Double Je (II)

L'audience n'est ouverte que depuis une poignée de minutes, et je jurerais que les choses sont déjà  mal engagées pour Victor. Il "passe" mal, très mal. Le problème avec lui, c'est que quoi qu'il dise, il paraît mentir. Le président vient de lui demander de confirmer son état-civil, et aussi étrange que cela puisse paraître, Victor, le regard fuyant, qui se tortille dans le box en se rongeant les ongles, a l'air de mentir jusque sur sa date de naissance.

Le tirage au sort des jurés commence. Laura me laisse exercer le droit de récusation ; la constitution du jury est un peu moins importante pour elle que pour moi, sa cliente sera de toutes façons condamnée à  l'issue de ce procès, nous le savons tous. Une première jurée potentielle est appelée, je la récuse, ainsi que deux autres, peut-être par habitude des affaires de mœurs, pour lesquelles j'essaye généralement de limiter le nombre de jurées, pour éviter autant que possible tout phénomène d'identification à  la victime. L'Avocat général bondit et récuse trois hommes coup sur coup, mais le jury sera finalement à  majorité masculine.

Serment prêté, les jurés écoutent avec la Cour le greffier lire l'ordonnance de mise en accusation. Le regard d'un juré, puis de deux, s'attarde pesamment sur Victor tandis que l'on décrit la découverte de la victime, ses blessures et sa mort. J'espère avoir choisi au mieux, il n'est de toutes façons plus temps d'y réfléchir. Lire la suite

Double Je (I)

Trois jours prévus au coeur de cette session d'Assises. Une durée correcte au vu des faits (vol avec violences ayant entraîné la mort de la victime sans intention de la donner, réclusion criminelle à  perpétuité encourue) et de l'acquittement plaidé par l'un des accusés.

J'ai de la chance : mon Parquet Général considère que les "beaux" dossiers ne sont pas forcément son apanage, et ne nous envoie donc pas exclusivement aux Assises sur les affaires de viol. Cela fait déjà  plusieurs mois que le substitut général chargé de l'audiencement m'a demandé si je souhaitais soutenir l'accusation dans le procès Cécilia J./Victor R., et que j'ai accepté, non sans enthousiasme d'ailleurs : j'ai suivi ce dossier depuis le tout début, depuis la découverte des faits, j'ai ouvert l'information judiciaire, requis le placement puis le maintien en détention provisoire des deux mis en examen, rédigé le réquisitoire définitif. Le substitut général a pris mon opinion sur ce dossier, s'est enquis de ce que je requerrais le cas échéant, et j'ai été désignée. Me voici Avocat général pour trois jours. Lire la suite

Passion

AUJOURD'HUI

- " POURQUOI ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais encore ça ?"

- "Oh, putain, tu ne vas pas recommencer ? T'en as pas marre ? Écoute, on fait ce qu'on a dit, tu récupères le reste de tes affaires, et tu pars, c'est fini et tu pars, d'accord ?"

Voilà . C'est comme ça qu'elle veut que ça se termine, c'est comme ça que ça va se terminer : deux ans d'amour fou, deux ans que je l'aime à  en crever, j'ai tout fait pour elle, tout, je lui ai tout donné, toute ma vie d'avant je l'ai mise à  ses pieds, et voilà  comment elle me parle, maintenant, avec Didier qui doit déjà  être en route pour revenir prendre ma place, encore une fois, putain

Elle est en colère et elle est dégoûtée par moi, je le vois bien elle est toujours aussi belle, d'ailleurs, même en colère, même en train de me gueuler dessus, appuyée au comptoir de la cuisine, au milieu des casseroles et des couteaux, même avec cette espèce de folie ou de haine dans les yeux

Elle me disait encore avant-hier qu'elle m'aimait, juste après qu'on ait fait l'amour, alors que je venais de m'installer chez elle, avec elle, alors qu'on y était enfin, et cette fois pour de bon Lire la suite

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« La folie qui m’accompagne … »*

*("Champagne", de Jacques Higelin - chouette chanson, et en plein accord avec l'un des thèmes dominants de ce blog, en plus.)

"Bonjour Madame, je cherche le bureau du juge des tutelles, c'est ici ?

- Non, c'est au fond du couloir sur votre droite, sa salle d'attente est juste avant.

- D'accord, merci. Euh, je peux vous demander un service ? Il ne faudrait dire à  personne que je suis venu ici. Vous comprenez, je suis agent secret pour le gouvernement, et je pourrais avoir des ennuis si ça se savait ..."

Oh, rien d'anormal. Journée ordinaire au Tribunal d'instance : même pour moi, qui ne suis effectivement pas juge des tutelles, il est habituel de voir débarquer dans mon bureau les justiciables venus s'entretenir avec mes collègues. Et la présence de ce septuagénaire en particulier nous est devenue familière à  tous : il ne vient pas seulement lorsqu'une convocation le concerne directement (il est placé sous tutelle depuis quelques années), mais accompagne également ses (nombreux, manifestement) amis placés sous mesure de protection à  leurs entretiens. Ce qui lui a donné l'occasion de s'apercevoir que la machine à  café du Tribunal était de qualité. Depuis, on croise fréquemment son imper mastic et son chapeau dans le local des distributeurs ou dans notre salle d'attente, lorsque l'Espion a envie de raconter ses aventures d'espion au service secret de la République aux justiciables (public captif), aux fonctionnaires  ou, lorsqu'il ne trouve personne d'autre, aux magistrats. En général, il suffit de lui accorder trois minutes d'attention, et l'Espion s'en retourne chez lui, "doux dingue" facile à  contenter ...

Travailler au Tribunal d'instance implique de toutes façons plus ou moins de banaliser les incursions de la maladie mentale dans mon milieu professionnel, puisque c'est ici que l'on gère la situation des personnes protégées. A titre plus personnel, croiser un tutélaire devant ma porte est enfin devenu un non-événement, alors que jusqu'ici, rencontrer une personne "dérangée" dans le cadre de mon travail me mettait plutôt mal à  l'aise, bien que nombre d'entre eux soient aussi avenants que notre James Bond local. Lire la suite

Mandat de dépôt

J'ai tout récemment, par malchance, à  nouveau assisté à  une arrestation, "à  la barre", comme on dit.

Et comme à  chaque fois que c'est arrivé devant moi, la scène, irréaliste, m'a frappé par son extrême violence, même si elle s'est déroulée doucement, selon la mécanique bien huilée des mandats de dépôt décernés à  l'audience : un homme était libre quelques secondes auparavant, et voilà  qu'il est, qu'il n'est plus, maintenant, qu'un détenu.

En trois minutes, quoi qu'il ait fait pour qu'on lui inflige cette sanction, sa vie bascule et plonge, deux bracelets de métal reliés par une chaînette symbolisent soudain qu'il n'est plus libre, en lui maintenant désormais les mains dans le dos... Lire la suite

Dernière s-CEA-nce

(Le 38e appel du pied - dont personne ici n'ignore plus qu'il l'a grand - du Maître, qui a tendance à  diriger lesdits appels virtuels vers mon arrière-train, me pousse à  publier un texte ni émouvant, ni spécialement drôle, probablement aride et pourvu d'un titre moyen, qui n'aura pour mérite que de donner une idée à  ses lecteurs de ce à  quoi ils peuvent s'attendre s'ils se retrouvent poursuivis dans le cadre que je décris, ce qui peut arriver à  tout le monde ou presque1 . Il faudra néanmoins que j'apprenne un jour à  résister aux pressions des avocats, quand même. C'est terrible de toujours céder ainsi.)

8 h 20 : je passe récupérer Eric au greffe correctionnel, et nous descendons ensemble en salle des délibérés après un crochet par le bureau du JAP, qui a rédigé quelques rapports concernant des personnes convoquées à  mon audience dont il assure déjà  le suivi. Dix minutes plus tard, un coup d'oeil en salle d'audience nous apprend que le Parquet est à  son pupitre, que l'huissier semble en voie d'achever l'appel des présents, et que plusieurs avocats sont déjà  en place. Dernière vérification mutuelle, nos rabats2 sont réglementairement sortis, la sangle du parachute ne nous fait pas risquer le vol plané inaugural, nous pouvons lancer un coup de sonnette et entrer en scène.

La salle s'emplit immédiatement de robes noires, ce qui est un mauvais présage en termes de durée d'audience ... Lire la suite

  1. Surtout si l'on prend en considération le nombre de créatures assoiffées de champagne qui fréquentent ces lieux ... []
  2. = cravates blanches plissées []

Monsieur Dupont

On peut tout se dire, maintenant que la relation client/avocat est rompue, n'est-ce pas ?

J'ignore exactement ce que vous me reprocheriez, ou ce que vous auriez dit trouver de bien chez moi, pendant ces deux longues années où vous avez été de douleurs en douleurs, de souffrances en souffrances, sans que, sans doute, parfois, je ne les mesure suffisamment -et je ne le saurai jamais, à  présent que nous ne nous parlons officiellement plus, faute d'en avoir l'occasion, puisque je ne suis plus votre avocat...

En revanche, moi, j'ai besoin de me mettre en règle avec vous, je crois que c'est plus honnête, et que, finalement, ça pourrait même vous faire plaisir -vous n'aviez pas l'air de manquer d'humour, malgré tout... Lire la suite

Môktoub

Hier, j'ai rêvé à  une histoire rigolote, celle d'un garçon qui commettrait parfois des bêtises1, qui serait très mauvais dans son domaine, puisqu'il se ferait prendre régulièrement, mais qui, inexplicablement, aurait une chance incroyable, à  chaque fois...

Précisément, j'ai dû rêver -je pense que c'était un rêve, parce qu'autant de chance, ça n'existe pas, en principe- que j'assistais, hier donc, toute l'après-midi et une bonne partie de la soirée, l'un de mes clients fétiches2,et qu'il s'agissait de la deuxième fois où il risquait l'emprisonnement dans le même dossier, et la sixième fois en tout dans sa pourtant relativement courte vie -et dans mon rêve, je me disais que cette fois-ci, je pourrais toujours me rouler par terre devant ses juges, ou bien me planter une orchidée dans le rectum pour les faire rire, le résultat serait le même : cette fois, il dormirait en prison... Lire la suite

  1. Lorsque c'est un pénaleux qui utilise ce terme, traduisez : "des actes criminels lourdement répréhensibles" ! []
  2. Déjà , lorsqu'un pénaleux qualifie un client de cette façon, vous êtes en droit de penser récidive... []

Histoire Noire IV

IV INTERROGATOIRES

Il n'a aucune idée de l'heure qu'il est, il ne sait pas combien de temps a duré son interrogatoire, il ne sait plus combien de fois on lui a posé les mêmes questions, ou d'autres, ni sur combien de tons différents, il ne se souvient, là , maintenant, d'aucune de ses réponses, et n'essaye même pas de savoir si elles étaient convaincantes...

Il a les bras noués autour du corps, le menton collé à  la poitrine, le regard sur le sol dégueulasse, et quand les larmes finissent par lui venir aux yeux, il murmure juste "quelle salope", et il ne sait même pas si c'est à  l'adresse de Dalila ou à  celle de la femme qui vient de le torturer ; il est vidé, et il comprend maintenant ce que l'avocat, des heures auparavant, essayait de lui dire : "Oh non, vraiment non, pauvre con, tu ne vas pas sortir d'ici comme ça...".

Il est accusé de viol. Il est accusé d'avoir violé Dalila, ce matin, dans sa classe. Et il vient d'essayer de s'en défendre pendant des plombes, en face de quelqu'un qui à  l'évidence ne croit pas un mot de ses dénégations, qui est persuadée que cette histoire de dingue est vraie, et qui l'a constamment regardé comme un salopard de violeur de gamine. Et le lui a dit. Lire la suite