Noël

Ce type, c'est un vampire.

Oui, je suis tout jeune avocat, oui, des comme lui, je veux en défendre, le plus possible et toute ma vie, et oui, je suis plus que sensible, on peut même dire hypersensible, à  la misère du monde en général, et à  celle de mes clients en particulier. Mais enfin, il n'en reste pas moins que Noël, il ressemble à  un monstre, un comme auraient pu en enfanter Frankenstein et Nosferatu, s'il leur était venu la mauvaise idée de copuler.

Jeune, on est enclin à  attraper au vol les idées plutôt que d'attendre de se faire les siennes, et sa rencontre ne va pas m'inciter à  vieillir : il ressemble à  un monstre, et les faits qu'on lui reproche d'avoir commis sont justement assez monstrueux.

A trois, avec son épouse, Laurie, une sorte d'ectoplasme tuberculeux dont le QI, les jours de liesse, atteint péniblement les dix-douze, toute habillée, et leur unique ami, un débile profond, au sens médico-légal, Denis, qui a la triple particularité d'être muet, de mesurer un mètre cinquante-deux, et de fumer constamment1, ils ont, il y a environ deux mois, trouvé dans la rue encore plus pauvre, plus idiot, et surtout plus malheureux qu'eux, Gérald, rencontre de leur vie, pour son malheur. Lire la suite

  1. Quand je dis constamment, c'est constamment : je fume trois paquets par jour, mais j'ai de longues journées, avec des pauses entre chaque clope, mais lui non : la précédente est finie, grillée jusqu'au filtre, qu'il allume la suivante, le plus souvent plantée dans sa bouche à  côté du mégot, jamais vu ça ; je ne sais pas s'il continue en dormant, mais ça ne me surprendrait pas []

Vous avez demandé la police ?

Non, inutile de me rappeler que personne ici n'a réclamé que j'entreprenne le récit détaillé de ma dernière audience de police. Mussipont m'ayant fait twitteriquement promettre que j'en ferais le sujet de mon prochain billet, je ne saurais me dédire1 . Vous savez donc à  qui vous en prendre, au cas où.

Le premier avantage immédiatement perceptible à  présider le Tribunal de police, c'est que l'on est certain que jamais, on ne vous y entretiendra de garde à  vue anticonventionnelle, de mépris des Droits de l'Homme par la Cour de cassation, d'illégalité à  débit différé ou de quoi que ce soit du même genre. Pour la simple et bonne raison que normalement2, aucun des prévenus n'a eu à  fréquenter quelque geôle que ce soit.

Le second avantage de l'audience de police est sa variété. Enfin, en principe, car l'utilisation3 des modes de réponse pénale alternatifs aux poursuites aidant, l'audience se compose finalement souvent, pour l'essentiel, de violences volontaires entre gens qui n'ont pas tapé assez fort pour se retrouver en correctionnelle, tout se perd, y compris le Noble Art ayant entraîné une ITT4, faute de quoi c'est la juridiction de proximité qui serait saisie, mais inférieure à  huit jours, et de dégradations jugées légères5, le tout assaisonné de quelques infractions à  regrouper dans la catégorie chasse, pêche, nature (et c'est tout), car depuis l'absorption par ma juridiction de quelques Tribunaux d'instance extérieurs en vertu de la fameuse réforme de la carte judiciaire, mon ressort comprend une bonne part de territoires ruraux. Lire la suite

  1. Surtout maintenant qu'il m'aide à  résoudre mes problèmes de cuves sur lit à  massif de zéolite. Vous n'avez rien compris ? Moi pas beaucoup plus. []
  2. Sauf cas de requalification de faits ayant initialement justifié un placement en garde à  vue - rare, quand même. []
  3. Très, mais vraiment très modeste par mon Parquet à  moi - on ne sait jamais, au cas où l'un d'entre eux me lirait, une petite allusion subtile n'est jamais perdue ... []
  4. Incapacité totale de travail. []
  5. Notion qui, soit dit en passant, me posait de considérables difficultés de qualification lorsque j'officiais au Parquet. Une vitre brisée, en soi, ça ne paraît pas trop grave ni trop cher à  réparer, mais dès qu'elle se transforme en baie vitrée ou en vitrine, ça chiffre vite ... Un rétroviseur arraché, c'est bien empoisonnant aussi ... Enfin, bref, je m'en fiche, je suis désormais juge, je fais ce que je veux, et j'applique même la CESDH à  toutes les gardes à  vue qui me passent entre les mains si j'en ai envie. []

Kader est d’accord…

[ Je crois que ce texte est le plus long que j'aie jamais écrit sur ce blog : 14.425 mots, et 72.460 signes (ah quand même, la vache...)... Je vous en demande pardon d'avance : l'idée était de vous faire partager une petite journée judiciaire, un tantinet fluctuante, dans son intégralité. Et, euh... C'est long, une journée judiciaire intégrale, parfois. J'aurais pu le découper en deux ou trois parties, mais non, pour la même raison -et parce que c'est chez moi, ici ! Madame Mô m'a dit, encourageante, me retrouvant au petit matin de la nuit blanche qu'il m'a fallu pour l'écrire, que personne ne le lirait intégralement, j'espère que vous lui donnerez tort, faites-moi plaisir ! ]

Ce dossier ne pose aucune difficulté. Enfin, je croyais

Deux gamins, même si majeurs, l'un très jeune mais avec un casier judiciaire déjà  fourni, l'autre un peu plus vieux, mais avec un seul précédent, vieux de quatre ans, ont eu l'idée, la très mauvaise idée, la veille, de "se faire un commerce", comme ça, parce qu'ils ont besoin d'argent, évidemment, mais pas seulement : aussi "pour le sport", pour se prouver à  eux-mêmes qu'ils en sont capables, comme d'autres avant eux, ainsi qu'ils l'ont lu partout dans la presse, et pour pouvoir revenir "au quartier" en disant aux potes qu'ils l'ont fait bref pour de très mauvaises raisons, normal pour une mauvaise idée.

Ils ne disent pas qu'ils "montent au braquo", ils ne connaissent pas cette expression, employée par de plus "spécialisés" qu'eux : le premier est connu pour une flopée de délits commis alors qu'il était mineur, et quelques outrages et autres vols simples plus récents, mais pas de violences ni de faits très "sérieux", même si les derniers lui ont valu quelques mois de sursis avec mise à  l'épreuve, pour lesquels il est justement actuellement suivi par le SPIP1 Lire la suite

  1. Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation, lequel notamment veille au respect par les condamnés des obligations que leur a imposées une juridiction ; j'ignore si l'inventeur de cet acronyme a pensé que nombre de délinquants sexuels y auraient des rendez-vous []

« Des fois dans ma tête, ça va mal … »

Je ne sais pas si ce dossier m'a davantage hérissée ou attristée, lorsque je l'ai préparé en vue de l'audience d'hier.
Un tout petit dossier de violences volontaires ayant entraîné une ITT1 inférieure ou égale à  huit jours, en l'occurrence un jour, l'auteur des faits étant ainsi cité à  comparaître devant le Tribunal de police.
Les faits se résument facilement : on reproche à  Benoît d'avoir, au cours d'une "crise", tenté de se suicider2 puis d'étrangler son éducatrice3, qui a réussi à  le repousser, pas avant toutefois qu'il n'ait le temps d'imprimer à  son cou griffures et ecchymoses.
La personnalité de Benoît, en revanche, offre au dossier une certaine complexité.
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  1. Incapacité totale de travail. []
  2. Ce qui n'est pas une infraction, bien sûr. []
  3. Là , oui, un peu quand même ... []

Monsieur Bertrand

Monsieur Bertrand est un instituteur d'à peu près cinquante ans, le visage assez marqué sous des cheveux mal peignés, et un désespoir assez profond lorsque je le rencontre, il y a plus d'un an : il est convoqué devant un juge d'instruction pour mise en examen, parce qu'il a commis, il y a de nombreuses années, des attouchements sur plusieurs des enfants qui étaient dans ses classes.

Il m'explique, les yeux baissés, les mains tremblantes, qu'il l'a effectivement fait, et son désespoir est profond non pas parce que pour lui, les ennuis judiciaires vont commencer, mais parce qu'il est conscient d'avoir fait du mal aux gosses, et qu'il en éprouve un véritable remords.

Je sais que ça ressemble à  un argument d'avocat, mais peu importe, dans son cas, c'est vrai, et je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi malheureux d'avoir fait ce qu'il a fait il est d'ailleurs persuadé qu'il va aller en prison, et ne s'en soucie pas, il est presque demandeur d'une sentence lourde et immédiate. Lire la suite

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Nous sommes le vendredi 3 septembre 2010, date à  laquelle non seulement ma ville, Lille, se transforme provisoirement et pour trois jours en un monumental souk, rempli de camions dégueulant de marchandises en tous genres, de petits et de gros vendeurs, et de gens, de toutes catégories sociales et de tous coins de France et d'ailleurs, pour ce qui s'appelle la Braderie de Lille, énorme bordel organisé auquel on vient dans quatre buts exclusivement : boire, manger des moules, acheter, ou vendre ; mais encore, date à  laquelle la Justice de mon pays se transforme, provisoirement j'espère, pour au maximum le week-end, en un autre monumental souk, rempli de poids-lourds de la République vomissant également leurs marchandises en tous genres, de petites et de grosses énormités, et de commentateurs, venant des quatre coins de France, pour ce qui s'appelle un Grand N'importe-quoi Judiciaire, énorme bordel pas du tout organisé duquel on se mêle dans un unique but : faire savoir qu'on ne sait rien, et le clamer très fort.

Je veux parler du placement sous contrôle judiciaire d'un homme soupçonné d'être pour quelque chose dans un dossier de braquage qui a particulièrement mal tourné, et particulièrement fait parler de lui au plan médiatique, puisqu'une fusillade s'en est suivie, que l'un des auteurs y a trouvé la mort, et que des émeutes subséquentes ont eu lieu ensuite - et je ne veux pas vous parler des émeutes physiques, mais bien de l'émeute prétendument intellectuelle que cette décision déclenche aujourd'hui... Lire la suite

Cyber Grand-Messe en ut Mineurs…

Je ne comptais pas vous parler une fois de plus d'un homme, d'une histoire, dont j'ai à  connaître parce que des infractions sexuelles supposées planent dessus (aux doux yeux du ministère public, bien sûr, comme ce qui sera listé plus bas...), mais voilà , un article publié par mon provisoirement ibérique confrère Eolas m'incite à  le faire, tant ce à  quoi il renvoie me met hors de moi - et tant les commentaires qu'il suscite, nombreux comme toujours, sont parfois totalement déraisonnables, comme à  chaque fois que l'on parle des rapports qu'entretient la Loi, notre Mère à  tous1, avec la sexualité en général, et la sexualité des mineurs en particulier.2

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  1. Donc obligatoirement incestueux, les rapports... []
  2. Pour les jeunes, justement, de tous âges y compris moins de quinze ans, qui me lisent, ce titre est une "petite variation" un peu tordue sur celui d'une œuvre inachevée de Mozart, un type qui faisait de la musique dans le temps après avoir gagné la Starac' de l'époque. Fermez les yeux et écoutez, c'est joli. []

Les clés du Paradis…

XXIéme Siècle, Nord de la France...

Ils forment un petit couple de vrais gentils : ils sont mignons, timides, se donnent facilement la main pour s'encourager mutuellement, et sont ainsi faits qu'on a immédiatement envie de bien les aimer -peut-être aussi parce qu'on sait qu'ils n'ont connu  qu'une succession de drames et de galères dans la vie, même s'ils n'ont pas encore cinquante ans à  eux deux.

Quand je l'ai rencontré lui, pour vous dire, deux années plus tôt, jeune ouvrier sans parents qui bossait depuis déjà  cinq ans, c'est parce qu'il venait me demander d'être partie civile avec lui contre les abrutis qui un soir, dans la rue, alors qu'il sortait de l'usine, l'avaient roué de coups pour lui voler sa pauvre montre, une Swatch un peu neuve, le laissant à  moitié mort sur le trottoir...
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Double Je (II)

L'audience n'est ouverte que depuis une poignée de minutes, et je jurerais que les choses sont déjà  mal engagées pour Victor. Il "passe" mal, très mal. Le problème avec lui, c'est que quoi qu'il dise, il paraît mentir. Le président vient de lui demander de confirmer son état-civil, et aussi étrange que cela puisse paraître, Victor, le regard fuyant, qui se tortille dans le box en se rongeant les ongles, a l'air de mentir jusque sur sa date de naissance.

Le tirage au sort des jurés commence. Laura me laisse exercer le droit de récusation ; la constitution du jury est un peu moins importante pour elle que pour moi, sa cliente sera de toutes façons condamnée à  l'issue de ce procès, nous le savons tous. Une première jurée potentielle est appelée, je la récuse, ainsi que deux autres, peut-être par habitude des affaires de mœurs, pour lesquelles j'essaye généralement de limiter le nombre de jurées, pour éviter autant que possible tout phénomène d'identification à  la victime. L'Avocat général bondit et récuse trois hommes coup sur coup, mais le jury sera finalement à  majorité masculine.

Serment prêté, les jurés écoutent avec la Cour le greffier lire l'ordonnance de mise en accusation. Le regard d'un juré, puis de deux, s'attarde pesamment sur Victor tandis que l'on décrit la découverte de la victime, ses blessures et sa mort. J'espère avoir choisi au mieux, il n'est de toutes façons plus temps d'y réfléchir. Lire la suite