Corrigé : dans « consœur », il y a « sœur »

... Ce qui constitue l'unique raison pour laquelle nous n'accablerons pas ici celle dont je parlais un peu plus bas, en lançant mon grand concours de détection des erreurs d'audience les plus laides de France - enfin, pas trop ...

Je tiens tout d'abord à  remercier les milliers de participants, une telle masse de réponses réchauffant le bout des doigts de l'auteur, congestionnés à  force de taper compulsivement, seul dans la nuit, ses petits textes éducatifs ...

Vous l'aurez compris, afin de ne pas trop saturer cet espace, je n'ai publié que les meilleurs commentaires, au nombre de quatre, la Robe d'Or revenant à  Doudougalak (à  qui je décerne bien volontiers la majuscule, omise sur ce doux nom), dont on peut peut-être penser au travers de sa réponse que le magistrat ("profane"? M'étonnerait...) n'est pas loin ...

Bref, petit corrigé tellement évident qu'il n'aurait jamais dû avoir à  être dit, mais qui devrait l'être plus souvent je crois - ne perdons jamais de vue que tant les justiciables que les magistrats sont massivement concernés par ces "petites" audiences, et que l'impact du comportement assez triste de l'avocat dans ycelles audiences est malheureusement énorme, tant sur l'opinion publique, comme on dit - qui comme chacun sait adore les avocats - que sur celle des magistrats - même remarque ...

Dossier 1 : effectivement, et sauf réelle catastrophe de dernière minute, l'on se doit selon moi de prévenir le plus rapidement possible tous les intervenants d'un dossier d'une demande de report : le client, évidemment (pour l'avocat, reporter une affaire est une simple démarche, une date modifiée sur un agenda ; pour le justiciable, c'est devoir supporter une seconde fois une grosse tension, accepter de ne pas connaître son sort pendant encore plusieurs mois ...) - et ce n'est pas évident pour tout le monde : le sien, ce jour-là , manifestement n'était pas informé de la demande de report de son avocate, mais encore ne l'avait jamais vue !

Le président d'audience et le parquetier, ensuite : pure correction, ils sont censés travailler leurs dossiers avant l'audience (si, si, certains le font), il n'y a aucune raison de les laisser le faire pour rien - d'autant qu'on s'expose alors à  un refus, évidemment ...

Et puis suivre cette ligne vous permet, le jour où ce sont les magistrats qui vous font le coup, de piquer une grosse colère ointe de dignité outragée à  l'audience, dont nul ne vous contestera dès lors la légitimité - car "eux" ne préviennent pratiquement jamais, l'avocat pouvant préparer une audience pour rien, tout le monde s'en tape généralement, et ne pas avoir la même attitude nous place un cran au-dessus, voilà  !

Et accessoirement, les autres avocats concernés par le dossier : déontologie, politesse, évitement de préparation de dossier inutile, voire même de déplacement vain à  l'audience : il existe un paquet de raisons justifiant le respect de cette règle ... Et un paquet de fois où elle n'est malheureusement pas respectée, la confraternité, pourtant une très jolie valeur, restant bien souvent enfermée dans les livres ...

On a aussi les confrères qu'on mérite : cette consoeur ne s'étonnera pas d'une éventuelle difficulté avec notre confrère de la partie civile lors d'une prochaine rencontre, alors que dans ce dossier il a appris sa demande de report à  l'audience, et a dû gérer celle-ci avec sa cliente, tous deux ayant fait le déplacement, et s'étant intellectuellement conditionnés, pour rien ...

Enfin, "n'avoir pas eu le temps" est toujours une mauvaise raison, c'est comme ça, et ça n'en est évidemment pas une : j'ai connu un magistrat qui dans les mêmes circonstances répondait au confrère : "Ah, mais Maître, je constate pourtant que vous avez pris le temps de vous raser ce matin; vous auriez plutôt dû le consacrer à  préparer votre dossier ...", et refusait systématiquement les renvois de ce type.

Ici, bien sûr, le président ne pouvait pas émettre cette objection : ma consoeur n'était manifestement pas rasée ...

Le renvoi a été accepté, mais après un double discours de reproches du président et de la parquetière à  l'avocate, qui a dû les supporter devant tout le monde, debout dans sa robe, sa crédibilité auprès des magistrats et de ses clients du jour ne s'en étant que mieux portée, on s'en doute ...

Dossier 2 : erreur fréquente, et pourtant ... Je vous confirme donc que la loi impose au juge, en cas de récidive légale de conduite en état alcoolique, de CONSTATER l'annulation du permis, et non pas de la prononcer, celle-ci intervenant de plein droit.

L'utilité (d'ailleurs souvent relative il faut bien le dire) de l'avocat, est alors de plaider sur la durée de l'interdiction de repasser le permis, qui, elle, est fixée par le juge, et d'essayer bien sûr de la rendre la plus brève possible ...

Ici, non seulement la plaidoirie de ma consoeur était totalement inutile, mais encore confinait nécessairement à  l'escroquerie vis-à -vis de son client, qui pouvait, lui, croire que réellement il existait une chance que son permis ne fût pas annulé, et enfin, exposait l'avocate à  encourir de nouveau les foudres verbales du magistrat, qui pouvait faire choix de ne rien dire, ou celui de la laminer publiquement un peu plus ... Devinez, surtout après le dossier 1 ?

Avant de délibérer sur le siège (c'est-à -dire immédiatement, comme souvent en la matière, ce qui n'est pas une bonne pratique selon moi, en ce pour commencer qu'elle est irrespectueuse du pauvre type qui se tient là , debout, et qui conservera l'impression d'avoir été "expédié", mais c'est un autre débat), le président s'est adressé au conducteur imprudent en ces doux termes : "Monsieur, je ne vais pas suivre la curieuse demande formée par votre avocate, car je commettrais alors une illégalité ...", et lui a expliqué pourquoi la chose était impossible ...

J'espère que l'homme a chaleureusement remercié son conseil ensuite.

Dossier 3 : là , il y a tout, les mots et la place manquent nécessairement.

Procéduralement d'abord, l'avocat doit, toujours, communiquer les éléments écrits qu'il entend faire valoir à  toutes les parties, parquetier et avocat adverse : nous ne sommes pas au sein d'une discussion de bistrot ou dans un hall de gare, l'audience est contradictoire, les arguments le sont aussi, et le sont encore plus lorsqu'il s'agit de s'inventer au dernier moment un moyen de défense sur le fond !

Tenter de surprendre les parties en présence (car ce n'était évidemment pas une omission, mais une façon de procéder délibérée : lorsqu'on n'a qu'une unique pièce, et que l'on base toute sa défense dessus, croyez-moi, même si on ne respecte rien, on n'oublie pas cette pièce, et on n'oublie pas non plus que personne ne la connaît !) est toujours très mal perçu, à  juste raison, et renforce encore, s'il était besoin, la sensation lourde d'impolitesse et de malhonnêteté intellectuelle qui peut peser sur l'avocat qui agit ainsi qui, loin de surprendre réellement qui que ce soit, perd alors le peu de crédibilité qui lui restait, et met lui-même à  néant sa fameuse pièce, à  laquelle personne n'accorde plus la moindre valeur, selon l'adage que j'invente à  l'instant mais qui resservira : "pièce mal produite, mal obtenue".

Elle n'a exhibé cette attestation qu'en fin de plaidoirie, ce qui ne lui a valu que quelques hurlements de la parquetière et de votre serviteur, interrompus par le président : "Maître Mô, dans ces conditions, je n'ai pas l'intention de lire ce document, mais vous pouvez en prendre connaissance ...", a-t-il dit en tendant le feuillet vers le banc de la partie civile; "Non, moi non plus, Monsieur le Président", ai-je servilement répondu.

Ensuite, il ne faut jamais plaider contre les éléments objectifs d'un dossier.

Il est parfois opportun de laisser dans l'ombre tel ou tel témoignage pas trop favorable (notamment lorsque vous avez acquis la conviction que le président n'a pas lu le dossier et qu'il l'oublie lui-même ... Ce qu'il fait cependant parfois exprès de laisser penser en n'en parlant pas ...), il y a plus que souvent nécessité de discuter tel ou tel témoignage pour pouvoir l'annuler ou le contredire, mais jamais, au grand jamais, il ne faut plaider en prétendant faire dire "blanc" à  un PV qui dit expressément "noir" : ce qui nous insupporte tous dans la vie civile, et se nomme souvent "mauvaise foi", est inadmissible et catastrophique dans une plaidoirie de défense pénale.

Parmi ces éléments objectifs figure aussi l'évidence : de la même façon, il ne faut jamais plaider contre l'évidence ... Ce qui, si vous écoutez les avocats à  l'audience pendant tout une longue matinée, n'est pas si ... Évident.

Ici, trois témoins, dont un assermenté, et la partie civile, mais également ... Les aveux, dits deux fois, du mis en cause lui-même, et les constatations médico-légales, qui tous vont dans le même sens ...

Je n'ai pas besoin je crois de faire un long dessin, même à  l'intention des non-juristes, pour souligner que les faits ne sont pas contestables, et qu'il est non seulement totalement idiot de les contester, mais encore, bien plus gravement, contraire à  l'intérêt de celui que l'on prétend défendre, qui ainsi non seulement sera jugé comme auteur des faits, mais encore comme celui de mensonges, et n'en sortira pas grandi - à  l'inverse de sa peine, bien souvent ...

La noblesse de la défense réside entre autres dans le fait de parvenir à  argumenter utilement sur des faits reconnus, certainement pas dans celui de nier l'évidence pour s'offrir à  bon compte une inutile plaidoirie de relaxe ...

Parlons enfin du fond, justement, lequel ici est non seulement écrit dans le marbre du Code Pénal, mais encore dans toute la jurisprudence existant en la matière : pour rester très schématique, si vous frappez volontairement quelqu'un avec un couteau, c'est une violence volontaire. Toujours ? Ben, oui ... Si vous êtes boucher, que vous tenez un couteau pour couper le rumsteck, et que vous vous retournez sans faire attention et blessez le commis qui se tenait à  côté de vous sur l'étal, c'est une violence involontaire ; mais si vous sautez sur un type inconnu en pleine galerie marchande avec un couteau à  la main, dont tous les témoins disent que la lame est ouverte, et lui en portez un coup à  hauteur du thorax ... Oh, bref, je vous prie de m'excuser d'avoir à  écrire ça, tant l'évidence est grande, j'ai honte, pardon ...

A noter, au surplus, que tout peut devenir une arme (ce que l'on appelle alors une "arme par destination" : les clés que vous tenez, votre chien, votre voiture si vous tentez volontairement d'écraser une consoeur votre épouse avec, etc ...), de telle sorte, en plus, que le débat sur la lame repliée ou sortie n'avait aucun intérêt juridique : même qualification, même peine encourue ...

Enfin, ma commentatrice Marianne a raison : "Testis unus, testis nullus" (ce que feu Pierre Desproges, qui nous manque tant, traduisait par : "Avec une couille, on va pas loin", j'espère qu'il rigole là  où il est), un témoignage unique, au surplus aussi "téléphoné", et s'opposant à  tout le reste, n'a que très, très peu de valeur ...

Six mois d'emprisonnement avec sursis et mise à  l'épreuve de deux années, obligations de soins et de travail : le tribunal a manifestement réussi à  passer outre l'avocate, et n'a jugé que le mis en cause, en tenant sans doute compte de son très jeune âge ...

Il y a d'excellents avocats commis d'office, je n'oserais jamais dire ça de moi (sauf en privé, ou à  l'audience, ou dans mes courriers, ou aux clients, ou...), mais, par exemple, tous les membres de mon cabinet interviennent aussi à  ce titre, y compris en matière criminelle, parce que ça fait partie de la noblesse du métier et du pénal, parce que le bénéfice de ces désignations va à  des personnes démunies, souvent intellectuellement faibles, et que nous pouvons leur prêter tout ce que nous sommes, et nos mots, notre science du droit, et même nos coeurs et nos tripes...

Je connais notamment trois jeunes et beaux collaborateurs et -trices qui "donnent tout" dans ces dossiers là  aussi, et sacrément bien - et je n'écris pas ça parce qu'on pourrait les appeler MiniMôe 1, MiniMôe 2 et AssociéMiniMô 1...

Avec le double credo très simple de ne faire aucune différence entre les clients "payants" et les clients "gratuits", et de respecter notre serment en toute circonstance : "dignité, conscience..." : simple, non ?

Mais tant que les Ordres, et donc aussi un peu nous-mêmes, n'exerceront pas un minimum de contrôle de la qualité de ce qui se fait à  la Commission d'Office, celle-ci restera ce qu'est la leur au yeux des américains, avec laquelle elle n'a pourtant rien à  voir : une défense de pauvres, exercée par des nuls, un misérable pis-aller - et au pire on est bien allés cette fois là ...

En attendant, faites-moi plaisir : si vous vous rendez compte que l'avocat qu'on vous a désigné ne vous propose pas de vous rencontrer avant l'audience, ne vous demande pas de pièces, ne vous adresse aucune lettre, ne vous demande pas, même au pire le jour de l'audience, si vous êtes d'accord avec ce qu'il va dire pour vous, ne vous expose pas ce qu'il va dire, vous propose de plaider n'importe quoi en vous imposant une version qu'au fond vous savez non-crédible, ne vous dit rien sur ce que vous risquez, ni rien non plus sur vos possibilités de recours, si vous entendez à  l'audience des énormités ou vous en rendez-compte en voyant la réaction des juges...

CHANGEZ-EN !!

Désolé, noyade en cours…

C'est chaque année la même délirante course, à  cette période où l'on tire la langue en pensant au soleil et à  la mer qui attendent quelque part, encore loin, et où, brutalement, tout devient, non pas "urgent", tout l'est déjà  tout le temps, mais "extrêmement urgent", à  faire du jour au lendemain, parfois d'une heure à  l'autre ...

Alors voilà , dossiers sur dossiers, urgences sur urgences, audiences sur audiences, publier ici devient une sorte d'injure sous forme de temps perdu, celle faite aux halètements des clients sur le paillasson, et aux avidités statistiques des magistrats, dont tous les dossiers doivent immédiatement être réactivés en même temps ..!

Alors pardon, mes fidèles lecteurs (ma famille, quelques amis, et vous, les dix improbables qui vous égarez ici quelques fois par semaine, en croyant sans doute que je suis un lien commercial), pour ces délais, pour les jours écoulés - auxquels il faut le dire s'ajoutent de brèves nuits passées à  se rider les yeux sur les lignes de code qui construisent ce blog ...

Je vous le jure, je reviens très vite, je vous gave d'articles à  tout va dès bientôt ...

Existe-t-il une règle de droit que ma consoeur aux trois dossiers n'ait pas enfreinte l'autre jour ?

Que vont devenir les héros dramatiques de mon Histoire Noire ?

Maître Mô parviendra-t-il à  l'été couvert de rides, aveugle et branlant ?

Encore un peu de patience, encore un tout petit peu de sueur dans la robe, et vous saurez tout ceci, et tout le reste, qui est immense ...

Je découvre en attendant que tout avoir en tête et ne pas avoir le temps de l'écrire est une torture ..!

Et que l'épuisement et la sensation d'avoir besoin de cinq ou six têtes différentes pour ne rien oublier n'empêchent pas le rire de se frayer un chemin, parfois, dans ce désordre ...

Comme, hier, cette personne à  qui l'on proposait un bracelet ou la prison, et qui a répondu, me prenant totalement de court (allez, j'aurai quand même écrit un truc aujourd'hui) :

"Bracelet électronique ? Ta mère !"

Elle ne doit pas être toute neuve, mais dans le contexte, j'ai eu du mal à  m'en remettre !

Ce que je fais néanmoins, pour vite vous retrouver ...

 

« On a les juges qu’on mérite ! »

[ Cet excellent titre (merci pour lui) est l'une des phrases récurrentes de mon désormais très célèbre confrère Eric Dupont-Moretti, que je lui pique allègrement, car il n'est pas du genre à  faire des procès pour rien (Eric, si tu me lis, c'est une blague !)... ]

C'est, parfois, si vrai ...

Hier, petite audience correctionnelle à  juge unique, surchargée comme il se doit, et présidée par le magistrat dont j'ai déjà  parlé ici.

Une mienne consoeur, dont je tais le nom pas tant par crainte de procès que par pure charité, enchaîne la défense de trois personnes dans trois dossiers successifs, avec d'ailleurs une première difficulté liée au fait qu'elle plaide à  voix basse, ce qui est surprenant, et gêne beaucoup l'écoute, mais là  n'est pas le problème, le problème, c'est plutôt qu'on parvienne malgré tout à  entendre l'argumentation qu'elle développe, malheureusement pour tout le monde :

- dossier 1 : elle demande le renvoi, sans avoir prévenu personne, au motif intéressant qu'elle "n'a pas eu le temps de lire le dossier" ..!

- dossier 2 : elle défend un récidiviste de conduite en état alcoolique et, pour toute défense, s'oppose aux réquisitions en ce qu'elles visent notamment l'annulation du permis, et demande au Tribunal de bien vouloir ne prononcer qu'une suspension ...

- dossier 3, enfin, qui d'ailleurs nous oppose : elle défend l'auteur d'un coup de couteau qui a "piqué" mon client à  l'épaule, pour un simple regard échangé dans un supermarché et jugé malveillant, avec un couteau à  cran d'arrêt qui, si la victime n'avait pas eu le réflexe de se déporter, lui aurait probablement troué un poumon et, alors que les faits sont reconnus, faisant d'ailleurs l'objet de plusieurs témoignages concordants, plaide la "blessure involontaire" en prétendant soudain, à  l'inverse de tout ce qui figure au dossier, que son client a frappé avec un couteau ... dont la lame n'était pas sortie ..!

Et, pour étayer cette surprenante (pour mon client surtout, qui a eu l'épaule coupée !) allégation, montre au magistrat en fin d'audience une attestation d'un ami de son client, que personne, votre serviteur inclus, pourtant constitué partie civile, n'a jamais vue.

Ami lecteur, sauras-tu reconnaître le nombre impressionnant d'erreurs majeures et absolument catastrophiques pour la Défense, le résultat à  obtenir, l'image de ce qu'est un Avocat, et la Commission d'Office (car c'en étaient évidemment), contenues dans ces interventions, qui ne donnaient qu'une envie, et pour une fois pas seulement aux justiciables : s'enfuir de cette salle au plus vite ?

Réponses dans quelques heures, après l'audience...

Annulation de mariage : la solution !

Je reçois ce jour-là  un jeune couple, ils sont tous deux très beaux et très jeunes, l'homme a l'air ennuyé d'être là , tandis que la femme est très manifestement à  l'origine du rendez-vous : je pense immédiatement à  un divorce, et vais vite être détrompé par Madame, qui effectivement mène l'entretien.

L'histoire qu'elle me raconte va plusieurs fois m'amener au bord de l'explosion de rire, notamment parce que je les ai tous les deux en face de moi, et que le jeune homme, qui ne dira jamais un mot, essaye de se donner une contenance, en regardant droit devant lui, raide comme la justice ...

Nora, donc, me remet immédiatement une convocation à  comparaître en correctionnelle, pour des faits commis un mois plus tôt de destruction d'un registre appartenant à  l'autorité publique...

Elle vit avec Karim (donc assis à  sa droite, et qui voudrait bien être ailleurs) depuis trois ans, tout se passait bien, elle était très heureuse, et le mariage, que tous deux souhaitent et qui a reçu l'approbation des familles respectives, était prévu pour mars dernier - Nora avait déjà  acheté sa robe ...

Au début de l'année, cependant, Nora, qui travaille, contrairement à  Karim qui est encore étudiant, a progressivement conçu quelques doutes sur la fidélité de son Futur, ayant essayé de l'appeler depuis son lieu de travail sans y parvenir, alors qu'il devait être à  la maison, et trouvant que Karim était ... Disons, un peu moins enthousiaste qu'auparavant, lorsque Nora rentrait le soir ...

Elle ne lui a rien dit mais, en secret, a posé quelques jours de congés, et a fait semblant de continuer à  aller au travail, alors qu'en réalité elle restait dans la rue et se mettait à  espionner son homme (qui à  ce moment de la narration a décidé que ses chaussures étaient nettement plus dignes d'intérêt que moi ...) : bref, elle s'est rendu compte que Karim menait une double vie, et qu'au lieu d'étudier, de profiter de l'appartement que Nora finance, et de préparer amoureusement leur mariage, il s'empressait, tous les jours, de rejoindre Cindy, une européenne blonde et vulgaire qui met des chemisiers vulgaires et qui marche vulgairement, "vous voyez le genre, Maître", je vois absolument le genre, et Karim aussi, qui voudrait bien retourner dans le ventre de sa maman à  cet instant ...

Et cette même semaine de filature, alors que manifestement Nora, désormais parfaitement informée de la relation scélérate, hésitait entre la défenestration de Karim et diverses tortures plus ou moins sophistiquées pour Cindy, voilà  qu'elle avait l'énorme surprise, le cinquième jour, planquée dans la rue derrière sa poubelle désormais habituelle, de voir Karim sortir de l'immeuble richement habillé, en costume trois pièces, qu'elle n'avait jamais vu, avec des chaussures noires brillantes, rasé de près, bref, "tout comme un notaire, Maître, jamais je l'avais vu comme ça" (je croise le regard de Karim, il me supplie silencieusement de ne pas lui en vouloir d'avoir mis son beau costume, j'essaie de lui adresser un petit sourire salvateur ...).

Elle le suit, comme d'habitude mais plus qu'étonnée, et n'en croit pas ses yeux lorsqu'elle s'aperçoit qu'au lieu de se diriger vers l'appartement de cette " ..." (mot que je ne comprends pas mais qui n'a pas l'air d'être un compliment) de Cindy, Karim, ce jour-là , rejoint ... l'Hôtel de Ville de Lille, qui n'est pas très loin ...

Elle parvient à  le suivre à  l'intérieur, il y a beaucoup de monde, ils se dirigent à  vingt mètres de distance vers la "Salle des Mariages", il y a là  plusieurs couples "en habits de mariés" qui attendent, mais surtout, elle voit de ses propres yeux son Karim rejoindre un petit groupe formé par Cindy ("On aurait dit un loukoum, avec la garniture dans les cheveux, mais je l'ai tout de suite reconnue !"), des gens qu'elle ne connaît pas, et deux "crétins", bien habillés eux aussi, qui sont les meilleurs amis de Karim ...!

Nora se pince tant elle n'y croit pas, pendant que tout le monde rentre dans la salle, elle ne sait pas quoi faire, la panique monte, et là , elle voit rouge : elle se rue à  l'intérieur en hurlant, droit vers la petite estrade où officie un adjoint au maire, avise Cindy et Karim debout côte à  côte, tout souriants, ce qui a le don de la déchaîner totalement, elle les bouscule, en criant des insultes à  tout le monde en général, et à  Karim en particulier, "Ah tu veux te marier avec cette pouffiasse, ah tu crois que Nora te laisse faire, tiens, salopard, essaye de te marier maintenant !!", et, dans un geste magistral, elle empoigne le "très grand cahier" grand ouvert devant "Monsieur le Maire", et le tord dans tous les sens en hurlant, finissant par déchirer en quatre la page en cours, où allait être inscrit le mariage scélérat, avant de devoir lâcher les morceaux obtenus, ceinturée par deux personnes, "je ne sais même pas qui c'était Maître, j'étais hors de moi" ..!

Il y a un petit air de défi dans le regard de Nora lorsqu'elle finit son récit, pendant que son Karim s'est tassé tout doucement sur sa chaise et ne bouge plus, je me demande même s'il respire encore ...

Tout le monde a été emmené au commissariat, et on s'est expliqué, même "la grosse" (je suppose finement qu'ils ont donc aussi entendu Cindy), ça s'est calmé, surtout que Nora a bien vu que les policiers ne lui en voulaient pas trop, ils ont même engueulé Karim, et puis on est rentré chez soi - ou plus exactement, comprends-je, Nora a emmené Karim chez eux ...

J'apprendrai par la suite qu'ils sont aujourd'hui fiancés de nouveau, que personne n'a plus eu de nouvelles de Cindy, que Karim est prêt à  témoigner de tout ça au procès.

Je n'apprendrai jamais, en revanche, n'ayant pas osé poser la question le jour du rendez-vous, comment Karim, une fois marié à  Cindy, mais vivant toujours chez Nora, envisageait de gérer la situation, y compris vis-à -vis des familles respectives, mais ceci est sûrement une autre histoire ...

J'ai rassuré Nora par avance sur les conséquences probables des poursuites, voyant mal un magistrat se montrer trop sévère compte tenu des circonstances - ce faisant, je n'avais pas songé à  un dommage collatéral qui compliquait un peu les choses, et que je découvris plus tard en consultant le dossier : la page du Registre d'Etat Civil déchirée par Nora le jour fatal comportait certes les mentions afférentes au mariage abhorré, mais également ... Celles de deux autres unions, célébrées précédemment le même jour, les deux autres couples, dont on imagine l'enchantement, ayant du être contactés par les services de l'état civil pour convoquer à  nouveau leurs témoins respectifs, et revenir avec eux signer de nouveau sur une page flambant neuf ...

L'un de ces couples (qui pourraient ainsi éternellement se vanter de s'être mariés deux fois en une semaine !) ne s'est pas constitué partie civile à  l'audience, et l'autre, particulièrement sympathique, était présent, mais ne réclamait que l'euro symbolique, la jeune mariée ayant eu la gentillesse d'indiquer à  la barre, manifestement amusée par la situation, d'abord, que cela avait finalement permis de refaire une petite fête pour célébrer un peu plus encore le mariage ; ensuite, qu'elle comprenait Nora, ne lui en voulait pas et aurait sans doute fait exactement la même chose dans les mêmes circonstances [Qu'elle soit ici remerciée, si elle tombe sur ce récit, de son intelligence et de son humour, je n'avais pas pu le faire à  l'audience].

La Mairie aussi s'était, symboliquement, constituée, par le biais d'un confrère d'ailleurs totalement à  côté de l'audience, inutilement vindicatif (il réclamait mille euros de dommages et intérêts et des frais d'avocat exorbitants, comme souvent inversement proportionnels à  son talent, sans d'ailleurs produire le moindre justificatif des frais, réels quant à  eux, qu'avait dû engager sa cliente pour réparer la faute de Nora - il a obtenu en tout et pour tout l'euro symbolique) dans un contexte plutôt souriant, où tant le Tribunal que le Parquet avaient eu le bon goût de sourire un peu, et s'étaient, c'est vrai, délectés du témoignage de ce pauvre Karim, qui avait dû "avouer" à  la barre en audience publique toute l'histoire, et sa duplicité, tout en confirmant d'une voix apeurée, un regard en dessous vers Nora toute droite à  la barre, que tout était désormais rentré dans l'ordre, que c'était sa faute, qu'elle avait bien voulu lui pardonner, et que heureusement qu'elle avait empêché cette "erreur" ce jour-là  ...

Nora avait, sur mes conseils, tempéré son discours et son ton, et était apparue comme une jeune fille douloureusement trahie, toute contrite d'avoir dû en arriver là  - ce qui était en partie vrai évidemment, j'avais juste un peu gommé, disons, son caractère ...

Elle s'est vue finalement déclarer coupable, bien sûr, mais dispenser de peine.

Nora était revenue à  la barre pour entendre la décision, et Karim était à  ses côtés, manifestement très soulagé : elle a remercié le Président pour sa clémence, et il a ajouté, timidement mais je crois avec sincérité : "On vous invite au mariage !"

Avant que le Président n'ait eu le temps de décliner l'offre, ce qu'il aurait essayé de faire de manière spirituelle, Nora lui avait coupé l'herbe sous le pied, et c'était la première fois que je la voyais sourire, mais d'un sourire un peu torve : "Lequel ?", a-t-elle lancé à  Karim d'une voix suave ...

J'espère qu'ils sont heureux ...

Un petit moment de honte…

Superbe plaidoirie de Maître Mô l'autre jour en comparution immédiate, défendant un homme qui comparaissait pour la vingt-neuvième fois en sept ans :

" ... Et cet homme est tellement ravagé par sa drogue, tellement mal en point, qu'il ne m'a pas reconnu dans les geôles, et ne se souvient même pas que j'ai eu à  le défendre déjà  pour sa précédente affaire..!"

[s'apercevant, mais un peu tard, au sourire du Président, que l'on pouvait penser à  une autre interprétation, et tentant, mais un peu tard, de panser la griffe qu'il venait de se faire à  lui-même]

" ... Enfin, c'est vrai qu'on est pas obligé de se souvenir de mes brillantes interventions, mais quand même..."

C'est beau, l'éloquence !

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Pourquoi faire compliqué..?

Vu l'autre jour à  la Cour le prononcé des délibérés, en début d'audience, et notamment ceux des personnes détenues, amenées là  une par une par leurs escortes de gendarmes et de policiers...

Arrive Samir, menotté dans le dos, tenu en laisse (c'est le vrai terme...) par son escorte, l'un des deux gendarmes le "posant" devant la barre, et entreprenant de lui ôter ses menottes, comme il se doit.

La Présidente avait cependant commencé à  lire sa rafale de délibérés du jour, et le concernant en arrivait, déjà , à  la peine, tandis que Samir se contorsionnait en essayant de l'écouter, tordu qu'il était par le gendarme porte-clé qui ne parvenait pas à  lui enlever ses poucettes, et manifestement lui faisait un peu mal, le tout sur fond de brouhaha général...

Elle lève un oeil de la feuille qu'elle lit, s'agace de la scène, et s'écrie, à  l'attention du besogneux gendarme : "Mais enfin, Monsieur, laissez tomber, ce n'est pas la peine, c'est fini !", et baisse à  nouveau les yeux vers sa feuille pour finir d'indiquer à  Samir que " ... en revanche, sur la peine, la Cour a estimé devoir réformer le jugement déféré, et en conséquence vous condamne non plus à  2 ans d'emprisonnement dont six mois assortis de sursis, mais à  deux ans fermes."

"Voilà , vous voyez, c'est fini, vous pouvez l'emmener", dit-elle au gendarme, qui de fait obtempère, et repart avec son collègue et Samir, lequel est encore en train de râler parce qu'on lui a fait mal en essayant de lui enlever ses entraves, et n'a pas entendu un mot du délibéré.

Lequel, on s'en doute, a été parfaitement intégré et compris...

Je ne suis même pas certain que son avocat l'ait rejoint ensuite, il discutait lui-même avec une consoeur, il est vrai très jolie...

C'est beau, le droit d'appel.

Histoire Noire II

II L’ENQUÊTE

Dalila est en état de choc, elle a une sorte de barre qui lui traverse le front, et elle sent bien qu'elle ne parvient pas à  réfléchir ; mais ça va, elle ne pleure plus, et se sent étrangement calme, maintenant. Elle n'est pas soulagée, mais elle ne ressent plus non plus de pression, pour la première fois depuis bien longtemps ...

Lorsqu'ils l'ont amenée ici, qu'ils lui ont expliqué qu'on était à  la Brigade des Mineurs, que ce qu'elle venait de dire aux "collègues" était grave, qu'il fallait qu'elle s'explique, qu'elle raconte, elle était dans un tel état d'agitation qu'elle avait vingt pensées contraires qui la traversaient toutes les secondes : elle devait se taire, elle devait dire sa vraie histoire, elle devait dire qu'elle venait de mentir, elle devait continuer à  mentir, elle devait parler, elle devait se taire, elle devait... Lire la suite

Histoire Noire

I LE CONTEXTE

Jean-Marc est prof de français, catégorie "dur mais juste", apprécié de ses élèves pour sa culture, son humour et sa façon de faire cours, un peu à  l'ancienne, craint en même temps pour sa sévérité et le haut niveau qu'il exige de ses élèves de Seconde - à  l'écrit, notamment, où il n'est pas rare que des copies comportent un "2", assorti d'un commentaire ironique de type "Il faut absolument que vous cessiez de (ne faire que) regarder la télé, ou alors impérativement sous-titrée, histoire de lire quelque chose quand même de temps en temps...".

Mais les élèves l'aiment bien : il annote énormément les copies, de vraies corrections, après lecture desquelles on progresse; et il réussit à  passionner en classe y compris sur des textes unanimement ressentis comme "trop chiants", parce qu'il reste, à  quelques années de la retraite maintenant, manifestement passionné.

Dalila a des problèmes, depuis toujours.

Elle est mignonne, et s'en veut de l'être, trop de garçons essayent de lui parler, elle n'a jamais supporté ça. Et puis, elle voit bien que ses parents travaillent beaucoup et ne s'en sortent pas, et elle ne veut pas avoir la même vie, mais ses études sont moyennes, elle a un peu de mal, notamment a l'écrit, il faut dire qu'il y a du monde à  la maison, et que ce n'est pas facile de vraiment travailler le soir après les cours.

Et puis il y a "l'intégration" : elle n'en peut, littéralement, plus, de tous ces discours autour du racisme et du non-racisme, de la religion, de la couleur de peau, des étrangers qu'on reconduit et des étrangers qu'on valide : elle ne se sent absolument pas "spéciale", elle voudrait juste qu'on lui foute totalement la paix là -dessus, qu'on oublie juste que ses grands-parents sont venus d'ailleurs, qu'on ne lui en parle jamais ni en bien ni en mal - que plus jamais on ne la traite de "sale bougnoule", comme c'est arrivé l'année dernière à  la sortie du bus ; mais que plus jamais non plus ses copines ne lui demandent si elle fait Ramadan, ou ce qu'elle pense du racisme "ordinaire", qu'est-ce qu'il y aurait à  en penser, et pourquoi lui demander à  elle ? Toujours elle..?

Et puis il y a eu la "saloperie", l'année dernière.

L'un de ses oncles lui a fait du mal, beaucoup de mal, il a abusé d'elle, une nuit où elle dormait là -bas, violemment, méchamment, il lui a pris tout ce qui faisait qu'elle était encore une petite fille, il l'a giflée quant elle pleurait, et il l'a laissée, si seule et si sale, en la menaçant de la frapper à  mort si jamais elle disait un mot de cette nuit effroyable à  qui que ce soit ...

La femme de son oncle, le lendemain matin, a bien vu qu'elle n'était pas bien et que ses yeux étaient rouges, mais elle n'a rien demandé - Dalila est certaine qu'elle sait, mais qu'elle ne dira jamais rien.

Et elle a essayé de parler à  sa mère, malgré la peur, en tout petit, parce qu'elle en avait un besoin hurlant : sa mère ne l'a pas crue ; elle avait juste commencé à  lui dire "qu'il avait fait une caresse" la nuit dans sa chambre, les larmes aux yeux, mais elle n'a pas pu en dire plus, sa mère l'a coupée, "Arrête de dire n'importe quoi Dalila, tu as rêvé, ça va plus la tête ?" ...

Ça ne va plus, la tête.

Elle ne peut plus penser à  cette nuit-là , jamais, elle n'y arrive pas, lorsque le souvenir lui en vient, elle tremble et elle sait seulement qu'elle doit vomir, tout de suite, mais que les images et les odeurs de cette nuit-là , la "saloperie", resteront loin dans sa tête, à  tout prix.

Et elle n'en parlera plus jamais, à  personne.

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Ce matin là , en cours de français, le prof rend les copies, elle a "2", il a marqué "Je ne mets pas 0 parce que vous avez utilisé plus d'encre que la dernière fois". Elle a déjà  eu des mauvaises notes en français, et elle savait bien que son devoir était mauvais, et en-dessous de sa phrase assassine, le prof a fait une longue observation qui lui donne "plus sérieusement" de vrais conseils, assez gentils, mais aujourd'hui elle est fatiguée, elle ne va pas très bien, alors elle prend ça comme une baffe, et elle pleure.

Jean-Marc s'en aperçoit, et il s'en veut, une fois de plus : il se souvient très bien avoir été ironique sur la copie de Dalila, il est persuadé que c'est à  coups d'aiguillon de ce type qu'on peut obtenir de réelles avancées, mais c'est parfois mal pris, et c'est manifestement le cas de la petite - il l'aime beaucoup, Dalila, elle s'exprime très bien et souvent intelligemment, de façon sensible; mais à  l'écrit c'est une catastrophe, il voudrait vraiment l'aider...

Il décide de ne rien remarquer, ne pas lui "foutre la honte" devant les autres, et fait son cours normalement. Mais à  la sonnerie, il lui demande de rester deux minutes, pendant que les autres élèves (qui n'ont rien remarqué de spécial, Dalila est depuis longtemps assise au fond de la classe, seule) sortent.

Il ferme la porte, et lui parle : il lui indique d'abord qu'il a bien vu que son humour n'était pas très intelligent, et qu'il s'en excuse. Il lui dit tout le bien qu'il pense d'elle, et que c'est justement pour ça qu'il est sévère, parce qu'il veut absolument qu'elle progresse à  l'écrit, qu'il est persuadé qu'elle peut y arriver, que sur le fond ses idées sont bonnes, sa sensibilité évidente, et qu'elle peut devenir une vraie bonne élève - il lui propose même de l'aider "à  part", comme il le fait souvent, quelques heures de temps en temps et des devoirs personnels...

Dalila est d'autant plus émue qu'il essaye d'être gentil et de la consoler, elle pleure de plus belle, et lui se méprend et croit devoir la consoler un peu plus : il s'est assis sur sa table à  elle, dont elle n'a pas bougé, et il tend le bras et lui tapote l'épaule et le haut du dos, "allons, allons, pas de quoi se mettre dans cet état, tu vas y arriver ..!".

Dalila fait littéralement un bond en arrière au contact de la main de cet homme, un sursaut de toute sa personne, tellement violent que sa chaise bascule, et qu'elle tombe contre le mur du fond, en s'y heurtant le front. Elle est en larmes et émet une sorte de plainte sourde en continu : elle se relève d'un autre bond, arrache littéralement son sac de cours du sol, et s'enfuit en courant, en claquant la porte de la salle tellement fort que Jean-Marc à  l'impression que le mur va tomber.

Il a la bouche ouverte mais n'a pas eu le temps de dire quoi que ce soit, il est stupéfait, il comprend tout à  coup que Dalila ne va pas bien, qu'il y a un problème autre que sa façon d'écrire, et il rassemble ses affaires de cours en se disant que dès lundi, il signalera la difficulté à  l'administration, il faut que cette petite soit suivie et aidée, il faut qu'elle puisse parler à  un psy - il se dit qu'il n'a manifestement pas les qualités d'écoute qu'il faudrait, avec un petit sourire contrit, il est bien désolé de cet incident...

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Dalila est sortie du bahut en courant, elle y a bousculé plein de monde, et elle continue à  courir dans la rue, elle veut être chez elle, dans sa chambre, et mettre sa tête dans son oreiller, elle veut que "ça" s'arrête.

Elle est presque aux portes de son immeuble lorsqu'elle croise la voiture de patrouille, qui ne peut pas la rater puisque son conducteur a dû piler sec pour ne pas la heurter, alors qu'elle traversait sa dernière rue comme une folle.

Les deux policiers, un homme et une femme, sortent de la voiture, et lui crient de s'arrêter, ce qui cette fois la stoppe net, sur le trottoir de chez elle. Elle se retourne vers eux, et leur offre le spectacle d'une jeune femme totalement affolée, son visage est plein de larmes, elle a une bosse légèrement saignante au front, elle est dépenaillée et elle tremble, hors d'elle, incapable de répondre quoi que ce soit à  cet instant ; le flic a ouvert la bouche pour l'engueuler d'avoir traversé comme ça sans regarder, mais il la referme tout de suite en voyant son état, et c'est la policière qui lui parle, gentiment : "Et bien, qu'est ce qui se passe dis-moi, tu as l'air complètement... Tu as eu des ennuis ?".

Dalila ne réfléchit pas, elle ne peut pas, et ça sort tout seul, entre deux énormes hoquets :

"Il m'a violée".

[A suivre...]

Un an ferme (suite) : non !

Les trois lecteurs de ce blog ne peuvent que se souvenir de la petite Elodie, invraisemblablement emprisonnée pour rien, ou presque, en tout cas de façon particulièrement inique : j'ai le plaisir de vous indiquer que la Cour a mis fin hier à  cette énormité, et qu'Elodie, cette nuit, enfin, a dormi chez elle, avec les siens.

J'avais hier, outre le plaisir de cette libération lui-même, l'impression que nous revenions enfin, tout simplement, à  la réalité : l'avocate générale a requis sa libération, la Cour s'est scandalisée de la décision attaquée, et a immédiatement ordonné sa remise en liberté, sur le siège et sans délibérer : ouf, il reste des gens normaux dans le monde judiciaire !

Et le cadeau supplémentaire était la présence de toute la famille à  l'audience : tout le monde pleurait, Elodie pleurait, son avocat avait les yeux qui piquent... Et je ne suis pas près d'oublier l'émotion de la salle, et par-dessus tout celle du jeune papa de l'enfant qu'elle porte depuis trois mois : à  l'issue de l'audience, l'escorte de gendarmes l'a laissé (Heureusement : elle est LIBRE ! Même s'il lui fallait encore effectuer les formalités de levée d'écrou...) s'approcher d'elle : il était en larmes lui aussi, il n'a rien dit, ils se souriaient, il a posé une main sur le ventre de sa compagne ...

Un temps de bonheur pur dans le malheur et la complexité du monde : j'adore décidément ce métier !