Annulation de mariage : la solution !

Je reçois ce jour-là  un jeune couple, ils sont tous deux très beaux et très jeunes, l'homme a l'air ennuyé d'être là , tandis que la femme est très manifestement à  l'origine du rendez-vous : je pense immédiatement à  un divorce, et vais vite être détrompé par Madame, qui effectivement mène l'entretien.

L'histoire qu'elle me raconte va plusieurs fois m'amener au bord de l'explosion de rire, notamment parce que je les ai tous les deux en face de moi, et que le jeune homme, qui ne dira jamais un mot, essaye de se donner une contenance, en regardant droit devant lui, raide comme la justice ...

Nora, donc, me remet immédiatement une convocation à  comparaître en correctionnelle, pour des faits commis un mois plus tôt de destruction d'un registre appartenant à  l'autorité publique...

Elle vit avec Karim (donc assis à  sa droite, et qui voudrait bien être ailleurs) depuis trois ans, tout se passait bien, elle était très heureuse, et le mariage, que tous deux souhaitent et qui a reçu l'approbation des familles respectives, était prévu pour mars dernier - Nora avait déjà  acheté sa robe ...

Au début de l'année, cependant, Nora, qui travaille, contrairement à  Karim qui est encore étudiant, a progressivement conçu quelques doutes sur la fidélité de son Futur, ayant essayé de l'appeler depuis son lieu de travail sans y parvenir, alors qu'il devait être à  la maison, et trouvant que Karim était ... Disons, un peu moins enthousiaste qu'auparavant, lorsque Nora rentrait le soir ...

Elle ne lui a rien dit mais, en secret, a posé quelques jours de congés, et a fait semblant de continuer à  aller au travail, alors qu'en réalité elle restait dans la rue et se mettait à  espionner son homme (qui à  ce moment de la narration a décidé que ses chaussures étaient nettement plus dignes d'intérêt que moi ...) : bref, elle s'est rendu compte que Karim menait une double vie, et qu'au lieu d'étudier, de profiter de l'appartement que Nora finance, et de préparer amoureusement leur mariage, il s'empressait, tous les jours, de rejoindre Cindy, une européenne blonde et vulgaire qui met des chemisiers vulgaires et qui marche vulgairement, "vous voyez le genre, Maître", je vois absolument le genre, et Karim aussi, qui voudrait bien retourner dans le ventre de sa maman à  cet instant ...

Et cette même semaine de filature, alors que manifestement Nora, désormais parfaitement informée de la relation scélérate, hésitait entre la défenestration de Karim et diverses tortures plus ou moins sophistiquées pour Cindy, voilà  qu'elle avait l'énorme surprise, le cinquième jour, planquée dans la rue derrière sa poubelle désormais habituelle, de voir Karim sortir de l'immeuble richement habillé, en costume trois pièces, qu'elle n'avait jamais vu, avec des chaussures noires brillantes, rasé de près, bref, "tout comme un notaire, Maître, jamais je l'avais vu comme ça" (je croise le regard de Karim, il me supplie silencieusement de ne pas lui en vouloir d'avoir mis son beau costume, j'essaie de lui adresser un petit sourire salvateur ...).

Elle le suit, comme d'habitude mais plus qu'étonnée, et n'en croit pas ses yeux lorsqu'elle s'aperçoit qu'au lieu de se diriger vers l'appartement de cette " ..." (mot que je ne comprends pas mais qui n'a pas l'air d'être un compliment) de Cindy, Karim, ce jour-là , rejoint ... l'Hôtel de Ville de Lille, qui n'est pas très loin ...

Elle parvient à  le suivre à  l'intérieur, il y a beaucoup de monde, ils se dirigent à  vingt mètres de distance vers la "Salle des Mariages", il y a là  plusieurs couples "en habits de mariés" qui attendent, mais surtout, elle voit de ses propres yeux son Karim rejoindre un petit groupe formé par Cindy ("On aurait dit un loukoum, avec la garniture dans les cheveux, mais je l'ai tout de suite reconnue !"), des gens qu'elle ne connaît pas, et deux "crétins", bien habillés eux aussi, qui sont les meilleurs amis de Karim ...!

Nora se pince tant elle n'y croit pas, pendant que tout le monde rentre dans la salle, elle ne sait pas quoi faire, la panique monte, et là , elle voit rouge : elle se rue à  l'intérieur en hurlant, droit vers la petite estrade où officie un adjoint au maire, avise Cindy et Karim debout côte à  côte, tout souriants, ce qui a le don de la déchaîner totalement, elle les bouscule, en criant des insultes à  tout le monde en général, et à  Karim en particulier, "Ah tu veux te marier avec cette pouffiasse, ah tu crois que Nora te laisse faire, tiens, salopard, essaye de te marier maintenant !!", et, dans un geste magistral, elle empoigne le "très grand cahier" grand ouvert devant "Monsieur le Maire", et le tord dans tous les sens en hurlant, finissant par déchirer en quatre la page en cours, où allait être inscrit le mariage scélérat, avant de devoir lâcher les morceaux obtenus, ceinturée par deux personnes, "je ne sais même pas qui c'était Maître, j'étais hors de moi" ..!

Il y a un petit air de défi dans le regard de Nora lorsqu'elle finit son récit, pendant que son Karim s'est tassé tout doucement sur sa chaise et ne bouge plus, je me demande même s'il respire encore ...

Tout le monde a été emmené au commissariat, et on s'est expliqué, même "la grosse" (je suppose finement qu'ils ont donc aussi entendu Cindy), ça s'est calmé, surtout que Nora a bien vu que les policiers ne lui en voulaient pas trop, ils ont même engueulé Karim, et puis on est rentré chez soi - ou plus exactement, comprends-je, Nora a emmené Karim chez eux ...

J'apprendrai par la suite qu'ils sont aujourd'hui fiancés de nouveau, que personne n'a plus eu de nouvelles de Cindy, que Karim est prêt à  témoigner de tout ça au procès.

Je n'apprendrai jamais, en revanche, n'ayant pas osé poser la question le jour du rendez-vous, comment Karim, une fois marié à  Cindy, mais vivant toujours chez Nora, envisageait de gérer la situation, y compris vis-à -vis des familles respectives, mais ceci est sûrement une autre histoire ...

J'ai rassuré Nora par avance sur les conséquences probables des poursuites, voyant mal un magistrat se montrer trop sévère compte tenu des circonstances - ce faisant, je n'avais pas songé à  un dommage collatéral qui compliquait un peu les choses, et que je découvris plus tard en consultant le dossier : la page du Registre d'Etat Civil déchirée par Nora le jour fatal comportait certes les mentions afférentes au mariage abhorré, mais également ... Celles de deux autres unions, célébrées précédemment le même jour, les deux autres couples, dont on imagine l'enchantement, ayant du être contactés par les services de l'état civil pour convoquer à  nouveau leurs témoins respectifs, et revenir avec eux signer de nouveau sur une page flambant neuf ...

L'un de ces couples (qui pourraient ainsi éternellement se vanter de s'être mariés deux fois en une semaine !) ne s'est pas constitué partie civile à  l'audience, et l'autre, particulièrement sympathique, était présent, mais ne réclamait que l'euro symbolique, la jeune mariée ayant eu la gentillesse d'indiquer à  la barre, manifestement amusée par la situation, d'abord, que cela avait finalement permis de refaire une petite fête pour célébrer un peu plus encore le mariage ; ensuite, qu'elle comprenait Nora, ne lui en voulait pas et aurait sans doute fait exactement la même chose dans les mêmes circonstances [Qu'elle soit ici remerciée, si elle tombe sur ce récit, de son intelligence et de son humour, je n'avais pas pu le faire à  l'audience].

La Mairie aussi s'était, symboliquement, constituée, par le biais d'un confrère d'ailleurs totalement à  côté de l'audience, inutilement vindicatif (il réclamait mille euros de dommages et intérêts et des frais d'avocat exorbitants, comme souvent inversement proportionnels à  son talent, sans d'ailleurs produire le moindre justificatif des frais, réels quant à  eux, qu'avait dû engager sa cliente pour réparer la faute de Nora - il a obtenu en tout et pour tout l'euro symbolique) dans un contexte plutôt souriant, où tant le Tribunal que le Parquet avaient eu le bon goût de sourire un peu, et s'étaient, c'est vrai, délectés du témoignage de ce pauvre Karim, qui avait dû "avouer" à  la barre en audience publique toute l'histoire, et sa duplicité, tout en confirmant d'une voix apeurée, un regard en dessous vers Nora toute droite à  la barre, que tout était désormais rentré dans l'ordre, que c'était sa faute, qu'elle avait bien voulu lui pardonner, et que heureusement qu'elle avait empêché cette "erreur" ce jour-là  ...

Nora avait, sur mes conseils, tempéré son discours et son ton, et était apparue comme une jeune fille douloureusement trahie, toute contrite d'avoir dû en arriver là  - ce qui était en partie vrai évidemment, j'avais juste un peu gommé, disons, son caractère ...

Elle s'est vue finalement déclarer coupable, bien sûr, mais dispenser de peine.

Nora était revenue à  la barre pour entendre la décision, et Karim était à  ses côtés, manifestement très soulagé : elle a remercié le Président pour sa clémence, et il a ajouté, timidement mais je crois avec sincérité : "On vous invite au mariage !"

Avant que le Président n'ait eu le temps de décliner l'offre, ce qu'il aurait essayé de faire de manière spirituelle, Nora lui avait coupé l'herbe sous le pied, et c'était la première fois que je la voyais sourire, mais d'un sourire un peu torve : "Lequel ?", a-t-elle lancé à  Karim d'une voix suave ...

J'espère qu'ils sont heureux ...

Histoire Noire II

II L’ENQUÊTE

Dalila est en état de choc, elle a une sorte de barre qui lui traverse le front, et elle sent bien qu'elle ne parvient pas à  réfléchir ; mais ça va, elle ne pleure plus, et se sent étrangement calme, maintenant. Elle n'est pas soulagée, mais elle ne ressent plus non plus de pression, pour la première fois depuis bien longtemps ...

Lorsqu'ils l'ont amenée ici, qu'ils lui ont expliqué qu'on était à  la Brigade des Mineurs, que ce qu'elle venait de dire aux "collègues" était grave, qu'il fallait qu'elle s'explique, qu'elle raconte, elle était dans un tel état d'agitation qu'elle avait vingt pensées contraires qui la traversaient toutes les secondes : elle devait se taire, elle devait dire sa vraie histoire, elle devait dire qu'elle venait de mentir, elle devait continuer à  mentir, elle devait parler, elle devait se taire, elle devait... Lire la suite

Histoire Noire

I LE CONTEXTE

Jean-Marc est prof de français, catégorie "dur mais juste", apprécié de ses élèves pour sa culture, son humour et sa façon de faire cours, un peu à  l'ancienne, craint en même temps pour sa sévérité et le haut niveau qu'il exige de ses élèves de Seconde - à  l'écrit, notamment, où il n'est pas rare que des copies comportent un "2", assorti d'un commentaire ironique de type "Il faut absolument que vous cessiez de (ne faire que) regarder la télé, ou alors impérativement sous-titrée, histoire de lire quelque chose quand même de temps en temps...".

Mais les élèves l'aiment bien : il annote énormément les copies, de vraies corrections, après lecture desquelles on progresse; et il réussit à  passionner en classe y compris sur des textes unanimement ressentis comme "trop chiants", parce qu'il reste, à  quelques années de la retraite maintenant, manifestement passionné.

Dalila a des problèmes, depuis toujours.

Elle est mignonne, et s'en veut de l'être, trop de garçons essayent de lui parler, elle n'a jamais supporté ça. Et puis, elle voit bien que ses parents travaillent beaucoup et ne s'en sortent pas, et elle ne veut pas avoir la même vie, mais ses études sont moyennes, elle a un peu de mal, notamment a l'écrit, il faut dire qu'il y a du monde à  la maison, et que ce n'est pas facile de vraiment travailler le soir après les cours.

Et puis il y a "l'intégration" : elle n'en peut, littéralement, plus, de tous ces discours autour du racisme et du non-racisme, de la religion, de la couleur de peau, des étrangers qu'on reconduit et des étrangers qu'on valide : elle ne se sent absolument pas "spéciale", elle voudrait juste qu'on lui foute totalement la paix là -dessus, qu'on oublie juste que ses grands-parents sont venus d'ailleurs, qu'on ne lui en parle jamais ni en bien ni en mal - que plus jamais on ne la traite de "sale bougnoule", comme c'est arrivé l'année dernière à  la sortie du bus ; mais que plus jamais non plus ses copines ne lui demandent si elle fait Ramadan, ou ce qu'elle pense du racisme "ordinaire", qu'est-ce qu'il y aurait à  en penser, et pourquoi lui demander à  elle ? Toujours elle..?

Et puis il y a eu la "saloperie", l'année dernière.

L'un de ses oncles lui a fait du mal, beaucoup de mal, il a abusé d'elle, une nuit où elle dormait là -bas, violemment, méchamment, il lui a pris tout ce qui faisait qu'elle était encore une petite fille, il l'a giflée quant elle pleurait, et il l'a laissée, si seule et si sale, en la menaçant de la frapper à  mort si jamais elle disait un mot de cette nuit effroyable à  qui que ce soit ...

La femme de son oncle, le lendemain matin, a bien vu qu'elle n'était pas bien et que ses yeux étaient rouges, mais elle n'a rien demandé - Dalila est certaine qu'elle sait, mais qu'elle ne dira jamais rien.

Et elle a essayé de parler à  sa mère, malgré la peur, en tout petit, parce qu'elle en avait un besoin hurlant : sa mère ne l'a pas crue ; elle avait juste commencé à  lui dire "qu'il avait fait une caresse" la nuit dans sa chambre, les larmes aux yeux, mais elle n'a pas pu en dire plus, sa mère l'a coupée, "Arrête de dire n'importe quoi Dalila, tu as rêvé, ça va plus la tête ?" ...

Ça ne va plus, la tête.

Elle ne peut plus penser à  cette nuit-là , jamais, elle n'y arrive pas, lorsque le souvenir lui en vient, elle tremble et elle sait seulement qu'elle doit vomir, tout de suite, mais que les images et les odeurs de cette nuit-là , la "saloperie", resteront loin dans sa tête, à  tout prix.

Et elle n'en parlera plus jamais, à  personne.

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Ce matin là , en cours de français, le prof rend les copies, elle a "2", il a marqué "Je ne mets pas 0 parce que vous avez utilisé plus d'encre que la dernière fois". Elle a déjà  eu des mauvaises notes en français, et elle savait bien que son devoir était mauvais, et en-dessous de sa phrase assassine, le prof a fait une longue observation qui lui donne "plus sérieusement" de vrais conseils, assez gentils, mais aujourd'hui elle est fatiguée, elle ne va pas très bien, alors elle prend ça comme une baffe, et elle pleure.

Jean-Marc s'en aperçoit, et il s'en veut, une fois de plus : il se souvient très bien avoir été ironique sur la copie de Dalila, il est persuadé que c'est à  coups d'aiguillon de ce type qu'on peut obtenir de réelles avancées, mais c'est parfois mal pris, et c'est manifestement le cas de la petite - il l'aime beaucoup, Dalila, elle s'exprime très bien et souvent intelligemment, de façon sensible; mais à  l'écrit c'est une catastrophe, il voudrait vraiment l'aider...

Il décide de ne rien remarquer, ne pas lui "foutre la honte" devant les autres, et fait son cours normalement. Mais à  la sonnerie, il lui demande de rester deux minutes, pendant que les autres élèves (qui n'ont rien remarqué de spécial, Dalila est depuis longtemps assise au fond de la classe, seule) sortent.

Il ferme la porte, et lui parle : il lui indique d'abord qu'il a bien vu que son humour n'était pas très intelligent, et qu'il s'en excuse. Il lui dit tout le bien qu'il pense d'elle, et que c'est justement pour ça qu'il est sévère, parce qu'il veut absolument qu'elle progresse à  l'écrit, qu'il est persuadé qu'elle peut y arriver, que sur le fond ses idées sont bonnes, sa sensibilité évidente, et qu'elle peut devenir une vraie bonne élève - il lui propose même de l'aider "à  part", comme il le fait souvent, quelques heures de temps en temps et des devoirs personnels...

Dalila est d'autant plus émue qu'il essaye d'être gentil et de la consoler, elle pleure de plus belle, et lui se méprend et croit devoir la consoler un peu plus : il s'est assis sur sa table à  elle, dont elle n'a pas bougé, et il tend le bras et lui tapote l'épaule et le haut du dos, "allons, allons, pas de quoi se mettre dans cet état, tu vas y arriver ..!".

Dalila fait littéralement un bond en arrière au contact de la main de cet homme, un sursaut de toute sa personne, tellement violent que sa chaise bascule, et qu'elle tombe contre le mur du fond, en s'y heurtant le front. Elle est en larmes et émet une sorte de plainte sourde en continu : elle se relève d'un autre bond, arrache littéralement son sac de cours du sol, et s'enfuit en courant, en claquant la porte de la salle tellement fort que Jean-Marc à  l'impression que le mur va tomber.

Il a la bouche ouverte mais n'a pas eu le temps de dire quoi que ce soit, il est stupéfait, il comprend tout à  coup que Dalila ne va pas bien, qu'il y a un problème autre que sa façon d'écrire, et il rassemble ses affaires de cours en se disant que dès lundi, il signalera la difficulté à  l'administration, il faut que cette petite soit suivie et aidée, il faut qu'elle puisse parler à  un psy - il se dit qu'il n'a manifestement pas les qualités d'écoute qu'il faudrait, avec un petit sourire contrit, il est bien désolé de cet incident...

_____________

Dalila est sortie du bahut en courant, elle y a bousculé plein de monde, et elle continue à  courir dans la rue, elle veut être chez elle, dans sa chambre, et mettre sa tête dans son oreiller, elle veut que "ça" s'arrête.

Elle est presque aux portes de son immeuble lorsqu'elle croise la voiture de patrouille, qui ne peut pas la rater puisque son conducteur a dû piler sec pour ne pas la heurter, alors qu'elle traversait sa dernière rue comme une folle.

Les deux policiers, un homme et une femme, sortent de la voiture, et lui crient de s'arrêter, ce qui cette fois la stoppe net, sur le trottoir de chez elle. Elle se retourne vers eux, et leur offre le spectacle d'une jeune femme totalement affolée, son visage est plein de larmes, elle a une bosse légèrement saignante au front, elle est dépenaillée et elle tremble, hors d'elle, incapable de répondre quoi que ce soit à  cet instant ; le flic a ouvert la bouche pour l'engueuler d'avoir traversé comme ça sans regarder, mais il la referme tout de suite en voyant son état, et c'est la policière qui lui parle, gentiment : "Et bien, qu'est ce qui se passe dis-moi, tu as l'air complètement... Tu as eu des ennuis ?".

Dalila ne réfléchit pas, elle ne peut pas, et ça sort tout seul, entre deux énormes hoquets :

"Il m'a violée".

[A suivre...]

Un an ferme (suite) : non !

Les trois lecteurs de ce blog ne peuvent que se souvenir de la petite Elodie, invraisemblablement emprisonnée pour rien, ou presque, en tout cas de façon particulièrement inique : j'ai le plaisir de vous indiquer que la Cour a mis fin hier à  cette énormité, et qu'Elodie, cette nuit, enfin, a dormi chez elle, avec les siens.

J'avais hier, outre le plaisir de cette libération lui-même, l'impression que nous revenions enfin, tout simplement, à  la réalité : l'avocate générale a requis sa libération, la Cour s'est scandalisée de la décision attaquée, et a immédiatement ordonné sa remise en liberté, sur le siège et sans délibérer : ouf, il reste des gens normaux dans le monde judiciaire !

Et le cadeau supplémentaire était la présence de toute la famille à  l'audience : tout le monde pleurait, Elodie pleurait, son avocat avait les yeux qui piquent... Et je ne suis pas près d'oublier l'émotion de la salle, et par-dessus tout celle du jeune papa de l'enfant qu'elle porte depuis trois mois : à  l'issue de l'audience, l'escorte de gendarmes l'a laissé (Heureusement : elle est LIBRE ! Même s'il lui fallait encore effectuer les formalités de levée d'écrou...) s'approcher d'elle : il était en larmes lui aussi, il n'a rien dit, ils se souriaient, il a posé une main sur le ventre de sa compagne ...

Un temps de bonheur pur dans le malheur et la complexité du monde : j'adore décidément ce métier !

« Il se prend pour Dieu le Père..! »

Camille est ce qu'il est convenu d'appeler une bonne citoyenne, mariée, deux enfants, un bon travail, évidemment inconnue de la police ou de la justice.

Elle est, incidemment, blonde et très jolie, ce qui n'a rien à  voir avec la suite - encore que...

Elle est si bonne citoyenne qu'en ces temps électoraux, et ne pouvant pas être dans sa ville, en région parisienne, pour voter, elle a décidé de remplir une procuration, au commissariat de police, auquel elle se rend en conséquence ce jour-là  avec son fils; elle n'est pas la seule, il y a du monde, mais la jeune femme de l'accueil est sympa comme tout, et tout se passe bien, elle a déjà  rempli les deux tiers de ce très rébarbatif document (qui comporte trois volets identiques, à  compléter chacun à  la main, truffés de demandes de renseignements d'état civil, et n'a été conçu que pour dégoûter les bons citoyens de faire leur devoir, mais c'est un autre sujet...), lorsque son garçon se casse la figure et, plus exactement, se blesse assez gravement à  la main en tombant.

Panique au commissariat, où très gentiment l'on appelle immédiatement les pompiers, qui emmèneront Camille et son enfant aux Urgences pour dix-huit points de suture - la jeune policière la rassure au passage : "Je mets votre procuration de côté, ne vous en faites pas, vous repassez demain la terminer quand vous voulez".

Après une nuit captivante passée à  l'hôpital, Camille, fatiguée mais conservant son sens du devoir, revient donc le lendemain en fin de matinée au commissariat, pour terminer de remplir la fameuse procuration...

L'accueil n'est plus assuré par la dame de la veille, mais par un jeune homme, Adjoint de Sécurité (ADS), vers qui elle se dirige directement, et avec lequel s'engage alors ce dialogue kafkaien :

- Je suis la dame qui a commencé à  remplir une procuration hier, et je...

- Bonjour !

- Heuh... Oui, excusez-moi, bonjour. Donc, j'ai commencé à  remplir ma procuration hier, mais je n'ai pas pu finir, mon fils a eu un accident, et...

- C'est quand même mieux quand on dit bonjour !

- Heuh... Oui, c'est vrai, désolée, mais j'ai passé la nuit à  l'hôpital, comme je vous le disais, et je souhaite pouvoir finir de remplir la procuration que j'avais commencée hier, votre collègue m'a dit de repasser, elle a dû la mettre de côté pour moi...

- Impossible.

- Ah, si, je vous assure, elle...

- Impossible, je vous dis : d'abord, elle n'est pas là  [ il soulève deux feuilles placées devant lui ], et ensuite vous savez lire je pense [ il pointe du pouce un feuillet d'instructions épinglé au mur derrière lui, qui indique que les procurations sont personnelles, doivent être recueillies en présence de leur auteur, rédigées en une seule fois, etc... ] ! On ne peut les faire qu'en une fois, c'est les ordres !

- Heuh, non, je ne savais pas, mais là  c'est un cas spécial, mon fils a eu un accident, et votre collègue m'a bien dit...

- Impossible, Madame, je vous l'ai déjà  dit. [ Le ton monte ]

- Mais enfin c'est incroyable, vous n'avez même pas cherché à ... Bon, OK, d'accord, j'ai compris, donnez-moi une nouvelle procuration s'il vous plaît.

- Oui, mais il va falloir vous calmer d'abord.

- Mais enfin je suis calme ! Bon, on a déjà  perdu assez de temps, donnez-moi une procuration vierge !

- Calmez-vous Madame !

- Donnez-moi une procuration !

- Taisez-vous maintenant !

- [ Elle tape du poing sur le comptoir ] Vous n'avez pas à  me parler comme ça ! Je veux juste une procuration, et je vais recommencer ce que j'ai déjà  fait hier !! Mais enfin, c'est invraisemblable, vous vous prenez pour Dieu le Père ou quoi ..!??! "

A ce moment un policier, qui occupait un bureau voisin et a entendu des éclats de voix, intervient, en demandant à  tout le monde de se calmer, dit à  son collègue qu'il prend sa suite, donne une procuration vierge à  Camille, qui la remplit sans un mot au comptoir, pendant que le jeune ADS s'assoit un peu à  l'écart, prend tout le monde à  partie quant au comportement scandaleux de "la dame", et indique qu'il dépose plainte pour outrage, en commençant effectivement à  taper rageusement sur un clavier d'ordinateur...

Camille remet sa procuration au policier, sort du commissariat, totalement ahurie par l'incident, fait quelques pas dehors... Et puis se dit que ça n'est pas normal, que ce type l'a maltraitée, et que puisque paraît-il il dépose plainte, elle va faire de même, il n'y a pas de raison, c'est elle qui s'est sentie insultée, il n'a pas cessé de la provoquer, elle n'a rien fait de mal : elle fait demi-tour et pénètre à  nouveau dans le commissariat, et indique à  une autre policière qu'elle souhaite déposer plainte.

Celle-ci la reçoit effectivement dans son bureau, et recueille sa déposition (elle sortira à  trois reprises pour consulter le collègue concerné, ce qui évidemment ne sera jamais mentionné sur le procès-verbal), pendant une paire d'heures, Camille y témoignant de ce qui vient de se passer, et signant ce qu'elle croit être sa plainte, avant de s'en aller, cette fois définitivement, vidée, et avec un réel sentiment d'injustice, en ayant l'impression d'avoir été violentée, mais pensant avoir fait ce qu'il fallait faire, à  la fois pour elle-même, mais aussi pour que ce genre de conduite ne se produise plus à  l'avenir...

Les mois passent, l'incident est oublié, mais Camille a un matin l'énorme surprise de recevoir une citation d'huissier sur papier bleu, la convoquant devant le Tribunal Correctionnel local, pour des faits d'outrage à  personne chargée d'une mission de service public, en l'espèce "avoir outragé l'ADS Danino en disant : mais pour qui il se prend ce con, pour Dieu le Père ?" ...

L'audience est prévue un mois plus tard, à  9 heures. Camille est scandalisée, et pas mal effrayée, aussi : le Tribunal Correctionnel...

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Elle m'appelle, c'est une amie de ma femme, bien que je sois lillois, pour me demander simplement ce que j'en pense, au départ, et je lui propose de l'assister, une fois n'est pas coutume (il faut toujours, pour un avocat, éviter de défendre des proches, on est trop impliqué et on peut manquer de recul, et la relation risque d'être altérée, surtout évidemment en cas de mauvais résultat, l'avocat n'étant pas celui qui en décide, malheureusement...), tant elle ressent cette histoire comme une injustice, notamment parce que jamais, jamais, elle n'a injurié le plaignant, à  aucun moment (et puis elle et son mari nous ont offert un super cheval de bois pour notre fils, un jouet pour une fois pas en plastique vert pomme et orange vif, ce bon goût mérite bien un service !)...

Je me procure donc la copie du dossier, où nous découvrons, sans grande surprise en ce qui me concerne, les outrages étant malheureusement très souvent bâtis sur les mêmes grosses ficelles, que :

- alors que l'incident s'est achevé vers midi, la plainte de Monsieur Danino, deux pages bien serrées, est de... Midi dix, plainte recueillie par le policier Untel, mais évidemment pas rédigée par lui-même; il y indique avoir constamment gardé son calme, que la Dame était très énervée, qu'il l'a constamment renseignée en essayant de l'apaiser, mais que rien n'y a fait, qu'elle s'est brutalement emportée, en le traitant de "con", il est formel, avant de le comparer à  Dieu...

- loin d'avoir déposé plainte, comme elle le croyait, Camille a en réalité signé une simple déposition, une audition, évidemment postérieure à  la plainte de Monsieur Danino, qui commence ainsi : "Constatons que se présente spontanément Madame Camille ..., qui tient à  être entendue sur les faits qui lui sont reprochés ", recueillie à ... Midi vingt (d'ailleurs illégalement : elle aurait dû être placée en garde à  vue, étant paraît-il nommément citée dans la plainte, antérieure, de l'ADS, mais peu importe en l'occurrence, soulever cette difficulté n'aurait entraîné l'annulation que de son audition à  elle, sans intérêt - mais ça connote évidemment les choses...).

- un "témoin" a été entendu, cinq mois après : il s'agit d'un enseignant, qui lui-même remplissait une procuration, et qui se souvient bien de la personne hystérique que le "policier" tentait de calmer - même si, ah ouf ! Il ne se souvient pas des propos exacts qui ont été tenus - il indiquera tout de même que "le ton était monté des deux côtés", le brave homme...

En revanche, un élément, important et inhabituel, figure également, et heureusement, dans la procédure, pour solde de celle-ci d'ailleurs : le témoignage de l'autre policier, celui qui est intervenu à  la fin, et qui pour une fois, extraordinairement, ne consiste pas en un simple "copié-collé" des termes de la plainte de son collègue, mais atteste, lui aussi, de ce que le ton était pareillement monté chez la jeune femme et chez l'ADS, et, surtout, qu'il a bien entendu " Vous vous prenez pour Dieu le Père", mais rien d'autre, et aucune injure..!

Nous sommes bien tombés à  l'audience, on peut croire encore à  la Justice de son pays : une Procureur intelligente et d'ailleurs agréable qui, tout en soutenant l'accusation, reconnaissait d'une part, que cette histoire n'avait rien à  faire en correctionnelle, et un Président qui a bien voulu écouter l'avocat venu du Nord, dans une audience pourtant tumultueuse par ailleurs, et relire les témoignages : contrairement à  ce que l'on croit souvent, le témoignage d'un policier ne vaut pas preuve absolue, mais ne vaut que "jusqu'à  preuve contraire" ; et le bon sens commande aussi, évidemment (mais cette évidence-là  n'est pas souvent évidente...), lorsque ce policier possède aussi la casquette de plaignant, de le prendre avec recul et discernement ; et nous détenions plusieurs éléments de preuve de l'existence de mensonges dans la plainte : son auteur n'était nullement resté "calme et courtois", comme il ne craignait pas de l'écrire sans ironie, les deux témoins et Camille attestant au contraire de son ton; et personne d'autre que lui n'avait entendu le mot "con", qui évidemment s'il avait été prononcé aurait, lui, constitué un outrage sans discussion possible - ô combien mérité -, ne restant plus dès lors que l'emploi de l'expression " Dieu le Père", sur laquelle je suis revenu avec un peu d'humour à  l'audience en démontrant qu'elle n'était pas outrageante en elle-même, dans le contexte de l'incident moins encore...

A cet égard, en effet, la jurisprudence considère que tout citoyen a le droit de critiquer, même vertement, l'administration ou tel ou tel acte, à  la condition que ceci soit fait dans des termes non injurieux ou outrageants en eux-mêmes - ce qui n'était pas le cas de cette expression de français usuel - "un peu comme si je me demande en finissant de plaider "ce qu'on fout là ", Monsieur le Président, termes crus et critiques des poursuites du Parquet, mais certainement pas outrageants !" (sourire de Madame le Procureur, bien d'accord avec moi in petto ...).

Camille a donc, enfin, été relaxée, et en a terminé avec cette histoire...

Monsieur Danino ?

Vous voulez dire, LE Monsieur Danino qui a accueilli Camille comme une chienne, qui a ensuite rédigé lui-même une plainte bourrée de mensonges flagrants, tellement d'ailleurs qu'ils n'ont pas même été soutenus pas son collègue ? Celui qui a dérangé au moins trois fonctionnaires pour recueillir les différentes auditions, qui a souillé le nom de Camille d'abord au sein de "son" commissariat, puis auprès du Parquet, puis jusqu'au banc d'infamie de la correctionnelle ? Celui qui a fait que Camille, désormais, craint les contacts avec les policiers ? Qui a occupé le temps d'audience de deux magistrats, qui a empêché Camille de travailler une demi-journée, qui lui aurait fait payer des honoraires d'avocat si on n'était pas copains, et ses déplacements en tout cas ?

Je pense qu'il va bien, et qu'il est en fonction - tellement blessé dans son amour propre que lui n'avait pas fait le déplacement à  l'audience, bien sûr...

J'ai dissuadé Camille de déposer une plainte à  son encontre pour dénonciation calomnieuse, ce qu'elle serait en droit de faire, pour un tas de raisons, dont la principale est que, même en étant de bonne foi, dans un conflit entre deux êtres humains quels qu'ils soient, il y en a un, toujours, qui s'arrête le premier.

Le moins... Con.

La vie a repris son cours dans la famille, dans laquelle mon prestige déjà  immense a encore augmenté de quelques points, cette affaire ayant au moins eu ce côté positif...

Mais en attendant, souvenez-vous : ça peut vous arriver.

Un an ferme

Élodie a vingt-et-un ans depuis peu et, si la vie n'a pas été spécialement tendre avec elle les années précédentes, la fin 2007 et le début 2008 sont en revanche assez heureux et chargés d'espoir : elle a continuellement pu travailler, petits boulots certes, mais en continu, ses relations avec ses parents se sont normalisées, elle a rencontré un homme - le bon cette fois, Patrick, qui travaille lui aussi, et a connu les mêmes galères autrefois, n'en étant que plus gentil maintenant.

En avril 2008, c'est un peu l'apothéose : Patrick a hérité d'une maison, ils pourront y emménager dès leur retour de la "saison" qu'ils ont tous deux, courageusement, été faire dans les Alpes, en tant que serveurs; mais ce qui la rend plus heureuse encore, c'est qu'elle vient de découvrir qu'elle attend leur enfant.

Il n'y a qu'un minuscule point noir : à  l'âge de dix-huit ans, elle a commis un délit, une unique erreur, un vol, qualifié de "simple" par la loi et parce qu'il l'est : sa vie était mouvementée à  l'époque, un type l'avait "ramassée" avec deux copines dans une boîte et tout le monde s'était retrouvé chez lui - il a essayé de draguer, est devenu "lourd", et les filles sont reparties, mais pas les mains vides : il était ivre et n'a pas vu grand-chose, et elles en ont profité, Élodie ayant quant à  elle cru pouvoir lui voler une console de jeu et quelques CD.

Évidemment il s'en est aperçu le lendemain et a porté plainte, Élodie a été entendue, et a reconnu son méfait sans difficultés, en expliquant qu'elle avait agi ainsi par bêtise, et aussi un peu par colère parce que le type était devenu grossier et ne pensait qu'à  ça...

Mais tout ceci se passait en 2005, Élodie n'en a d'ailleurs qu'un vague souvenir, et elle a été très surprise, en février ou mars dernier, de recevoir une convocation à  comparaître devant le Tribunal Correctionnel; elle a aussitôt été voir un avocat, qui a consulté le dossier et l'a rassurée : elle ne risquait pas grand chose pour des faits bénins, anciens, uniques dans sa jeune vie, et au vu aussi de son parcours et de sa bonne insertion actuelle ; si la victime se présentait à  l'audience, il faudrait simplement l'indemniser - ce qu'Elodie trouvait effectivement normal - moyennant quoi il était impossible qu'on lui inflige autre chose qu'une peine de principe, voire plausible qu'on la dispense de peine purement et simplement, comme la loi le permet parfois.

Élodie avait trop de revenus pour qu'un avocat puisse la défendre sous le bénéfice de l'aide juridictionnelle, et trop peu pour le rémunérer elle-même : dans ces conditions, l'avocat consulté lui concédant d'ailleurs qu'un défenseur ne lui était probablement pas indispensable (elle est adorable et "présente" très bien, et il lui avait indiqué de quelles pièces justifier, et à  peu près quoi dire), elle décidait d'aller seule à  l'audience, prévue le 25 avril 2008 - ce qui tombait assez bien, son contrat de travail dans les Alpes se terminant le 24.

Elle rentrait effectivement à  LILLE le 24, et se présentait le 25 à  l'audience correctionnelle de la Chambre concernée, où il lui était indiqué que si son nom ne figurait pas sur le "rôle" (le listing des affaires affiché à  l'entrée de la salle), c'est qu'elle faisait erreur, que ce n'était pas la bonne date : terrifiée, Élodie, qui reste une petite fille, s'emparait de la feuille pliée en quatre depuis deux mois dans son portefeuille, pour bien montrer à  l'huissier qui lui indiquait cela que c'est lui qui se trompait... Et ne pouvait que constater qu'elle avait effectivement confondu : son audience se tenait la veille, le 24, et elle n'y avait pas été...

Elle pleurait en rentrant chez elle, ne sachant absolument pas quoi faire, et s'en voulant à  mort d'une erreur aussi stupide : sa mère, femme simple, la rassurait en lui disant que de toute façon et puisqu'elle avait raté l'audience, on ne pouvait plus rien y faire, et que la décision allait sûrement arriver par la poste; et sinon, on irait demander à  un avocat ou au Tribunal pour savoir ce qui s'était passé.

Élodie était au beau milieu de son emménagement avec Patrick, et allait commencer un nouveau travail : elle laissait passer quelques jours.

Le 30 avril à  sept heures, trois gendarmes se présentaient chez elle, la menottaient et l'emmenaient, en larmes, en Maison d'Arrêt, informant sa mère du contenu de la décision, qu'ils venaient de signifier à  Élodie et mettaient immédiatement à  exécution : le Tribunal, statuant à  juge unique, l'avait condamnée en son absence, et pour les faits précités de vol simple commis en 2005, à  la peine d'une année d'emprisonnement ferme, avec mandat d'arrêt.

Elle est incarcérée depuis.

J'ai reçu sa mère immédiatement après son arrestation, dans l'état que vous pouvez imaginer; nous étions encore, fort heureusement, dans le délai de dix jours à  compter de la venue des forces de l'ordre dans lequel nous pouvions faire appel, ce qui a été effectué immédiatement, tandis que je déposais le jour même auprès de la Cour une demande de mise en liberté, qui sera "exceptionnellement" jugée "rapidement", à  la suite d'une démarche écrite que j'ai également effectuée, c'est à  dire... En fin de mois (Élodie aura effectué un mois de détention le jour de l'audience).

La loi permet, dans notre pays, dans ce cas-là  comme dans maints autres, qu'une telle demande de remise en liberté, dans l'attente d'un nouveau jugement, alors que l'on est encore présumé innocent, et en tout cas absolument pas condamné définitivement, qu'on ne le sera, en appel, que dans de nombreux mois, et que de toute évidence la peine n'a été d'une telle incroyable lourdeur qu'à  raison de l'absence d’Élodie, soit examinée dans un délai de deux mois - une éternité pour la petite fille concernée, une aberration en droit - exactement comme elle permet de décerner un mandat d'arrêt SI une lourde peine, d'un an au moins, est prononcée, ce que la loi, enfin, permet de faire dans tout dossier de vol simple, même ancien, même sans précédents judiciaires, même en l'absence de toute victime...

Je revois Élodie cette semaine, je lui dirai que j'ai écrit cette histoire, à  elle qui ne peut pas la lire encore, et je vous dirai évidemment si elle redevient libre...

Je rappellerai (entre autres !) à  la Cour à  cette occasion (entre autres !) ce qu'elle-même, parfois, a heureusement pu écrire à  ce sujet :

"Le condamné bénéficie de la liberté fondamentale de contester le jugement qui le frappe en exerçant une voie de recours. Les décisions de maintien ou de placement en détention peuvent avoir pour effet de réduire ce droit à  néant, notamment lorsque le délai d'examen du dossier par la Cour d'appel est plus long que la peine prononcée. Cette considération doit ou devrait conduire les juges répressifs à  s'interroger sur la " raisonnabilité " de ce type de décision" ( CA DOUAI, 23 avril 1992 ).

Mais en attendant, souvenez-vous : ça peut vous arriver.

[Épilogue à lire ici]