Rien n’est jamais juste.

[Avertissement : ce récit peut être dur.]

Barbara "pousse" une avant-dernière fois, de toutes ses forces, elle est rouge brique, elle serre la main de Xavier à la lui broyer, elle l'entend vaguement qui lui parle, au milieu des encouragements des sages-femmes, "Allez ma Chérie, allez, elle est là, on voit sa tête, elle est là, bravo ma Chérie, c'est bien..."

Elle a eu mal, les contractions initiales ; puis ils ont posé la péridurale, assez vite et avec succès, et ça s'est calmé, jusqu'à il y a dix minutes, où elle a bien senti que cette fois-ci, on y était : elle allait mettre au monde leur petite fille ! Elle a respiré, poussé, bloqué, bien tout fait, comme les séances de préparation à l'accouchement lui avaient appris - elle s'était appliquée, studieuse et impatiente, parce cette grossesse, ils l'attendaient depuis combien ? Six ans ? Hors de question de se rater, ils avaient tout fait pour que tout se passe le mieux possible, Barbara, même si elle n'avait que trente-deux ans, avait bénéficié d'attentions médicales toutes particulières, tout irait bien : ils l'avaient tellement voulue, cette petite fille qui allait naître... Lire la suite

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Histoire Noire V

"S'en aller"... Non, vraiment, il n'allait pas en être question, ni cette nuit, ni demain, apparemment - on était d'ailleurs sans doute déjà demain, il n'avait plus de montre...

Jean-Marc avait fini par réussir à s'endormir, si on peut considérer que sombrer dans des rêves peuplés de cauchemars, en se sentant crasseux et profondément blessé, seul, sur une sorte de planche de bois épais scellée au mur, et en grelottant tant de fatigue nerveuse que de froid, puisse ressembler en quoi que ce soit à "s'endormir"...

Ils l'avaient réveillé, d'autres policiers que Christelle, au bout de deux ou trois heures de ce "repos", pour lui faire signer des papiers concernant le déroulement de sa garde à vue, apparemment - l'avocat, Maître Mussipont, lui avait bien dit de tout lire soigneusement avant de signer, mais il ne l'avait pas fait, trop abruti de fatigue et de peur ; et ce n'était que de la paperasse, avait indiqué l'un des flics, assez sympa - qui lui avait aussi dit qu'il avait "de la chance", il y avait relativement peu de monde, cette nuit-là, il avait une cellule pour lui tout seul. Bien de la chance, oui... Lire la suite

Aiguillage

8 heures 30, Louise enfile son blouson en jean et se prépare à  sortir. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire de sa journée - probablement marcher sans but dans le froid de décembre, explorer les ruelles de sa presque nouvelle ville, dans laquelle elle a emménagé il y a trois mois seulement. Elle va peut-être chercher aussi un petit boulot, qui l'occupera quelques heures ou quelques jours, mais ce n'est pas pour cela qu'elle sort tôt : elle aime être matinale, elle aime marcher, elle déteste rester enfermée.

Elle sort de son minuscule appartement, jette un dernier regard à  l'intérieur et referme simplement la porte derrière elle, sans la verrouiller. Il n'y a strictement rien à  voler dans son deux pièces. Rien d'intéressant. Lire la suite

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Au Guet-apens

[Avertissement : ce récit est très (trop) long, il comporte 17089 mots (!), j'en ai conscience, mais je n'ai pas su faire autrement, je ne voyais pas comment vous emmener avec moi là-bas en en supprimant des passages : tant pis (Au moins, je peux espérer qu'il vous "fera de l'usage", comme on dit dans le Nord..) ! J'ai pensé un temps le publier en plusieurs fois, mais j'aurais forcément dû le couper à des endroits qui auraient obligé le lecteur potentiel à attendre la suite, ce que j'ai supposé être désagréable -d'autant qu'il y a plusieurs suites... Bref, donc, le voilà, en un seul tenant. D'autre part, statistiquement et me connaissant, il y a sûrement des fautes, d'accord notamment : je vous prie par avance de bien vouloir m'en excuser... Enfin, il s'agit, plus que jamais, d'un récit subjectif, comme toujours (je ne trompe personne, c'est indiqué au fronton du blog) : certaines considérations sont le reflet de mon ressenti, pas forcément de l'objective réalité, dont je me demande d'ailleurs si, finalement, vieux et vaste débat, elle existe vraiment ...]

Ahmed entre dans le box des accusés, toujours aussi minuscule, particulièrement entre ses deux grands flics d'escorte, toujours aussi mal fagoté, comme s'il sortait d'un film des années 70, avec sa masse de cheveux crépus, son costume crème, pantalon pattes d'éléphant et veste cintrée à larges revers, chemise grise et large cravate à gros nœud, crème et grise évidemment.

Comme d'habitude, il a l'air de sourire - ça n'est ni l'endroit, ni le moment, mais de cela, je ne m'inquiète pas : la Cour et les jurés s'apercevront rapidement que c'est en fait une mimique, qui ne le quitte jamais, et qui ne signifie rien, même si parfois, comme maintenant, on aimerait la lui ôter.

Dans un instant, la greffière va lire l'arrêt qui a renvoyé Ahmed devant la Cour d'Assises, énumérant ce faisant les charges que la Chambre de l'Instruction a estimé suffisantes pour qu'il soit accusé d'avoir assassiné sa femme, avec la complicité de Roger.

Juste après, la Présidente, bien que la procédure française ne le prévoie pas, lui demandera seulement, avant que le procès, prévu sur trois jours, ne démarre effectivement, s'il reconnaît les faits ; elle sait, comme moi, qu'Ahmed répondra que non, qu'il est innocent - c'est ce qu'il affirme depuis son arrestation, trois ans plus tôt.
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Deux secondes…

[ Mot d'excuse : non, cette fois ce n'est pas une blague, c'est bien une nouvelle histoire ... Je ne suis pas tout à  fait mort -irradié, comme tout le monde, même si plus personne n'en parle déjà  plus, mais pas mort. C'est juste que je fatigue plus vite qu'avant, que j'ai recollé à  mon véritable travail -si, vous savez, avocat de gens- comme un forcené, ces derniers temps, et que mes deux adorables bambins prennent de la place non seulement dans nos vies, à  ma Belle et moi, mais encore dans mes nuits1, celles qu'avant je mettais à  profit pour "tenir" ce blog ... Bref, je n'abandonne pas, au contraire, même, j'ai une liste inépuisable de choses à  écrire, et j'enrage souvent de frustration de ne pas pouvoir le faire comme je le voudrais : mes plus sincères excuses, vraiment, à  ceux qui me font la gentillesse d'espérer mes petits écrits. Je vous dédie cette histoire-là , qui justement raconte en fait quelques secondes d'une vie ...]

Cette boîte de nuit a mauvaise réputation, même si Omar ne le sait pas : située en plein Vieux-Lille, à  deux pas du Palais, dans une espèce de cave sous un immeuble vétuste, il ne se passe pas une semaine sans qu'il ne s'y déroule une bagarre ou qu'un incident quelconque n'éclate devant, à  la sortie des poivrots qui y traînent encore à  la fermeture.

Mais Omar, trente-trois ans, comptable, marié, qui n'y a jamais mis les pieds et ne boit jamais, doit ce soir-là  retrouver un ami, pas vu depuis longtemps, qui travaille dans un restaurant voisin, arrivé du pays africain d'origine des deux hommes cette semaine : il a été convenu que s'il n'avait pas encore fini son service vers minuit ce vendredi soir, Omar l'attendrait au bar de la boîte d'à  côté.

C'est pour cela qu'il s'y trouve, dans la cave bondée, debout, accoudé au comptoir -sans savoir encore que cette attente ne va pas être de quelques minutes, mais va au contraire l'entraîner dans un périple judiciaire kafkaien de plus de six années ... Lire la suite

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  1. Comment ça, "Papaaaa ... Veux faire cacououou !" Mais enfin, il est cinq heures du matin, Mômette, c'est pas une heure ! Bon, pardon, j'y vais, elle beugle comme un stentor, et ça résonne sec dans le loft à  cette heure-ci, elle va réveiller Madame Mô, et ça, croyez-moi, faut pas ... Voilà , changée et recouchée, comme Petit Mô, venu aux nouvelles pour savoir s'il pouvait "avoir du saucichon" ! Te les ai terrorisés avant de les repieuter manu militari, moi, pas traîné ! Bon, n'empêche, ça n'aide pas à  la création intellectuelle, parler de caca et de saucisson à  cinq heures du mat' avec des Minuscules de deux ans et demi et bientôt-quatre-ans ... Enfin bref, où j'en étais ..? []

Petites violences entre époux

A l'appel de son dossier, Michel s'avance à  la barre. La presque quarantaine, souriant, bien habillé, respectueux dans son attitude, il paraît assez sûr de lui, et finalement plutôt moins incommodé de se retrouver à  la barre que les autres prévenus du jour. Je pense savoir pourquoi.

Il m'écoute vérifier son identité, précisant d'emblée que l'adresse figurant au dossier est provisoirement celle de son épouse Adeline, puisqu'il a été placé sous contrôle judiciaire il y a six semaines, à  l'issue de son défèrement devant le Procureur. Il vit depuis lors en foyer, respecte son obligation de pointage et a suivi des soins, même s'il m'indique d'ores et déjà  qu'il n'en voit pas trop l'utilité.

Je donne lecture de la prévention le concernant : Michel a été convoqué suivant procès-verbal du Procureur de la République, qui lui reproche d'avoir par deux fois commis des violences sur son épouse n'ayant pas entraîné d'incapacité totale de travail1 supérieure à  huit jours - en l'occurrence sept jours, pour chaque fait. J'ai à  peine fini d'énoncer les articles du Code pénal y afférents que Michel intervient pour me faire observer qu'Adeline n'a pas souhaité être présente, qu'elle lui a révélé avoir inventé toute cette histoire pour se venger d'une dispute, "un truc pas méchant, comme dans chaque couple, vous voyez" et qu'elle a normalement dû m'adresser un courrier confirmant n'avoir en réalité été victime de rien.
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  1. ITT, dans notre jargon. []

Denis

[ Avertissement : l'affaire que j'ai hésité à , puis voulu, vous raconter ici, a été la plus dure de ma carrière. Elle m'a obnubilé de nombreux mois, à  l'époque, et littéralement possédé pendant les dix-huit jours qu'a duré le procès, à  l'issue duquel j'avais perdu huit kilos... J'ai souffert, encore, près de trois semaines, pour parvenir à  l'écrire, et je suppose donc, non, je sais, qu'elle sera extrêmement dure à  lire, bien plus encore que l'histoire de Noël, pour laquelle on m'a parfois reproché de ne pas avoir prévenu mes lecteurs -ce que je fais donc cette fois : certains passages de ce texte peuvent choquer. ]

C'est le Bâtonnier en personne, ce qui est très rare, qui m'avait appelé pour me demander si j'accepterais, à  compter du jour même, d'être commis d'office au soutien des intérêts de Denis, dont la mise en examen était prévue dans quelques heures, et j'avais compris immédiatement pourquoi il prenait cette peine en entendant le nom de mon éventuel futur client : Denis, ainsi que toute la presse le racontait depuis deux jours, était suspecté de vingt-deux viols accompagnés ou suivis d'actes de torture et de barbarie, souvent commis sur des mineures, et dans des conditions d'une atrocité inimaginable...

J'avais même lu, la veille, un article dans lequel, vue la multiplicité et la sauvagerie de certains actes, les enquêteurs indiquaient avoir d'abord été persuadés qu'il ne pouvait s'agir d'un seul criminel, même totalement dément -avant de se rendre à  l'évidence, en recueillant, dans la douleur, les froids aveux de Denis, qui avait fini par raconter chaque scène, avec une glaciale précision chirurgicale, et sans la moindre émotion apparente : il avait tout fait. Seul.

Un fou... Un fou assoiffé de sexe et de sang, qui avait, en dix ans, jeté vingt-deux victimes en Enfer. Vingt-deux  terribles victimes qu'il allait falloir affronter, à  terme, ou parfois leurs familles : certaines de ses proies, certaines de ces malheureuses petites filles, n'avaient pas survécu à  leurs blessures...

J'acceptais, sans réfléchir, immédiatement -comme sans doute on saute d'une falaise sans savoir s'il y a assez de fond, en bas, dans l'eau. Sans savoir encore que le plus extraordinaire, et le plus terrifiant, ne tenait pas même dans les incroyables douleurs infligées, dans le nombre de ces anges massacrés, mais que l'indicible, le plus inhumain, se trouvait en réalité dans un regard, deux yeux aux pupilles fixes qui vous transperçaient en permanence, et dans des mots : ceux dont allait, pendant de longs mois, m'abreuver en permanence, au point qu'il m'arrive encore parfois aujourd'hui de les entendre, celui qui, dans un instant, serait devenu mon client... Lire la suite

Instinct maternel ?

Nous entrons tous les trois dans la salle d'audience, elle est déjà  là . Nous adresse un grand sourire, un peu intimidé, mais en nous regardant droit dans les yeux.

Je vois son avocate réprimer une grimace en nous voyant nous installer. Elle doit penser qu'elle a hérité d'une mauvaise composition, le Tribunal par lequel sa cliente sera jugée aujourd'hui en comparution immédiate étant constitué de trois juges par ailleurs parents d'enfants en bas âge. C'est d'ailleurs également le cas de la substitut qui soutiendra l'accusation.

La présidente vérifie l'identité de Jennifer, qui ressemble à  une adolescente, fluette, minuscule, mais a en réalité 25 ans. Qui a deux enfants, et va devoir répondre de violences habituelles commises sur la plus jeune d'entre eux, âgée de six mois, ainsi que de privation de soins. Elle est d'accord pour être jugée aujourd'hui, ne veut pas de délai, "aime autant en finir tout de suite".

On lui demande tout d'abord de nous parler d'elle-même, ce qu'elle fait de bonne grâce pour nous décrire, sourire hésitant aux lèvres et regard candide, une authentique vie de merde : elle n'a pas connu son père, qui a laissé tomber sa mère plusieurs mois avant sa naissance, et n'a jamais souhaité connaître leur enfant-accident. A dix ans, elle était régulièrement battue par sa mère, ne se rappelle d'ailleurs pas l'avoir vraiment aimée, encore moins avoir été aimée d'elle. Il lui semble avoir toujours attendu le moment où elle pourrait la quitter, et dès qu'elle en a eu l'occasion, à  peine sortie de l'enfance, elle est partie vivre avec un garçon plus vieux qu'elle, puis un autre, puis la rue, les petits vols pour manger, les squats, la chienne qu'elle avait prise avec elle pour se protéger. Les arnaques pour soutirer quelques euros aux personnes âgées qui se laissent avoir plus facilement que les autres. Le sentiment de ne pouvoir faire autrement, aucun employeur ne pouvant vouloir d'elle, sans compétence aucune, sans formation, même pas le bac. La découverte de l'héroïne, prévisible.

La rencontre avec Kevin, toxico comme elle, l'a tirée de la rue. Ils sont tombés amoureux, suffisamment pour ne jamais se quitter, arrêter l'héro (plus ou moins), se marier et faire très vite un enfant, Styvie, désiré, dorloté, "la plus belle chose de sa vie". Kevin la bat, occasionnellement, ou plus souvent lorsqu'il a un coup dans le nez, mais elle ne lui en veut pas. Elle n'a jamais déposé plainte contre lui, et même lorsque les coups portaient plus fort que d'habitude, avait tendance à  se soigner à  la maison plutôt qu'aller chercher les ennuis à  l'hôpital. Ils avaient justement réussi à  trouver une maison, presque un taudis, mais le leur, et à  y vivre tant bien que mal, essentiellement des allocs, du peu que la famille de Kevin leur donnait parfois pour les aider, de jobs occasionnels et des coups de main des copains qui dormaient fréquemment chez eux pour quelques jours ou quelques semaines. Jennifer avait même commencé à  se demander si elle ne pourrait pas obtenir une formation par le biais de l'AFPA ou autre, afin de travailler, enfin.

Et puis un jour, la catastrophe. Lire la suite

Aziz peut-il être libre ?

Ils ne se connaissent pas, mais vont se rencontrer ce jour-là  d'autant plus vite et facilement qu'ils ont le même âge, la trentaine, vivent tous les deux dans la précarité la plus extrême, sans travail ni domicile fixe, dormant dans la rue ou les foyers quand ça peut, et passant leur journée dehors, soit à  ne rien faire, seuls ou en compagnie de gens qui leur ressemblent, soit à  rechercher n'importe quoi qui puisse se convertir en nourriture, soit à  boire car ils ont ce point commun aussi qu'ils boivent, dès que possible, un peu pour le froid, un peu pour oublier, comme on dit, un peu juste pour boire.

Lui c'est Aziz, elle c'est Léa, ils ne s'étaient jamais vus, mais ce matin-là , au Parc Mitterrand1, c'est elle qui vient vers lui et l'aborde, a priori, leur version est commune pour cet épisode et tout le début de la journée, parce qu'Aziz dispose à  la fois d'une petite bouteille d'alcool, une des ces saloperies de mélanges déjà  faits qu'on vend dans les stations-service, tellement frelatée qu'en boire trop fait des trous dans l'estomac, mais peu importe ; et qu'il gesticule, tout seul comme un con, assis dans l'herbe pourtant mouillée du parc, en brandissant la dernière arnaque de la Française des Jeux, un ticket de Cash, qui vaut cinq euros à  l'achat mais comme chacun sait peut rapporter bien plus au grattage, en l'occurrence le miracle du jour pour Aziz, puisque cinquante euros : il est joyeux et déjà  un peu ivre, et dans les deux cas ça se voit et ça s'entend.

Et c'est comme ça que tout va basculer. Lire la suite

  1. A Lille, espèce de grande étendue paysagée moderne séparant les deux gares, Lille Flandres et Lille Europe, bordée d'un côté par les abords du Vieux Lille, et des trois autres par des tours de bureaux et bretelles d'accès au périph' ; de jour, c'est une sorte de plaine arpentée par des voyageurs pressés, qui évitent les groupes de jeunes qui y étudient, principalement la sexualité, et les groupes de SDF qui y picolent, le plus souvent avec des chiens en liberté ; de nuit, c'est un no man's land un peu inquiétant, avec encore les derniers groupes précités, et pas mal de prostituées venus du Vieux Lille par les anciens remparts pour y faire leurs passes, plus ou moins dans les buissons []