cabinet avec sa grosse BM, elle me fait froid dans le dos. »

Il y a des jours, comme ça, où on perd un peu foi en l’humanité. Ces jours-là  en particulier, on est heureux de lire le récit de Maître Mô …

  1. La présidente était passablement exaspérée à  ce stade. []
  2. En réalité, il a ajouté « à  cette carne ». []