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	<title>Maître Mô &#187; Histoires vraies</title>
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	<description>Petite chronique judiciaire, ordinaire et subjective, qui se développera quand elle le pourra, par un avocat au Barreau de Lille</description>
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		<title>Les clés du Paradis&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 17 Jul 2010 04:41:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>Ils forment un petit couple de vrais gentils : ils sont mignons, timides, se donnent facilement la main pour s&#8217;encourager mutuellement, et sont ainsi faits qu&#8217;on a immédiatement envie de bien les aimer -peut-être aussi parce qu&#8217;on sait qu&#8217;ils n&#8217;ont connu  qu&#8217;une succession de drames et de galères dans la vie, même s&#8217;ils n&#8217;ont pas [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>Ils forment un petit couple de vrais gentils : ils sont mignons, timides, se donnent facilement la main pour s&#8217;encourager mutuellement, et sont ainsi faits qu&#8217;on a immédiatement envie de bien les aimer -peut-être aussi parce qu&#8217;on sait qu&#8217;ils n&#8217;ont connu  qu&#8217;une succession de drames et de galères dans la vie, même s&#8217;ils n&#8217;ont pas encore cinquante ans à eux deux.</p>
<p>Quand je l&#8217;ai rencontré lui, pour vous dire, deux années plus tôt, jeune ouvrier sans parents qui bossait depuis déjà cinq ans, c&#8217;est parce qu&#8217;il venait me demander d&#8217;être partie civile avec lui contre les abrutis qui un soir, dans la rue, alors qu&#8217;il sortait de l&#8217;usine, l&#8217;avaient roué de coups pour lui voler sa pauvre montre, une Swatch un peu neuve, le laissant à moitié mort sur le trottoir&#8230;<span id="more-977"></span></p>
<p>Je l&#8217;avais rangé dans mon puits sans fond personnel, cette terrible catégorie des &quot;Réprouvés de Dieu&quot;, vous savez, les gentils qui n&#8217;ont jamais de bol, ceux qui ne nuisent jamais à personne, trop occupés qu&#8217;ils sont à tenter de compenser le mal que la Vie, si chienne parfois, s&#8217;acharne, elle, à leur faire subir sans cesse, quoi qu&#8217;ils fassent pour s&#8217;en protéger -et qui n&#8217;y arrivent jamais, comme s&#8217;il &quot;était écrit&quot; qu&#8217;ils sont nés pour se débattre dans de la vase trop molle pour en sortir… Ceux dont personne ne se souvient et qu&#8217;on voit à peine, et qui ne demandent que ça, qu&#8217;on ne se soucie pas d&#8217;eux.</p>
<p>Les derniers Vrais Courageux de notre monde, aussi, qui n&#8217;ont rien, et remercient quiconque ne veut pas encore leur prendre un peu plus -tant je pense, de plus en plus, que le véritable courage, c&#8217;est souvent simplement de résister, en parvenant à continuer de se dire que ça pourrait être pire&#8230;</p>
<p>Bref, il avait obtenu, la procédure bouclée, des dommages et intérêts que le Fonds de Garantie avait couverts<sup>(1)</sup> , et si &quot;à toute chose malheur est bon&quot;, ce qu&#8217;en général je ne crois pas, cette petite manne, dans son cas, allait lui permettre de s&#8217;installer enfin dans un véritable logement, ailleurs que dans le cagibi insalubre qui lui servait jusque là à dormir.</p>
<p>Ce qui tombait bien : pendant la durée de vie du dossier chez moi, il avait rencontré quelqu&#8217;un, une copine, qu&#8217;il m&#8217;avait présentée lors de notre dernier rendez-vous, celui de la remise du chèque<sup>(2)</sup> : une fille elle aussi très gentille, très douce, qui lui allait comme un tuteur à une grande plante toute malingre tâchant de ne pas ployer sous le soleil –qui elle aussi, comme par hasard, avait été solidement amochée par la vie autrefois, les malheureux savent bien que l&#8217;addition de bilans humains négatifs peut défier les lois mathématiques, et faire que l&#8217;on se redresse…</p>
<p>Une de ces rencontres qui vous laisse, une fois les clients salués et que vous êtes sorti de leur vie, un sentiment de tendresse, un de ces dossiers où la dernière lettre de l&#8217;avocat leur souhaite bonne chance, en se réjouissant qu&#8217;enfin, ils aient l&#8217;air d&#8217;en avoir…</p>
<p>C&#8217;était il y a un an, et voilà que je vois mon petit couple reprendre rendez-vous, la semaine dernière, pour hier, me réjouissant de cette nouvelle rencontre, en espérant in petto qu&#8217;une saloperie quelconque ne leur est pas encore tombée dessus –en sachant bien que si, évidemment, on vient rarement dans un cabinet d&#8217;avocat juste pour le plaisir.</p>
<p>Ils vont bien, ils me saluent, toujours aussi timides et respectueux, ils n&#8217;ont pas changé d&#8217;un pouce<sup>(3)</sup> , ils ont l&#8217;air content de me revoir, ce qui me fait plaisir, elle est enceinte, apprends-je, et je les félicite, et puis, d&#8217;une petite voix, et presque ennuyés de devoir dire du mal de quelqu&#8217;un, ils m&#8217;expliquent, finalement, la raison de leur présence.</p>
<p>Et j&#8217;ai beau savoir que &quot;ça&quot; existe, je me mets dans une rage folle –parce que ça tombe sur eux, évidemment, eux qui sont les plus démunis de la Terre en face d&#8217;une telle situation, eux qui n&#8217;ont pas d&#8217;armes, et parce qu&#8217;un salopard profite tranquillement de cet état de fait depuis une année, en leur soutirant presque tout ce qu&#8217;ils gagnent désormais, et que &quot;ça&quot; ne devrait, vraiment, plus exister, jamais, pas à notre époque, pas avec tous les contrôles, toutes les aides, pas avec les scandales successifs, les &quot;marchands de sommeil&quot;, les lois sans cesse renforcées…</p>
<p>Ils ont pris leur logement il y a un an, dans une ville périphérique de Lille, plutôt chic, disons verte, résidentielle et plutôt friquée dans l&#8217;ensemble ; un appartement, qui présentait à peu près bien pour ce qu&#8217;ils en connaissaient à l&#8217;époque, pour la modique somme de 500 € mensuels, donc tout sauf modique, mais ils avaient, on l&#8217;a vu, un peu de sous, c&#8217;était leur premier logement réellement &quot;normal&quot; et &quot;à eux&quot;, et ils avaient à l&#8217;époque tous deux un emploi.</p>
<p>Et puis, nous étions en été.</p>
<p>Mais après, il y a eu la pluie, puis l&#8217;hiver, et, malgré leurs demandes, toujours respectueuses, et jamais suivies d&#8217;effet …</p>
<p>Oh, je vous en reparle dans un instant, de la litanie des scandales affectant ce &quot;logement&quot;, mais, bien que j&#8217;exerce un métier dans lequel personne ne niera le poids des mots, il y a des fois, comme ça, où les images, du genre des cinq photographies que mes clients m&#8217;ont étalées sur le bureau, et qui m&#8217;ont mis en rage, parlent très bien toutes seules, et mieux que je ne pourrais jamais le faire, alors allons-y, et désolé si vous en êtes au petit-déjeuner : avec par ordre d&#8217;entrée en scène cauchemardesque et de gauche à droite, le chauffage antédiluvien qui n&#8217;a jamais fonctionné, la chaudière hors d&#8217;usage, le répugnant bac à douche, la cuvette des chiottes empuantie et hors service, et la fuite au compteur général d&#8217;eau (qui leur génère donc des factures uniquement afférentes à l&#8217;eau perdue, aucune autre ne pouvant être consommée dans ces lieux où même un porc n&#8217;accepterait pas de vivre)<sup>(4)</sup> :</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<div id="attachment_979" class="wp-caption aligncenter" style="width: 234px"><a href="http://maitremo.fr/wp-content/etat-lieux-pouris.jpg" rel="lightbox[977]"><img class="size-medium wp-image-979" title="etat-lieux-pouris" src="http://maitremo.fr/wp-content/etat-lieux-pouris-e1279334932272-224x300.jpg" alt="XXIéme Siècle, Nord de la France..." width="224" height="300" /></a><p class="wp-caption-text">Ces choses sont louées. Pas jetées ni détruites : louées...</p></div>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Riant, non ?</p>
<p>Cinq cents euros par mois, religieusement réglés depuis un an même pas seulement à une propriétaire, mais à une agence intermédiaire, pourquoi se refuser ses éminents services, lorsqu&#8217;on possède un tel endroit, il ferait beau voir qu&#8217;on ait en plus à le gérer soi-même, je suppose&#8230;</p>
<p>Avec, détail amusant numéro un, le fait que mon client a perdu son travail peu de temps après l&#8217;entrée dans les lieux, et n&#8217;a pu en retrouver, et qu&#8217;il est trop jeune pour bénéficier du RSA, tandis que sa compagne gagne six cents euros mensuels, et qu&#8217;il ne leur reste même pas cent euros par mois pour vivre, pour avoir le droit de dormir dans cet immondice !!</p>
<p>Et, détail amusant numéro deux, le fait que mes clients, tout timides, coincés et dépassés par les procédures qu&#8217;ils soient, ont tout de même tenté de monter un dossier CAF pour obtenir l&#8217;APL, c&#8217;est fou ce qu&#8217;on se débrouille plus vite lorsqu&#8217;on crève de faim et de froid, et que la CAF n&#8217;a pas pu la leur accorder, lisez la lettre ci-dessous, du fait que la demande porte sur un &quot;logement indécent !&quot;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<div id="attachment_978" class="wp-caption aligncenter" style="width: 234px"><a href="http://maitremo.fr/wp-content/let-caf-indecent.jpg" rel="lightbox[977]"><img class="size-medium wp-image-978" title="let-caf-indecent" src="http://maitremo.fr/wp-content/let-caf-indecent-224x300.jpg" alt="Et la conséquence, c'est..?" width="224" height="300" /></a><p class="wp-caption-text">Et la conséquence, c&#39;est..?</p></div>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Ainsi, ce galetas en voie de pourriture n&#8217;a jamais eu le moindre chauffage, que les nordistes se souviennent de cet hiver, ni non plus d&#8217;eau chaude, j&#8217;ai dix témoins de ce que mes clients se douchent et se lavent à tour de rôle chez eux, un unique filet d&#8217;eau froide desservant tout l&#8217;appartement, ses fenêtres laissent toutes passer l&#8217;eau et l&#8217;air, l&#8217;une d&#8217;elles étant cassée, la chasse d&#8217;eau ne fonctionne pas ni ne l&#8217;a jamais fait -mes clients, sincèrement j&#8217;en tremble, défèquent dans du papier journal, tous les robinets fuient, y compris le général, toutes les évacuations sont bouchées, les murs sont détrempés et ne sèchent pas&#8230;</p>
<p>Mes clients étaient, également, surpris de leur note EDF, et ils ont récemment compris pourquoi : les parties communes de l&#8217;immeuble sont raccordées à leur compteur : ils payent, en plus, la note d&#8217;une eau qui tombe au goutte à goutte dans un seau, et la note d&#8217;une électricité qui alimente les lumières de tout l&#8217;immeuble…</p>
<p>Lui présente désormais une allergie médicalement constatée, ils ont vécu l&#8217;essentiel de cette année dans le froid, la flotte, et les odeurs nauséabondes en provenance de la salle de bains, tout reste constamment humide y compris les vêtements…</p>
<p>Et ils n&#8217;ont pas &quot;rien fait&quot; : ils ont écrit, plusieurs lettres, l&#8217;agence (de quoi ??) les renvoyant au propriétaire, lequel ne les renvoie à rien, se contentant de ne rien répondre ; ils ont déposé une dizaine de demandes de logements sociaux, mais étaient un peu trop riches il y a quelques mois encore, et en tout cas pas prioritaires, même maintenant…</p>
<p>Ils payent rubis sur l&#8217;ongle, et ne sont pas partis, et ont mis du temps à venir me trouver, c&#8217;est vrai -mais ils sont ainsi, ils ne croient pas qu&#8217;on puisse réellement les aider, ils ne veulent nuire à personne, ils ont pensé que bien sûr, la propriétaire allait enfin faire le nécessaire, que c&#8217;était un accident -et peut-être aussi qu&#8217;au fond d&#8217;eux-mêmes, ils ont doucement développé, année après année, ce &quot;gène du Réprouvé&quot; qui leur a fait croire que c&#8217;était leur destin, que tout le monde vit ça, qu&#8217;il ne faut pas se plaindre parce qu&#8217;on a déjà un toit, malgré tout&#8230;</p>
<p>Et puis, pas de logement social, pas de RSA, pas de CAF, pas de chiottes, pas d&#8217;eau chaude, pas de droits, pas de vagues, pas de plainte, pas de réponses : je crois qu&#8217;ils avaient quelques raisons de penser que rien ne changerait, dans leur logique à eux. Et qu&#8217;on peut difficilement leur en vouloir&#8230;</p>
<p>Vous savez ce qui les a finalement décidés à venir chez l&#8217;avocat ? Les récentes chaleurs. Qui nous nous comblaient, mais qui, eux, leur ont rappelé que ça ne durerait pas, et qu&#8217;après août, il faudrait vite affronter un nouvel hiver, avec un petit à venir : ça s&#8217;appelle, et ne croyez pas que j&#8217;exagère, de la peur.</p>
<p>Ce n&#8217;est pas du pénal, et lorsque je prends un dossier civil, en général, je le fais en étant plutôt apaisé… Pas là.</p>
<p>Ce n&#8217;est pas du pénal, mais ça devrait. On y pensera même très fort&#8230;</p>
<p>Alors bien sûr, en tout cas, on saisit l&#8217;<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Agence_r%C3%A9gionale_de_sant%C3%A9" target="_blank">ARS</a> et les services de la Ville en urgence, on va accélérer la demande d&#8217;aide juridictionnelle pour qu&#8217;un huissier puisse venir bien tout constater rapidement, on va aller demander au juge des référés de les autoriser à consigner leurs loyers, je veux, non, j&#8217;exige, que cette vieille carne de propriétaire ne touche plus un centime de l&#8217;argent de ce couple, on va demander au juge du fond de la condamner à enfin tout mettre en état, et à verser tous les dommages et intérêts qu&#8217;on pourra lui faire cracher –j&#8217;irais bien tenter d&#8217;obtenir l&#8217;autorisation de brûler ce truc moi-même, si faire se pouvait…</p>
<p>Et au-delà, on va &quot;activer les réseaux&quot; qu&#8217;on peut, nous, avoir la chance d&#8217;avoir, comme on dit en politique, pour se dépêcher de leur obtenir un véritable logement -elle attend leur enfant, ça va aider, paraît-il&#8230;</p>
<p>Mais, bon sang, comment peut-on faire du profit de cette façon-là, et avec l&#8217;argent de ces gens-là, dans ces conditions-là, aujourd&#8217;hui, en France ?</p>
<p>Comment cette propriétaire, dont je vois sur le bail qu&#8217;elle habite une autre ville voisine de Lille, la plus riche, la plus cotée, maisons et appartements hors de prix avec souvent vue sur le golf, et peut-être dans l&#8217;avenue la plus luxueuse de ladite ville, comment peut-elle sereinement, le soir, éteindre son écran plat, ôter ses pantoufles, et se glisser dans ses draps frais, sans qu&#8217;aucune des images de son gourbi insalubre ne vienne la hanter, sans que les demandes de plus en plus pressantes qu&#8217;elle a reçu de ses jeunes locataires, par voie de recommandés hors de prix, truffés de fautes d&#8217;orthographe, mais aussi de formules de politesse et de suppliques naïves, ne l&#8217;empêchent de s&#8217;endormir..?</p>
<p>Comme je le leur ai dit, ce serait vraiment bien, une loi qui autoriserait, dans de telles circonstances d&#8217;abus manifeste, et même de dénégation totale de ce qu&#8217;est un être humain et du mot &quot;décence&quot;, juste un échange, celui des domiciles respectifs, pour la même durée…</p>
<p>Bon, je sais, vous connaissiez déjà ce type de situation, malheureusement pas rare en France, et je suis certain qu&#8217;en cherchant bien, et peut-être même pas, les greffes des Tribunaux d&#8217;Instance de partout doivent en déborder, il y a pire –et vous vous dites peut-être que j&#8217;ai l&#8217;air d&#8217;accoucher de ma propre naïveté, je sais…<sup>(5)</sup></p>
<p>Mais voyez-vous, je voulais notamment parler d&#8217;eux pour exsuder ma colère, mais pas seulement : aussi à cause du fait que même cette escroquerie caractérisée, qui leur vaut notamment d&#8217;être malades –je vous rappelle qu&#8217;elle est enceinte, et que dans mon Nord chéri l&#8217;été dure jusqu&#8217;au 20 août et est suivi de huit mois hivernaux- et, pardon mais il n&#8217;y a pas d&#8217;autres termes, de puer la merde en sortant de chez eux jusqu&#8217;à la douche salvatrice d&#8217;un ami, oui, même ça, n&#8217;a pas -encore, mais je crois que personne n&#8217;y arrivera jamais- réussi à entamer leur profonde gentillesse, et leur douceur.</p>
<p>Ils m&#8217;ont, par exemple, demandé en partant, et après que l&#8217;on eut ensemble téléphoné à tout ce qu&#8217;on pouvait d&#8217;organismes divers et variés, et d&#8217;assistantes sociales, aussi, de bien vouloir les &quot;excuser pour le dérangement&quot;…</p>
<p>Il y a des personnes qui ont tellement souffert qu&#8217;elles n&#8217;ont aucune, strictement aucune, méchanceté en elles.</p>
<p>Des Êtres Humains qui, s&#8217;ils sont une proie facile, inspirent aussi un drôle de respect, et font qu&#8217;on reçoit, une fois de plus, en pleine face, la dignité des gens frappés d&#8217;injustice&#8230; Ils seraient tout rouges, de lire mes grandes phrases, et c&#8217;est exactement ce qu&#8217;ils méritaient : un peu de chaleur.</p>
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		<title>Double Je (II)</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jun 2010 06:40:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
		<category><![CDATA[Assises]]></category>
		<category><![CDATA[avocat]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>L&#8217;audience n&#8217;est ouverte que depuis une poignée de minutes, et je jurerais que les choses sont déjà mal engagées pour Victor. Il &#34;passe&#34; mal, très mal. Le problème avec lui, c&#8217;est que quoi qu&#8217;il dise, il paraît mentir. Le président vient de lui demander de confirmer son état-civil, et aussi étrange que cela puisse paraître, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>L&#8217;audience n&#8217;est ouverte que depuis une poignée de minutes, et je jurerais que les choses sont déjà mal engagées pour Victor. Il &quot;passe&quot; mal, très mal. Le problème avec lui, c&#8217;est que quoi qu&#8217;il dise, il paraît mentir. Le président vient de lui demander de confirmer son état-civil, et aussi étrange que cela puisse paraître, Victor, le regard fuyant, qui se tortille dans le box en se rongeant les ongles, a l&#8217;air de mentir jusque sur sa date de naissance.</p>
<p>Le tirage au sort des jurés commence. Laura me laisse exercer le droit de récusation ; la constitution du jury est un peu moins importante pour elle que pour moi, sa cliente sera de toutes façons condamnée à l&#8217;issue de ce procès, nous le savons tous. Une première jurée potentielle est appelée, je la récuse, ainsi que deux autres, peut-être par habitude des affaires de mœurs, pour lesquelles j&#8217;essaye généralement de limiter le nombre de jurées, pour éviter autant que possible tout phénomène d&#8217;identification à la victime. L&#8217;Avocat général bondit et récuse trois hommes coup sur coup, mais le jury sera finalement à majorité masculine.</p>
<p>Serment prêté, les jurés écoutent avec la Cour le greffier lire l&#8217;ordonnance de mise en accusation. Le regard d&#8217;un juré, puis de deux, s&#8217;attarde pesamment sur Victor tandis que l&#8217;on décrit la découverte de la victime, ses blessures et sa mort. J&#8217;espère avoir choisi au mieux, il n&#8217;est de toutes façons plus temps d&#8217;y réfléchir. <span id="more-972"></span></p>
<p>Les témoins de personnalité se succèdent sur cette première matinée, assez rapidement, car ils sont peu nombreux. Ce sont essentiellement les membres de la famille de Victor, sa curatrice étant seule venue témoigner pour Cécilia. Tous décrivent un couple de marginaux, alcooliques, toxicomanes, incapables d&#8217;assurer l&#8217;éducation de leurs enfants, dont le placement a fait le désespoir de la mère de Victor. Aucun ne semble comprendre comment leur famille d&#8217;honnêtes travailleurs a pu produire pareil phénomène. Malgré tout, ils ont tenu à venir le soutenir au cours de ce procès comme durant sa détention provisoire : il est leur fils, leur frère.</p>
<p>C&#8217;est ensuite au tour des experts de venir évoquer les divers rapports remis au juge d&#8217;instruction, médecin légiste, psychiatres, psychologue. Je questionne particulièrement les Drs ABIDAL et TREZEGUET, qui ont mené la contre-expertise psychiatrique de Victor et n&#8217;ont pas conclu à l&#8217;altération de son discernement et du contrôle de ses actes, contrairement au Dr HENRY. Ils expliquent leurs divergences par le fait que la médecine est un art, pas une science exacte.</p>
<p>Cécilia est ensuite la première à être interrogée au fond, et sans surprise, maintient les accusations qu&#8217;elle a portées à l&#8217;encontre de Victor dès son placement en garde à vue. Elle lui attribue l&#8217;initiative de l&#8217;agression, le choix de la victime, la planification de la violence à exercer. Elle lui attribue l&#8217;essentiel des coups portés, les plus violents, et l&#8217;étranglement qui a laissé les marques si visibles sur les photos. A la demande du président, elle précise qu&#8217;elle sait bien que charger Victor ne diminuera ni ses torts, ni la condamnation à venir, et rappelle qu&#8217;elle n&#8217;accuserait pas gratuitement le père de ses enfants, alors qu&#8217;elle préfèrerait que ses fils grandissent en voyant au moins un de leurs parents, consciente qu&#8217;elle est de devoir pour sa part rester incarcérée de longues années encore.</p>
<p>Dans mon dos, Victor tremble de rage. Il n&#8217;arrive pas à comprendre pourquoi elle paraît systématiquement plus crédible que lui.</p>
<p>Son interrogatoire à lui tourne court : il n&#8217;a jamais mis un pied dans cet appartement, n&#8217;a jamais violenté qui que ce soit, n&#8217;a jamais volé. <em>&quot;Vous n&#8217;êtes pas quelqu&#8217;un de violent ?&quot;</em> lui demande le président. <em>&quot;Non.&quot; &quot;Comment expliquez-vous alors les multiples mains-courantes déposées par votre ex-compagne, les déclarations de vos propres parents, de vos amis, les hospitalisations de Cécilia ?&#8230;&quot;</em> Aucune réponse, évidemment. Quant aux aveux, il a été roué de coups par les policiers, il le répète. Les jurés prennent des notes, avec pour certains la moue sévère de celui auquel on est en train de mentir éhontément.</p>
<p>Je me rappelle ma première entrevue avec Victor. Laura était de permanence et avait donc été appelée par la PJ pour s&#8217;entretenir avec les deux gardés à vue, mais soupçonnant des intérêts contraires, m&#8217;a demandé d&#8217;intervenir pour lui tandis qu&#8217;elle s&#8217;occuperait de Cécilia. Dans le réduit réservé aux entretiens des gardés à vue avec leurs avocats, il m&#8217;a paru terrorisé, me répétant constamment qu&#8217;il n&#8217;avait rien fait, qu&#8217;elle voulait le faire tomber pour se venger. J&#8217;ai tenté de le calmer, je lui ai recommandé de ne rien dire dont il ne soit absolument sûr, ou de ne rien dire du tout s&#8217;il se sentait perdu. Lorsque par la suite, j&#8217;ai pris connaissance de la procédure lors de la première comparution de Victor devant le juge d&#8217;instruction, j&#8217;ai constaté qu&#8217;il avait fait exactement le contraire, en accusant d&#8217;abord un tiers, puis en avouant sa propre responsabilité. Difficile de savoir quand le croire, me suis-je dit.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il entend Cécilia affirmer, au retour de la suspension suivante,  qu&#8217;il lui a proposé 3000 euros si elle revient sur ses accusations, il  explose. Le président demande aux policiers si les accusés ont pu s&#8217;entretenir sans qu&#8217;on les entende, le chef d&#8217;escorte répond qu&#8217;effectivement, Victor a murmuré quelques mots à l&#8217;oreille de Cécilia en la croisant entre deux portes. Prié de révéler ce qu&#8217;il lui a dit, Victor ne répond pas. Deux gardes doivent désormais s&#8217;asseoir entre eux  dans le box.</p>
<p>Le témoin suivant est l&#8217;un des deux directeurs d&#8217;enquête, celui qui s&#8217;est plus particulièrement occupé de la garde à vue de Cécilia. Il rappelle que celle-ci est immédiatement passée aux aveux, en s&#8217;impliquant tout autant que son compagnon. Qu&#8217;elle paraissait soulagée de pouvoir tout dire. Qu&#8217;elle paraissait aussi trop bête (pardon, <em>&quot;limitée&quot;</em>) pour tout inventer.</p>
<p>C&#8217;est son collègue qui m&#8217;intéresse davantage, bien sûr. Le commandant qui a suivi la garde à vue de Victor, dont celui-ci me chuchote dès qu&#8217;il le voit s&#8217;avancer vers la barre que <em>&quot;c&#8217;est lui qui m&#8217;a donné les coups.&quot;</em> Lorsqu&#8217;il a fini de retracer le déroulement de la garde à vue, je demande à haute voix à Victor si cet homme est bien l&#8217;auteur des violences policières qu&#8217;il dénonce. Victor se dresse aussitôt dans le box comme un diable surgissant de sa boîte, le doigt tendu : <em>&quot;Ouais, enfoiré, c&#8217;est toi qui m&#8217;as  tabassé, je te reconnais !&quot;</em> Bizarrement, cette déclaration sonne complètement faux, surjouée, je le vois dans le regard de la Cour et du Ministère public, sans même parler de ma consoeur de la partie civile, qui souffle comme une forge en levant les yeux au ciel. Le policier a beau jeu d&#8217;assurer ensuite, la main sur le coeur, vivante image de la vertu outragée, qu&#8217;il n&#8217;a jamais ne serait-ce qu&#8217;effleuré un gardé à vue, que ce n&#8217;est <em>&quot;pas le genre de la maison&quot;</em>, qu&#8217;il tient son dossier administratif à disposition de la Cour si quelqu&#8217;un veut y chercher trace de comportements contraires au Code de déontologie. Je l&#8217;interroge avec persistance sur les conditions de cette garde à vue, sans pouvoir non plus faire exagérément durer ce moment sous peine de passer pour acharné, et pour tout dire de mauvaise foi. Peine perdue, il ne lâche rien.</p>
<p>Le passage de Farid A. à la barre des témoins parachèvera l&#8217;image de menteur pathologique dont je sais qu&#8217;elle colle déjà à Victor depuis le début de ce procès, en y ajoutant un aspect revanchard et calculateur qui cadre difficilement avec l&#8217;hypothèse de l&#8217;innocent accusé à tort.</p>
<p>Je profite d&#8217;une suspension pour conseiller à Victor d&#8217;en dire le moins possible dorénavant, jusqu&#8217;à la clôture des débats. Il ne comprend pas trop, c&#8217;est son procès après tout, comment va-t-il convaincre les juges de son innocence s&#8217;il se tait ? Je lui demande de me faire confiance. Comment lui expliquer qu&#8217;il paraît s&#8217;enfoncer à chaque mot ?</p>
<p>Je n&#8217;écoute que d&#8217;une oreille la plaidoirie de la partie civile, qui comme il est généralement d&#8217;usage épouse la thèse de l&#8217;accusation, et décrit avec un luxe de détails macabres l&#8217;interminable agonie de Johanna B., battue et laissée pour morte par les deux monstres dont la condamnation est attendue par toute une famille.</p>
<p>Les réquisitions sont ensuite conformes à ce que j&#8217;en attendais, conformes au règlement<sup>(1)</sup> , évidemment. 25 ans pour les deux accusés, rien d&#8217;étonnant, sauf peut-être pour Laura, qui espérait un quantum requis moins élevé eu égard à l&#8217;altération du discernement et du contrôle de ses actes relevé par le Dr HENRY chez Cécilia.</p>
<p>Laura prend la parole pour la défense de Cécilia, en &quot;plaidant la personnalité&quot;, c&#8217;est à dire en se plaçant dans l&#8217;optique de la peine que la Cour ne va pas manquer de prononcer. Femme battue, mère privée de ses enfants, toxicomane sous curatelle : qui pourrait rester insensible en entendant l&#8217;histoire de Cécilia, cette déchéance continue que dépeint justement ma consoeur, et qui n&#8217;avait que peu de chances de finir ailleurs qu&#8217;aux Assises ?</p>
<p>La personnalité de Victor ne mériterait pas moins d&#8217;intérêt de la part de ses juges, mais je ne peux pas adopter le même angle que Laura, puisque je veux obtenir son acquittement. Pas de &quot;subsidiaire&quot; en pénal : affirmer d&#8217;une part que Victor n&#8217;a pas commis les faits qu&#8217;on lui reproche, tout en expliquant d&#8217;autre part que l&#8217;éventuelle peine  que l&#8217;on pourrait &quot;par extraordinaire&quot; lui infliger devrait être adaptée à sa personnalité constituerait un grave contresens.</p>
<p>L&#8217;examen des faits et des preuves présentées par le Parquet devra donc suffire à disculper Victor.</p>
<p>Je me lève, balaye juges et jurés du regard, et leur rappelle en préambule que mon rôle n&#8217;est pas de défendre une thèse irréaliste dès lors qu&#8217;elle est celle de mon client, mais de m&#8217;assurer que celui-ci puisse bénéficier de l&#8217;ensemble des droits qui lui sont reconnus. Qu&#8217;ils ne doivent le condamner que s&#8217;il ne subsiste pas dans leur esprit le moindre doute concernant sa culpabilité. Qu&#8217;il appartient au Ministère public d&#8217;apporter la preuve irréfutable de cette culpabilité.</p>
<p>Or le Parquet n&#8217;avance en définitive que deux éléments probants dans ce dossier : les accusations de Cécilia et les aveux de Victor.</p>
<p>Les premières peuvent facilement être combattues : la personnalité de Cécilia comporte suffisamment d&#8217;éléments de nature à rendre discutables ses affirmations. Elle avait au moment des faits des raisons d&#8217;agresser Johanna, elle avait déjà été condamnée à plusieurs reprises pour vols aggravés, contrairement à Victor, et pouvait parfaitement passer à l&#8217;acte sans avoir besoin d&#8217;y être poussée par qui que ce soit. Son absence d&#8217;intérêt à impliquer Victor n&#8217;est pas un dogme : elle peut parfaitement avoir décidé de ne pas &quot;tomber&quot; seule, elle peut lui en vouloir (il est après tout établi qu&#8217;il l&#8217;a fréquemment battue), elle peut enfin vouloir &quot;couvrir&quot; son co-auteur par peur, par amour ou que sais-je. Il est d&#8217;ailleurs tout à fait possible que Cécilia ait agressé Johanna B. sans être aidée de quiconque : son saignement sur le fauteuil peut s&#8217;expliquer d&#8217;autres manières que par un coup porté par un éventuel co-auteur, à commencer par un mouvement de défense de la victime elle-même.</p>
<p>J&#8217;insiste sur le fait, essentiel, que l&#8217;ADN de Victor n&#8217;a nullement été retrouvé dans l&#8217;appartement de Johanna, non plus que ses empreintes digitales, alors que Cécilia a laissé profusion de traces exploitables tout en affirmant avoir été moins violente que son compagnon à l&#8217;égard de la victime. Il est inimaginable que dans le cadre décrit (présence de plusieurs heures dans l&#8217;appartement, multiples actes de violence, fouille minutieuse du logement), Victor ait pu agir ainsi que Cécilia le décrit sans laisser une seule trace de son passage sur les lieux ou le corps de Johanna B..</p>
<p>Quant aux aveux de Victor, de même que l&#8217;ensemble des mensonges et approximations qui ont pu lui être reprochés au cours de l&#8217;instruction comme du procès, ils peuvent s&#8217;expliquer autrement que par la certitude de sa culpabilité.</p>
<p>Victor n&#8217;est ni un surhomme, ni même un citoyen modèle, juste un paumé dont le chemin a croisé celui d&#8217;une femme aussi marginale que lui. Leur vie ensemble a été chaotique, leurs responsabilités en la matière partagées. Difficile, dans ces conditions, de se présenter serein et inébranlable devant des policiers qui lui affirment détenir la preuve de sa culpabilité, et lui laissent entrevoir qu&#8217;il s&#8217;en sortira à meilleur compte en se montrant coopératif.</p>
<p>Devant les policiers, puis le juge d&#8217;instruction, jusque devant la Cour d&#8217;assises, Victor n&#8217;a tout simplement jamais eu les moyens d&#8217;apporter à chaque question la réponse nette et précise que l&#8217;institution judiciaire attend du justiciable standard, qui peut pourtant légitimement peiner à la lui fournir : <em>&quot;oui, je me souviens très bien de ce que j&#8217;ai fait au cours de la soirée du 29 novembre, il y a six semaines : tout d&#8217;abord, de 19 h 15 à 19 h 30, j&#8217;ai &#8230;&quot;</em>. Tel un lapin pris dans les phares d&#8217;un camion, il a essayé de donner à chaque question posée la réponse qui lui permettrait de s&#8217;en sortir du mieux possible. Même pas besoin d&#8217;user de violence à son égard : la menace de la prison avait largement suffi, dès les premières heures de garde à vue, à le plonger dans l&#8217;état de panique dans lequel je l&#8217;ai trouvé lors de notre premier entretien. Alors il a d&#8217;abord accusé Farid, en ne voyant probablement pas plus loin que les quelques minutes pendant lesquelles il allait pouvoir respirer avant qu&#8217;on ne le coince. Puis il a fini par avouer, parce que c&#8217;était finalement plus facile, conforme à ce qu&#8217;on attendait manifestement de lui, conforme d&#8217;ailleurs au point que chaque élément de ces aveux se trouvait déjà en possession des enquêteurs grâce aux accusations de Cécilia (hormis cette fumeuse histoire de bouteille évoquée par le Ministère public, dont j&#8217;affirme qu&#8217;elle ne démontre rien), et parce qu&#8217;il devait espérer pouvoir revenir sans mal sur ses déclarations une fois sorti du cadre de la garde à vue, devant un juge. Et il doit être relevé que dès qu&#8217;il en a eu la possibilité, Victor a rétracté ses aveux auprès du juge d&#8217;instruction, même s&#8217;il s&#8217;est contenté de se taire lors de sa première comparution devant lui, c&#8217;est vrai.</p>
<p>Même attitude lorsqu&#8217;il a dû décrire les actes violents qu&#8217;il a dit avoir subis : peut-on vraiment attendre aujourd&#8217;hui de Victor, avec les moyens intellectuels qui sont les siens, qu&#8217;il se rappelle exactement à quelle heure et dans quel ordre il s&#8217;est vu administrer, oh, presque rien sans doute, une tape sur l&#8217;épaule ou sur l&#8217;oreille, une bousculade, accompagnée de cris auxquels il ne s&#8217;attendait pas, par exemple ? Evidemment, de tels gestes ne laissent pas de traces susceptibles d&#8217;être constatées par examen médical. Evidemment, la tentation était grande pour Victor de forcer le trait, de transformer ces gestes en coups. Evidemment, ça n&#8217;a pu que le faire passer pour un menteur invétéré aux yeux du juge d&#8217;instruction, du Parquet et même de la Cour.</p>
<p>Même attitude irréfléchie enfin lorsqu&#8217;il a tenté de donner au juge d&#8217;instruction divers alibis pour la soirée du 29 novembre, et lorsqu&#8217;il a été contredit par Rafael et Ahmed (dont le témoignage, au passage, n&#8217;est pas nécessairement plus crédible que le sien). A chaque fois, tenter de s&#8217;échapper, jusqu&#8217;au prochain piège &#8230;</p>
<p>Alors non, ce n&#8217;est peut-être pas l&#8217;attitude rêvée de l&#8217;innocent modèle que Victor R. a adoptée, mais avait-il vraiment les moyens d&#8217;en choisir une autre ?</p>
<p>Il n&#8217;y a aucune preuve tangible dans ce dossier de la culpabilité de Victor. Une Cour d&#8217;assises ne peut pas emprisonner quelqu&#8217;un pour 25 ans, comme le réclame l&#8217;Avocat général, en s&#8217;appuyant sur un dossier vide, sur de simples présomptions.</p>
<p>Les débats sont maintenant clos, la liste des questions et <a href="http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=48014C004ECAE620F8D1B496DC2BEE43.tpdjo11v_2?idArticle=LEGIARTI000006576293&amp;cidTexte=LEGITEXT000006071154&amp;dateTexte=20100618" target="_blank">l&#8217;avertissement</a> (magnifique) aux jurés sont lus par le président, la Cour se retire pour délibérer.</p>
<p>Si j&#8217;ai réussi à instiller le doute dans l&#8217;esprit de cinq juges ou jurés quant à la culpabilité de Victor, il sera reconnu innocent.</p>
<p>Je sors dans la cour en compagnie de Victor (et de son escorte, bien sûr), je lui offre une cigarette, il est anxieux de savoir s&#8217;il s&#8217;est bien comporté (je le rassure vaguement), il me demande si tout s&#8217;est bien passé, si ça va aller. Je n&#8217;en sais rien, mais je lui dis que je l&#8217;espère. Il retourne ensuite attendre dans la salle des témoins, désormais vide, tandis que Laura et moi allons patienter dans les locaux de l&#8217;Ordre.</p>
<p>Deux heures passent, j&#8217;arpente la salle des pas perdus et vois soudain l&#8217;huissier se diriger précipitamment vers la salle des délibérés, l&#8217;Avocat général et le greffier arrivent presque aussitôt, tout le monde retourne dans la salle d&#8217;audience. &quot;<em>Délibéré court, c&#8217;est très bon ou très mauvais&quot; </em>murmure machinalement Laura.</p>
<p>L&#8217;audience reprend, le président rend le verdict. Je croise le regard   de l&#8217;Avocat général. Je sais que nous nous retrouverons tous dans   quelques mois.</p>
<p style="text-align: right;">[La parole est à <a href="http://maitremo.fr/2010/06/18/double-je-i/" target="_blank">l'Accusation</a>]</p>
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<ol class="footnotes"><li id="footnote_0_972" class="footnote">Autre nom donné au réquisitoire définitif rédigé par le Parquet à la fin d&#8217;une information judiciaire.</li></ol>]]></content:encoded>
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		<title>Double Je (I)</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jun 2010 00:00:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
		<category><![CDATA[Assises]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>Trois jours prévus au coeur de cette session d&#8217;Assises. Une durée correcte au vu des faits (vol avec violences ayant entraîné la mort de la victime sans intention de la donner, réclusion criminelle à perpétuité encourue) et de l&#8217;acquittement plaidé par l&#8217;un des accusés. J&#8217;ai de la chance : mon Parquet Général considère que les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>Trois jours prévus au coeur de cette session d&#8217;Assises. Une durée correcte au vu des faits (vol avec violences ayant entraîné la mort de la victime sans intention de la donner, réclusion criminelle à perpétuité encourue) et de l&#8217;acquittement plaidé par l&#8217;un des accusés.</p>
<p>J&#8217;ai de la chance : mon Parquet Général considère que les &quot;beaux&quot; dossiers ne sont pas forcément son apanage, et ne nous envoie donc pas exclusivement aux Assises sur les affaires de viol. Cela fait déjà plusieurs mois que le substitut général chargé de l&#8217;audiencement m&#8217;a demandé si je souhaitais soutenir l&#8217;accusation dans le procès Cécilia J./Victor R., et que j&#8217;ai accepté, non sans enthousiasme d&#8217;ailleurs : j&#8217;ai suivi ce dossier depuis le tout début, depuis la découverte des faits, j&#8217;ai ouvert l&#8217;information judiciaire, requis le placement puis le maintien en détention provisoire des deux mis en examen, rédigé le réquisitoire définitif. Le substitut général a pris mon opinion sur ce dossier, s&#8217;est enquis de ce que je requerrais le cas échéant, et j&#8217;ai été désignée. Me voici Avocat général pour trois jours. <span id="more-961"></span></p>
<p>Avant d&#8217;entrer dans la salle, je passe saluer le président et ses assesseurs, de la façon distante particulière aux journées d&#8217;Assises, car même si nous  travaillons et déjeunons fréquemment ensemble le reste de l&#8217;année, nous limitons tacitement nos contacts durant les procès criminels. <em>Justice must not only be done, it must also be seen to be done. </em>Pas de bises devant les jurés donc, et distance respectueuse à l&#8217;égard des parties et de leurs avocats également.</p>
<p>L&#8217;audience s&#8217;ouvre, les accusés sont introduits dans le box, le tirage au sort des jurés peut commencer. Le Parquet Général m&#8217;a appelée la veille pour m&#8217;informer que l&#8217;une des jurées, assez âgée, a confié la semaine dernière, à un substitut général, à l&#8217;issue de la première affaire, ne pas se sentir capable de supporter la pression, la lourdeur des débats, la gravité des faits &#8230; Le collègue en question l&#8217;a d&#8217;ailleurs vue pleurer discrètement à plusieurs reprises, au cours des deux jours d&#8217;audience. Bref, si le nom de cette jurée est tiré au sort, il faudra se poser la question de la récusation, pour la bonne tenue des débats et du délibéré.</p>
<p>Son nom ne sortira pas de l&#8217;urne aujourd&#8217;hui. L&#8217;une après l&#8217;autre, les billes portant les numéros de chaque juré sont extirpées par le président, et les jurés potentiels s&#8217;avancent dans la travée centrale, la plupart regardant de droite (vers la défense) et de gauche (vers moi) comme s&#8217;ils progressaient entre deux rangées de snipers. Les deux avocats des accusés se sont manifestement entendus pour qu&#8217;un seul d&#8217;entre eux exerce leur droit de récusation, ce qu&#8217;il a fait dès que le premier nom a été prononcé : la première femme désignée par le sort a à peine eu le temps de se lever avant qu&#8217;il ne l&#8217;écarte de ce jury. Le temps que je me demande si le défenseur applique la technique selon laquelle il est bon de récuser le premier juré tiré au sort afin que les suivants se sentent &quot;choisis&quot;, elle est suivie par deux autres femmes, tandis que trois hommes, tous quinquagénaires, rejoignent l&#8217;estrade et se placent aux côtés des juges. Ah, c&#8217;est une autre stratégie qui s&#8217;applique côté défense, semble-t-il. Je décidé donc d&#8217;user à mon tour de mon droit de récusation, en excluant les trois hommes suivants (mais en conservant une possibilité de récusation au cas où la jurée qui s&#8217;est signalée auprès du Parquet Général serait sélectionnée), la défense récusant encore deux femmes avant d&#8217;épuiser ses droits en la matière. Au final, nous obtenons un jury comprenant cinq hommes et quatre femmes (outre deux jurés supplémentaires, deux hommes), ce qui me convient. Je préfère les jurys équilibrés, en genre comme en âge, autant que faire se peut. Après tout, c&#8217;est la société qui juge ses criminels, autant qu&#8217;elle soit représentée avec réalisme.</p>
<p>Après la prestation de serment des jurés, le président donne la parole au greffier, qui lit l&#8217;ordonnance de mise en accusation du juge d&#8217;instruction. Ordonnance qui, en l&#8217;occurrence, ne reprend pas un seul mot de mon réquisitoire définitif : en matière criminelle, ce juge tient à rédiger lui-même sa décision, ex nihilo. Ce sont donc ses mots qui résonnent dans la salle des Assises pour retracer les circonstances de la mort de Johanna B., et l&#8217;enquête qui a amené les accusés à cette barre, aujourd&#8217;hui.</p>
<p>A la demande de sa soeur Marielle, les policiers ont pénétré, le 6 décembre 2004, dans l&#8217;appartement de Johanna B. et ont découvert celle-ci gisant nue, inconsciente, sur le sol de sa salle à manger, baignant dans une flaque d&#8217;urine et de sang. La jeune femme était enceinte, de ces grossesses difficiles qui obligent dès les premières semaines à rester allongée l&#8217;essentiel de la journée. Sa soeur l&#8217;avait donc convaincue de venir habiter chez elle sous peu, jusqu&#8217;à la naissance, et s&#8217;est inquiétée de ne plus avoir de réponse à ses appels téléphoniques depuis le 30 novembre précédent.</p>
<p>Johanna est décédée le lendemain de son hospitalisation, sans avoir repris conscience. L&#8217;autopsie a révélé qu&#8217;elle avait subi de multiples violences (contusions thoraciques, crâniennes, aux poignets et chevilles), lesquelles ont entraîné un avortement spontané puis son décès, et présentait notamment d&#8217;importants hématomes évoquant une prise et une constriction cervicales à la main, de face.</p>
<p>Son appartement présentait des traces de fouille approfondie, ainsi que d&#8217;une lutte l&#8217;ayant opposée à ses agresseurs. Une housse de fauteuil souillée de sang a été saisie. La découverte de mégots de cigarettes d&#8217;une marque différente de celles que fumait Johanna B. et de la lunette des toilettes en position relevée ont immédiatement incité les enquêteurs à soupçonner la venue sur les lieux d&#8217;un homme.</p>
<p>Il a encore été découvert que la carte bancaire de Johanna B. avait été capturée le 29 novembre 2004, à 22 h 27 mn, après trois tentatives infructueuses de retrait portant sur des sommes modiques, par le distributeur automatique de La Poste situé à proximité de son domicile. D&#8217;après les renseignements fournis par sa soeur, qui avec leur amie commune Sylvie avait seule rendu visite à Johanna B. au cours des dernières semaines, une montre, deux bracelets et un chéquier avaient également été dérobés à la victime.</p>
<p>Les réquisitions téléphoniques relatives à la ligne filaire de Johanna B. ont par ailleurs révélé que Louisa R. avait été contactée, le 29 novembre 2004 à 23 h 34, depuis son poste, la conversation ayant duré une minute et treize secondes.</p>
<p>Le 3 décembre 2004, le poste de Johanna B. a été décroché pendant 58 secondes à la suite d’un appel émanant de Marielle B..</p>
<p>Marielle B. a indiqué aux enquêteurs s’être rendue en compagnie de Sylvie, le 30 novembre 2004, au domicile de sa soeur afin de déménager une partie de ses affaires en vue de son prochain emménagement. Sans leur ouvrir sa porte, Johanna B. leur a crié ne pas souhaiter les voir ce jour-là et être fatiguée. Marielle B. a reconnu avoir jugé ce comportement curieux, mais non extraordinaire, Johanna B. ayant été <em>“caractérielle”</em>. Elle a ultérieurement tenté, à plusieurs reprises, de joindre téléphoniquement sa soeur, sans succès. Marielle B. a précisé à cet égard qu’à la suite de l’un de ses appels, le 3 décembre, le téléphone de sa soeur avait été décroché puis raccroché, après quelques secondes sans paroles.</p>
<p>Bernard F., voisin de Johanna B., a quant à lui déclaré avoir entendu cette dernière <em>“parler fort”</em> depuis son domicile, un soir, durant la semaine du 30 novembre 2004, invectivant son interlocuteur dans les termes suivants : <em>“Sortez de chez moi, connasse”</em>. La porte de l’appartement de Johanna B. avait ensuite claqué.</p>
<p>Ses proches et voisins ont tous précisé que Johanna B., ayant fait l’objet d’une agression quelques années auparavant, était de nature extrêmement méfiante, n’ouvrant sa porte qu’après avoir identifié ses visiteurs au moyen du judas, et verrouillant en permanence son domicile.</p>
<p>Une information judiciaire a été ouverte contre X du chef de vol précédé, accompagné ou suivi d’actes de violence ayant entraîné la mort.</p>
<p>Les investigations se sont rapidement orientées vers Victor R., frère de l’ex-mari de Louisa R., et sa concubine Cécilia J..</p>
<p>Entendue par les enquêteurs, Louisa R. a relaté avoir reçu, au soir du 29 novembre 2004 et alors qu&#8217;elle était déjà couchée, un appel téléphonique émanant de Cécilia J., qui lui avait demandé l’autorisation de venir boire un café chez elle. Devant son refus, celle-ci lui avait simplement indiqué qu’elle viendrait la voir le lendemain matin. Louisa R. a précisé n’entretenir que de superficielles relations avec Cécilia J., qu’elle estimait être dépendante vis-à-vis de l’alcool et de médicaments de type Lexomil. Elle a décrit le couple qu&#8217;elle formait avec Victor R. comme coutumier des violences réciproques, et tous deux alcooliques et toxicomanes.</p>
<p>Le 5 janvier 2005, Cécilia J. et Victor R. ont été interpellés à leur domicile, situé dans la même rue que celui de Johanna B.</p>
<p>Cécilia J. a immédiatement reconnu avoir pris part à l&#8217;agression de Johanna B., imaginée par son compagnon en vue de se procurer facilement de l&#8217;argent, l&#8217;état de grossesse et de faiblesse de la jeune femme étant connu dans le quartier. Entrés dans l&#8217;appartement de force, en poussant violemment la porte entrouverte par Johanna, ils s&#8217;étaient réparti les tâches, elle-même fouillant le logement à la recherche d&#8217;espèces et d&#8217;objets de valeur tandis que Victor R., qui s&#8217;était au préalable muni de gants de plastique, administrait à la victime de multiples gifles et coups de poing qui l&#8217;avaient fait tomber à terre. Il avait alors &quot;étranglé&quot; Johanna B., la sommant de révéler le code de la carte bancaire que Cécilia J. venait de découvrir. Il avait ensuite été relayé par sa compagne, qui avait à son tour giflé la jeune femme à plusieurs reprises.</p>
<p>Profitant d’un moment d’inattention de son compagnon, Céciilia J. avait appelé son ex belle-soeur Louisa, sans pouvoir dire dans quel but, puis avait raccroché et quitté seule l’appartement, non sans emporter la carte bancaire de Johanna B.. Elle avait alors tenté de retirer de l’argent au distributeur automatique, mais la carte bancaire avait été capturée par l’appareil, faute de code. Elle avait ensuite regagné le domicile de la victime, envers qui Victor R. continuait d&#8217;exercer des violences, et que Cécilia J. décrivait comme se trouvant muette, en &quot;état de choc&quot;.</p>
<p>Apprenant que la carte bancaire avait été perdue par sa compagne, Victor R. l’avait brutalement frappée au niveau de la bouche, cassant dans ce mouvement une dent qu’elle avait avalée. Elle s&#8217;était effondrée en pleurant sur un fauteuil qu&#8217;elle avait ainsi taché de sang.</p>
<p>Cécilia J. a précisé qu’elle-même et Victor R. avaient fumé des cigarettes de marque identique aux mégots retrouvés par les enquêteurs, durant leur passage dans l’appartement de Johanna B..</p>
<p>Elle a déclaré être revenue seule, le lendemain, au domicile de Johanna B., qui gisait toujours au sol dans la position dans laquelle elle l&#8217;avait laissée en partant, respirant en râlant, baignant dans son sang. Cécilia J. l&#8217;avait déshabillée <em>&quot;afin qu&#8217;elle ne reste pas mouillée&quot;</em>, et lui avait fait couler de l&#8217;eau dans la bouche. Entendant soudain deux femmes frapper à la porte, elle avait crié, en tentant d&#8217;imiter au mieux la voix de la victime, qu&#8217;elle ne voulait pas les voir.</p>
<p>Elle était repassée une dernière fois à l&#8217;appartement, trois jours après les faits, et avait constaté que Johanna B. n&#8217;avait pas bougé.</p>
<p>Entendu simultanément, Victor R. a nié avoir quelque  lien que ce soit avec l’agression et le décès de Johanna B., avant de reconnaître avoir déposé sa compagne et leur ami commun Farid A. au pied de l&#8217;immeuble de la victime. Les ayant rejoints, en cherchant au hasard des couloirs à entendre leurs voix, il était entré dans un appartement et avait vu Cécilia fouiller les meubles tandis que Farid serrait une jeune femme à la gorge en lui demandant de l&#8217;argent. Ayant tenté de les ramener à la raison, il avait été menacé de mort par Farid et avait quitté les lieux. Il a contesté avoir ce soir-là frappé sa compagne, précisant qu&#8217;elle avait bien perdu une dent, mais au cours d&#8217;une altercation avec un commerçant, le mois précédent.</p>
<p>Victor R. est ensuite revenu sur ses premières déclarations, admettant avoir pris part à l&#8217;agression de Johanna B. dont Cécilia avait eu l&#8217;idée. Sa compagne, qui lui avait remis une paire de gants au pied de l&#8217;immeuble, lui avait d&#8217;ailleurs donné des instructions en langue portugaise au cours des événements, lui enjoignant notamment de repousser violemment la porte, de gifler la victime, de l&#8217;étrangler afin de lui faire révéler son code de carte bancaire. Il a néanmoins reconnu avoir frappé Cécilia B. au visage lorsqu&#8217;étant sortie tenter de retirer de l&#8217;argent avec la carte bancaire de Johanna B., elle était revenue lui avouer la capture de la carte par le distributeur. Il a précisé qu&#8217;avant de quitter définitivement les lieux, Cécilia avait porté un violent coup de pied à la tête de la victime. Elle était au cours des jours suivants retournée deux ou trois fois à l&#8217;appartement, <em>&quot;pour fouiller&quot;</em> sans succès, mais l&#8217;avait alors informé que la jeune femme était toujours vivante.</p>
<p>Victor R. a reconnu n&#8217;avoir dénoncé Farid que pour éviter d&#8217;être lui-même mis en cause.</p>
<p>Lors de leur première comparution devant le juge d&#8217;instruction, Cécilia J. a confirmé ses déclarations antérieures, Victor R. ne souhaitant pour sa part pas s&#8217;exprimer ce jour-là.</p>
<p>Deux mégots de cigarette et la housse de fauteuil tachée de sang trouvés dans l&#8217;appartement de Johanna B. ont permis de mettre en évidence l&#8217;ADN de Cécilia J.. Des traces d&#8217;ADN apparemment masculin, mais très incomplet, ont été relevées sur d&#8217;autres mégots.</p>
<p>Interrogé de nouveau par le magistrat instructeur, Victor R. est revenu sur l&#8217;intégralité des déclarations effectuées sous le régime de la garde à vue, affirmant avoir été à de nombreuses reprises frappé par les policiers et en avoir informé son avocat, lequel avait pourtant joint au dossier des observations ne mentionnant nullement d&#8217;éventuelles violences.</p>
<p>Il a nié toute participation à l&#8217;agression, affirmant dans un premier temps avoir passé la journée du 29 novembre au domicile de son ami Rafael. Celui-ci, interrogé par les enquêteurs, ayant nié avoir reçu Victor R. à son domicile au cours de la période concernée, Victor R. l&#8217;a stigmatisé comme étant un témoin indigne de foi, <em>&quot;un drogué qui a le SIDA et qui prend beaucoup de médicaments&quot;</em>. Il a alors assuré être en réalité resté le 29 novembre, jusque tard dans la nuit, avec un autre ami, Ahmed, qui s&#8217;est ultérieurement avéré incapable de confirmer ses dires. Victor R. a enfin précisé soupçonner l&#8217;existence d&#8217;une liaison entre Cécilia J. et Farid A. au moment des faits, ce qui en faisait à ses yeux un complice probable de sa compagne lors de l&#8217;agression.</p>
<p>Les deux mis en examen ont maintenu leurs déclarations lors d&#8217;une confrontation et d&#8217;interrogatoires ultérieurs.</p>
<p>Un transport sur les lieux a été organisé par le juge d&#8217;instruction, qui a procédé à la reconstitution des faits selon la version de Cécilia J., Victor R. niant être jamais venu au domicile de la victime. Le Dr BACHELOT, médecin légiste, a conclu à la compatibilité des dires de Cécilia J. avec les observations qu&#8217;il avait effectuées lors de l&#8217;autopsie.</p>
<p>Le 18 septembre 2005, l&#8217;avocat de Victor R. a communiqué au juge d’instruction une page d’observations qu’il disait avoir rédigées le 6 janvier 2005, entre 19 h 05 et 19 h 35, tandis qu’il s’entretenait avec son client, alors gardé à vue. Cette page comprend notamment le paragraphe suivant :</p>
<p>“<em>Monsieur R. m’indique que les policiers insistent pour qu’il reconnaisse les faits, qu’il a été giflé et menacé par l’un d’eux, qu’il est plusieurs fois tombé par terre puis qu’on l’a longuement fait rester debout ; qu’il a été insulté et qu’on “lui crie dessus”.”</em></p>
<p>Victor R. aurait expressément demandé à son conseil de ne faire figurer en procédure qu’une page d’observations expurgée du paragraphe ci-dessus reproduit, <em>“craignant la réaction des policiers”</em>.</p>
<p>Victor R. a néanmoins fait l’objet, le 6 janvier 2005 à 21 h, d’une visite médicale pratiquée par le Dr DOMENECH, lequel n’a relevé aucune anomalie lors de cet examen clinique.</p>
<p>Voilà pour les faits, qui seront discutés dès le milieu de cet après-midi. La matinée va quant à elle être consacrée à l&#8217;étude de la personnalité des deux accusés.</p>
<p>Cécilia J. tout d&#8217;abord. Au moment des faits, six condamnations figuraient à son casier judiciaire, la plupart pour vols aggravés, l&#8217;une pour trafic de stupéfiants.</p>
<p>Née de père inconnu, elle est l’aînée d’une fratrie de huit enfants. En raison de comportements autodestructeurs et de violences paternelles, elle a été placée à l’âge de 15 ans au sein d’un foyer de l’enfance, pendant trois ans.</p>
<p>Elle a ensuite connu une période de dépendance à la cocaïne et à l’héroïne, première manifestation d’une toxicophilie qui semble aujourd’hui encore l&#8217;affecter, orientée désormais vers l&#8217;alcool et le cannabis.</p>
<p>Elle n’a jamais connu de situation professionnelle stable, allant jusqu’à se trouver sans domicile fixe.</p>
<p>Elle est la mère de quatre enfants, dont l’aînée a été adoptée, et les trois cadets placés en famille d’accueil.</p>
<p>Elle a fait l’objet, entre août 2000 et mai 2004, de huit hospitalisations en établissement psychiatrique.</p>
<p>Elle a bénéficié, à compter du 12 avril 2001, d’une mesure de curatelle renforcée (art. 512 du Code civil).</p>
<p>Le Dr HENRY, qui a procédé à l’examen neuro-psychiatrique de Cécilia J., a noté chez elle l’existence d’une pathologie toxicomane évolutive depuis une vingtaine d’années ; cette structure psychiatrique évolutive a, selon l’expert, partiellement entravé son discernement et le contrôle de ses actes au moment des faits. Ce praticien conclut par ailleurs à l’accessibilité du sujet à une sanction pénale.</p>
<p>M. RONALDO, expert psychologue, a relevé l’existence chez Cécilia J. d’une grande fragilité psycho-affective, sa personnalité demeurant marquée de troubles du comportement qui s’expriment notamment sur le versant psychopathique à tendance antisociale. Immature, instable, impulsive, son quotient intellectuel est évalué à hauteur de 85. L’expert conclut à la nécessité d’un suivi psychiatrique, à poursuivre à l’issue de sa période d’incarcération.</p>
<p>Le casier judiciaire de Victor R., quant à lui, ne mentionne aucune condamnation.<br class="spacer_" /></p>
<p>Il est le benjamin d’une fratrie de six enfants, et le père de deux garçons, issus de son union avec Cécilia J..</p>
<p>Arrivé en France en 2000, il n’a exercé d’activité professionnelle que de manière instable.</p>
<p>Le rapport d’expertise neuro-psychiatrique déposé par le Dr HENRY concernant Victor R. fait état de troubles profonds de la personnalité à type de troubles caractériels, comprenant amoralité, inadaptabilité et inaffectivité. L’expert conclut à l’altération chez Victor R. du discernement et du contrôle de ses actes au moment des faits, ainsi qu’à son accessibilité à une sanction pénale.</p>
<p>Les Drs ABIDAL et TREZEGUET, experts psychiatres, n’ont pour leur part décelé chez Victor R. aucun trouble psychique susceptible d’avoir pu abolir ou altérer son discernement ou le contrôle de ses actes. Concluant à son accessibilité à une sanction pénale et à sa réadaptabilité, les experts estiment que Victor R. ne relève d’aucune prise en charge psychothérapique.</p>
<p>M. RONALDO, expert psychologue, a constaté l’immaturité, l’irresponsabilité et le sens moral et éthique réduit qui caractérisent la personnalité de Victor R. et le prédisposent à une instabilité majeure ; il a également relevé que Victor R., dont le quotient intellectuel est évalué à 90, était enclin au mensonge, et pouvait développer des conduites mythomanes.</p>
<p>Deux jours de débats plus tard, rien de spécialement nouveau.</p>
<p>Cécilia J. maintient sa version, dévidée par saccades : le couple qu&#8217;elle a formé avec Victor, épisodique (vingt ruptures, vingt retrouvailles, deux enfants placés quasiment dès leur naissance) et qui ressemble davantage à la mise en commun de deux toxicomanies qu&#8217;à l&#8217;aboutissement de sentiments amoureux, les accès de violence de Victor qui l&#8217;ont par deux fois envoyée à l&#8217;hôpital, l&#8217;alcool, le cannabis, les médicaments, les crises de manque ; la vie en vase clos, la famille de Victor pour seules fréquentations, du moins les rares qui n&#8217;ont pas fini par la rejeter complètement, comme Louisa ;  les rencontres médiatisées avec leurs deux fils, peu fréquentes, et dont ils ont souvent oublié les dates ; l&#8217;impossibilité de trouver un emploi, que l&#8217;on a à vrai dire cessé  depuis longtemps de chercher ; l&#8217;argent qui a fait défaut, comme toujours, mais de façon plus pressante cette fois-là ; le projet, imaginé par Victor, pour se procurer facilement de l&#8217;argent, pas beaucoup, mais de quoi acheter les prochaines bouteilles et les prochaines doses, sans même imaginer de prendre des précautions élémentaires pour éviter d&#8217;être reconnus par la suite par une victime alors supposée survivre à l&#8217;agression ; la victime choisie pour son état de faiblesse et son isolement relatif connus dans le quartier (elle ne fréquentait que sa soeur, qui n&#8217;habitait pas la même ville, et Sylvie, mère de famille nombreuse déjà, à l&#8217;emploi du temps chargé ; malgré son état de grossesse, aucun compagnon, même de passage, n&#8217;a été retrouvé par les enquêteurs) ; la précipitation une fois sur les lieux, l&#8217;enchaînement des coups, la panique, dans un premier temps à l&#8217;idée d&#8217;avoir fait tout ça pour rien, pas d&#8217;argent sur place, puis devant la violence folle déployée par Victor, qui s&#8217;est déchaîné sur Johanna, et enfin devant l&#8217;état dans lequel elle s&#8217;est rapidement retrouvée, les yeux vides fixant le plafond, toute velléité de résistance envolée, le sang qui s&#8217;écoule lentement, les gémissements affaiblis, puis éteints ; le coup de fil à Louisa, sans autre raison que la panique, en cachette de Victor qui était occupé à fouiller une autre pièce ; le coup de pied qu&#8217;elle a reçu dans le ventre lorsqu&#8217;il l&#8217;a vue raccrocher précipitamment en revenant dans le salon ; une visite le lendemain, puis trois jours après, la jeune femme qui n&#8217;a pas bougé d&#8217;un cil, la peur panique lorsque ses proches frappent à la porte ; la terreur d&#8217;être découverts lorsque  la nouvelle de sa mort a été publiée, les semaines suivantes sans sortir ou presque ; le quasi-soulagement de voir les policiers arriver et de tout leur avouer, tout de suite &#8230;</p>
<p>Le président la questionne, insiste notamment sur le fait qu&#8217;accuser Victor n&#8217;amoindrira en rien sa responsabilité à elle. Elle répond qu&#8217;elle le sait. Que de toutes façons, elle n&#8217;a aucun intérêt à vouloir le mettre en prison, car c&#8217;est le père de ses fils, qui sont sans parents depuis deux ans déjà.</p>
<p>Cette femme n&#8217;a pas dix ans de plus que moi, mais elle me paraît plus âgée que ma mère.</p>
<p>Victor R. est moins loquace que son ex-compagne. Il ne sort d&#8217;un mutisme obstiné que pour opposer des dénégations, à tout d&#8217;ailleurs, et pas forcément à bon escient : il nie ainsi avoir jamais porté la main sur Cécilia, bien que les déclarations des membres de sa propre famille le contredisent, de même que les certificats médicaux établis lors de ses deux hospitalisations. Il nie avoir jamais consommé de drogue, avant de s&#8217;emberlificoter, eu égard aux nombreux témoignages contraires, dans de vaseuses explications selon lesquelles il pensait qu&#8217;on lui demandait s&#8217;il s&#8217;était drogué depuis les faits. Il nie avoir pris part à l&#8217;agression de Johanna B.. Les aveux au commissariat ont été faits sous la violence, voilà tout. Lorsque les questions du président, les miennes ou celles de la partie civile deviennent gênantes, lorsqu&#8217;il se trouve confronté à ses propres contradictions, Victor R. se tait.</p>
<p>Ses parents, ses frères, son ex-belle-soeur, ses amis viennent à la barre le décrire comme alcoolique, drogué, menteur, manipulateur, prêt à tout sauf à travailler pour obtenir de l&#8217;argent. Victor R. se tait.</p>
<p>A l&#8217;issue d&#8217;une suspension d&#8217;audience, Cécilia J. réclame la parole, pour affirmer que quelques instants auparavant, alors qu&#8217;on les acheminait vers le box, Victor lui a promis de lui faire parvenir 3000 euros si elle l&#8217;innocente publiquement. Victor R. hurle, la traite de menteuse.</p>
<p>Le président demande si les parties souhaitent faire circuler certaines photos parmi les jurés et la Cour. Les photos de l&#8217;autopsie n&#8217;ont à mes yeux aucun intérêt, mais je demande à ce que soient montrées les images de la découverte de Johanna B. (je manque dire &quot;de la découverte du corps&quot;, tant elles sont saisissantes de non-vie), baignant dans son sang, notamment un gros plan de ses yeux obnubilés, sans regard, et les gigantesques hématomes sur son visage et son buste. Les avocats de la défense renâclent sur leur banc.</p>
<p>Les deux policiers directeurs d&#8217;enquête se succèdent à la barre, expliquent le déroulement des investigations, des gardes à vue, des interrogatoires. L&#8217;avocat de Victor R. se concentre sur l&#8217;un d&#8217;entre eux en particulier, un commandant proche de la retraite avec qui j&#8217;ai très peu travaillé, mais que je n&#8217;apprécie pas plus que ça : pas assez clair, une attitude pas &quot;franc du collier&quot; &#8230; Il demande à son client si c&#8217;est bien cet homme qui l&#8217;a frappé, et Victor R. bondit sur ses pieds en le pointant du doigt : <em>&quot;Ouais, enfoiré, c&#8217;est toi qui m&#8217;as tabassé, je te reconnais !&quot;</em>. Le commandant ne se démonte pas face aux questions de la défense, répond calmement, non il n&#8217;a pas frappé l&#8217;accusé, il n&#8217;est pas coutumier de ce genre d&#8217;agissements, la pression psychologique oui, c&#8217;est le jeu habituel de la garde à vue, mais la violence physique, non.</p>
<p>A ma demande, Victor R. précise que ce policier lui a donné des coups de poing, notamment dans la nuque et la mâchoire, à plusieurs reprises, tant qu&#8217;il n&#8217;est pas passé aux aveux, tant qu&#8217;il n&#8217;a pas accepté de signer un procès-verbal sans avoir aucune idée de son contenu. Je lui demande de préciser à quel moment il a reçu les derniers coups de poing, il me répond que c&#8217;était un peu avant de voir le médecin pour la seconde fois. Je relève que le certificat médical du Dr DOMENECH a été établi deux heures après le début de l&#8217;audition au cours de laquelle Victor R. a finalement reconnu avoir assisté aux faits, mais en accusant Farid, et ne fait état d&#8217;aucune anomalie.</p>
<p>Farid, justement, apprend avec stupéfaction à la barre que son pote Victor l&#8217;a accusé d&#8217;avoir agressé la jeune femme enceinte avec l&#8217;aide de Cécilia, que pour sa part il n&#8217;apprécie guère. Le regard qu&#8217;il lui jette pourrait être sous-titré <em>&quot;Tu quoque ?&#8230;&quot;</em>.</p>
<p>Troisième matinée d&#8217;audience, le défilé des témoins et experts est terminé.<br class="spacer_" /></p>
<p>Le président demande à toutes les parties d&#8217;évaluer, grosso modo, la durée de leur intervention à venir. J&#8217;annonce quarante minutes.</p>
<p>L&#8217;avocate des parties civiles plaide en premier, pendant une vingtaine de minutes au cours desquelles elle emploie souvent le mot &quot;calvaire&quot; (il faudra que je pense à employer un autre terme). Je regarde distraitement ces membres de la famille de Johanna, qui se sont tous constitués parties civiles dès le début de l&#8217;instruction, sa soeur bien sûr, et cinq oncles et tantes. Je ne peux pas m&#8217;empêcher de me demander si ces derniers étaient si proches que cela de leur nièce &#8230;</p>
<p>Je ne m&#8217;y attarde pas, la partie civile a fini, je ne demande pas de suspension d&#8217;audience, le président me donne la parole. Je me rends compte que moi qui ai toujours bien aimé le moment où je me rassois, réquisitions achevées, je commence à apprécier celui où je me lève. Une respiration, c&#8217;est parti.</p>
<p>Un bref rappel des faits d&#8217;abord, pas trop utile de le faire durer après deux jours de débats. Evocation des déclarations respectives des deux accusés, de l&#8217;évolution de celles de Victor R.. Viennent ensuite les éléments de nature à conforter les accusations de Cécilia J.. La découverte sur les lieux de son ADN, en plusieurs endroits. La confirmation de la réalité de l&#8217;appel téléphonique à Louisa R. par celle-ci, du bref dialogue à travers la porte avec Marielle B.. La compatibilité de sa description des coups portés par elle-même comme par Victor R. avec les constatations réalisées par les médecins légistes. La housse de fauteuil souillée de son sang, qui démontre que Cécilia J. a elle aussi subi des violences sur place, qu&#8217;un tiers était donc présent sur les lieux. L&#8217;ADN incomplet découvert sur les mégots, apparemment masculin, qui confirme cette hypothèse. Qui d&#8217;autre que Victor, le seul homme qu&#8217;elle soit autorisée à fréquenter, son compagnon de beuverie et de défonce, et avec qui elle vivait au moment des faits ?</p>
<p>Les accusations constantes et détaillées de Cécilia à l&#8217;encontre de Victor, dès son placement en garde à vue. Son absence d&#8217;intérêt à mentir sur ce point pour couvrir quelqu&#8217;un d&#8217;autre (qui d&#8217;ailleurs ?), ses capacités intellectuelles limitées aussi, trop limitées pour lui permettre d&#8217;échafauder cette histoire et de s&#8217;y tenir depuis deux ans, sans varier d&#8217;un pouce (je rappelle qu&#8217;elle est placée sous curatelle, ainsi que plusieurs éléments tirés de son expertise psychologique).</p>
<p>Les aveux de Victor R., parfaitement circonstanciés, selon l&#8217;expression consacrée. Je sais qu&#8217;ils ne contiennent aucun élément qui n&#8217;ait pas été en possession des policiers au moment où ils ont été faits, eu égard aux déclarations de Cécilia J., à une exception près : la mention de l&#8217;emplacement et du niveau restant d&#8217;une bouteille de soda, qui figure dans l&#8217;audition au cours de laquelle il a accusé son ami Farid. Mention saugrenue dans le contexte qu&#8217;il évoquait : il prétend être placé par surprise devant une scène extrêmement violente, et il s&#8217;attarde à remarquer une bouteille de soda sur un coin de table ? Evidemment, il a eu davantage de temps pour noter ce détail s&#8217;il a passé quelques heures sur les lieux &#8230; conformément à la déposition de Cécilia J..</p>
<p>Ces aveux sont extrêmement précis quant aux violences exercées à l&#8217;encontre de la victime, à l&#8217;état dans lequel ils l&#8217;ont laissée, aux biens dont ils se sont emparés.</p>
<p>Je m&#8217;élève contre les accusations de violences policières formées par Victor R. : certes, la garde à vue n&#8217;est nullement conçue pour être un moment agréable. Néanmoins, l&#8217;accusé a vu le médecin ainsi que son avocat, chacun à deux reprises, sans évoquer de violences auprès du médecin, sans que son conseil ne joigne au dossier d&#8217;observations en ce sens. Il s&#8217;est également entretenu avec le juge d&#8217;instruction, venu prolonger sa garde à vue, puis lors de son interrogatoire de première comparution, sans lui signaler le moindre incident.</p>
<p>Je remarque de plus que jamais avant l&#8217;audience Victor R. n&#8217;a parlé de coups de poing : le courrier communiqué au juge d&#8217;instruction, plusieurs mois après la garde à vue, évoquait une paire de gifles ; il a dit au Dr HENRY avoir été frappé avec un livre, et a indiqué à M. RONALDO avoir subi des pressions psychologiques, mais aucune violence physique &#8230;</p>
<p>Je reprends les certificats établis par le médecin lors des deux gardes à vue. Pointilleux, le Dr DOMENECH a été jusqu&#8217;à mentionner l&#8217;état de nervosité dans lequel se trouvait Cécilia J.. Comment aurait-il pu passer à côté des traces que n&#8217;auraient pu manquer de faire apparaître les coups de poing allégués ? Je rappelle à cet égard à la Cour  les photos qui ont circulé, et les hématomes bien visibles sur le visage et le buste de la victime qui, elle, a réellement reçu de multiples coups de poing &#8230;</p>
<p>Je relève enfin et surtout que si l&#8217;on suit la version de l&#8217;accusé quant au déroulement de sa garde à vue, les fameuses violences n&#8217;auraient servi qu&#8217;à obtenir les accusations qu&#8217;il a portées à l&#8217;encontre de Farid A. &#8230; Si vraiment les policiers avaient passé Victor R. à tabac et lui avaient fait signer des aveux mensongers, les procès-verbaux auraient dès sa capitulation mis en cause sa propre responsabilité, et non celle d&#8217;un tiers. Je note à ce propos que l&#8217;accusé a indiqué avoir soupçonné l&#8217;existence d&#8217;une liaison entre sa concubine et Farid et avoir livré le nom de ce dernier afin de s&#8217;en venger. Mais quel innocent placé en garde à vue et injustement accusé d&#8217;un crime crapuleux penserait à saisir  ainsi l&#8217;occasion de régler ses différends amicaux et conjugaux ?</p>
<p>Je considère donc que Victor R. ment sur ce point, comme il a par la suite menti au juge d&#8217;instruction au sujet de son emploi du temps du 29 novembre, en affirmant d&#8217;abord avoir passé la journée avec son ami Rafael, qu&#8217;il a ultérieurement qualifié de témoin indigne de foi, puis avec un certain Ahmed. A aucun moment, il n&#8217;a eu le comportement d&#8217;une personne innocente, faussement accusée d&#8217;un crime.</p>
<p>Quant aux fameuses observations ultérieurement adressées par son avocat au juge d&#8217;instruction (attention, exercice délicat : montrer que je n&#8217;y crois pas sans traiter ouvertement l&#8217;avocat de menteur patenté), je regrette la tardiveté de leur communication, et fais remarquer qu&#8217;entre l&#8217;issue de sa garde à vue et le courrier de son conseil, plusieurs mois se sont écoulés sans que Victor R. ne mentionne l&#8217;existence de ces observations et l&#8217;interdiction qu&#8217;il avait fait à son avocat de les joindre à la procédure.</p>
<p>Je crois à sa culpabilité. Je le dis (Aïe, ça doit faire plus d&#8217;une heure que je requiers, c&#8217;est trop long, je me fais l&#8217;effet d&#8217;un chat qui aurait avalé une boule de poils, pourvu que ça ne s&#8217;entende pas trop &#8230;).</p>
<p>J&#8217;en termine sur les faits en rappelant à la Cour que s&#8217;il est normal de craindre une erreur judiciaire, la seule qu&#8217;il pourraient commettre aujourd&#8217;hui serait de ne pas condamner les deux auteurs des faits poursuivis, qui ont causé la mort de Johanna B..</p>
<p>En considération des éléments de personnalité dont nous disposons, et bien évidemment de la gravité des faits à sanctionner, je demande à la Cour de condamner Cécilia J. et Victor R. à la peine de 25 ans de réclusion criminelle.</p>
<p>Je me rassois, j&#8217;ai mal partout, le président suspend l&#8217;audience pour quelques minutes, avant les plaidoiries de la défense. J&#8217;en profite pour courir à mon bureau ingurgiter un litre  ou trois d&#8217;eau, j&#8217;ai finalement l&#8217;impression d&#8217;avoir avalé le chat tout entier.</p>
<p>A la reprise de l&#8217;audience, l&#8217;avocate de Cécilia J. prend la parole. Elle plaide essentiellement sur la personnalité de sa cliente, sur une certaine honnêteté foncière aussi, qui lui a fait reconnaître franchement, et dès le début, sa responsabilité.</p>
<p>Vingt minutes plus tard, l&#8217;avocat de Victor R. plaide à son tour, plaide l&#8217;acquittement, lui. Une heure et demie à tenter de battre en brèche tous les arguments que j&#8217;ai exposés. Je ne réagis surtout pas, j&#8217;affiche au contraire un visage de bonze. Il n&#8217;y a rien que je déteste plus en audience que cette manie qu&#8217;ont certains avocats et parquetiers de s&#8217;ébrouer et de faire mine de protester pendant l&#8217;exposé de la partie adverse. Ca ne sert qu&#8217;à montrer aux juges et jurés qu&#8217;on les prend pour des benêts incapables de distinguer eux-mêmes qu&#8217;on est en train de tenter de leur faire passer des vessies pour des lanternes.</p>
<p>Il plaide mieux que je ne requiers, ce qui pourrait être vexant s&#8217;il n&#8217;avait pas une bonne douzaine d&#8217;années d&#8217;ancienneté de plus que moi. De toutes façons, les effets de manche ne vont pas au Parquet, à mon avis. Tout en l&#8217;écoutant, je me demande quand même si je suis la seule ici à avoir les amygdales velues.</p>
<p>Après le dernier avertissement aux jurés, le président lève l&#8217;audience, la Cour s&#8217;en va délibérer. Je remonte dans mon bureau, où l&#8217;huissier audiencier m&#8217;appelle deux heures et demie plus tard. Le délibéré a été court.</p>
<p>L&#8217;audience reprend, le président rend le verdict. Je croise le regard de l&#8217;avocat de Victor R.. Je sais que nous nous retrouverons tous dans quelques mois.</p>
<p style="text-align: right;">[La parole est à <a href="http://maitremo.fr/2010/06/18/double-je-ii/" target="_blank">la Défense</a>]</p>
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		<title>Passion</title>
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		<pubDate>Fri, 21 May 2010 07:30:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
		<category><![CDATA[amour]]></category>
		<category><![CDATA[Assises]]></category>
		<category><![CDATA[crime passionnel]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>AUJOURD&#8217;HUI - &#34; POURQUOI ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais encore ça ?&#34; - &#34;Oh, putain, tu ne vas pas recommencer ? T&#8217;en as pas marre ? Écoute, on fait ce qu&#8217;on a dit, tu récupères le reste de tes affaires, et tu pars, c&#8217;est fini et tu pars, d&#8217;accord ?&#34; Voilà. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>AUJOURD&#8217;HUI</p>
<p><em>- &quot; POURQUOI ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais encore ça ?&quot;</em></p>
<p><em>- &quot;Oh, putain, tu ne vas pas recommencer ? T&#8217;en as pas marre ? Écoute, on fait ce qu&#8217;on a dit, tu récupères le reste de tes affaires, et tu pars, c&#8217;est fini et tu pars, d&#8217;accord ?&quot;</em></p>
<p>Voilà. C&#8217;est comme ça qu&#8217;elle veut que ça se termine, c&#8217;est comme ça que ça va se terminer : deux ans d&#8217;amour fou, deux ans que je l&#8217;aime à en crever, j&#8217;ai tout fait pour elle, tout, je lui ai tout donné, toute ma vie d&#8217;avant je l&#8217;ai mise à ses pieds, et voilà comment elle me parle, maintenant, avec Didier qui doit déjà être en route pour revenir prendre ma place, encore une fois, putain…</p>
<p>Elle est en colère et elle est dégoûtée par moi, je le vois bien –elle est toujours aussi belle, d&#8217;ailleurs, même en colère, même en train de me gueuler dessus, appuyée au comptoir de la cuisine, au milieu des casseroles et des couteaux, même avec cette espèce de folie ou de haine dans les yeux…</p>
<p>Elle me disait encore avant-hier qu&#8217;elle m&#8217;aimait, juste après qu&#8217;on ait fait l&#8217;amour, alors que je venais de m&#8217;installer chez elle, avec elle, alors qu&#8217;on y était enfin, et cette fois pour de bon…<span id="more-957"></span></p>
<p>HIER</p>
<p>Et puis quand ? Trois heures plus tard ? Je l&#8217;appelle du boulot, d&#8217;abord chez elle mais ça ne répond pas, alors sur son portable : elle me dit qu&#8217;elle est au supermarché, en train de faire des courses, et je sais tout de suite qu&#8217;elle me ment, parce que je n&#8217;entends aucune musique ni aucune annonce publicitaire en arrière plan. Et je comprends tout de suite, je crois, même si j&#8217;essaie de me persuader que c&#8217;est faux, que ça ne se peut pas. Je décide de ne rien dire, je veux d&#8217;abord vérifier : je finis la conversation banalement, en lui disant que je l&#8217;aime, et &quot;à ce soir&quot;, mais mes yeux sont brouillés par les pleurs, je sais parfaitement qu&#8217;elle est là-bas, avec lui, le lendemain de son départ de chez elle et de mon arrivée…</p>
<p>Je raccroche avec le ventre broyé. Je fais une drôle de tête, parce que les copains me demandent si tout va bien, et je réponds que non, un malaise, je dois rentrer –le contremaître y croit, je dois être vraiment pâle, et je ne suis que très rarement malade, il m&#8217;autorise à partir.</p>
<p>Je monte dans ma bagnole, mais je ne vais chez aucun médecin : je fonce à Malo, cent bornes, ça se fait, je vais chez Didier, je veux constater moi-même qu&#8217;elle y est, que je ne me trompe pas, même si j&#8217;espère, j&#8217;espère de toute mon âme, que si, je me trompe, qu&#8217;elle n&#8217;est pas retournée avec lui, qu&#8217;elle ne m&#8217;a pas encore fait ça, pas cette fois, pas aussi vite…</p>
<p>Je roule, trop vite –dangereux pour les autres, mais je m&#8217;en fous complètement. Je repense à nous, je repense à tout ça, je l&#8217;aime plus que jamais, je pleure et je crois bien que je gémis en même temps.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>LES MOIS PRÉCÉDENTS</p>
<p>Il y a deux ans, quand je l&#8217;ai vue à la sortie de l&#8217;école, ce n&#8217;est pas que j&#8217;ai eu un choc, un &quot;coup de foudre&quot;, non, c&#8217;est que le choc qui m&#8217;a estomaqué, au sens propre, il est resté, mon estomac, depuis, est resté tordu en deux : ce choc, je le ressens encore là maintenant, en roulant vers chez ce connard…</p>
<p>Je sais très bien ce que j&#8217;étais à l&#8217;époque, et tout ce que j&#8217;avais –mais je n&#8217;arrive pas à regretter, puisqu&#8217;avant, je ne la connaissais pas.</p>
<p>Des années que je bossais, un bon poste, suffisamment d&#8217;argent. Marié, à une gentille femme, depuis presqu&#8217;autant de temps, trois enfants, notre maison, bien arrangée, j&#8217;adorais ça, et puis de bons copains, de chouettes soirées, pas de problèmes et plutôt beaucoup de rires et de gaîté…</p>
<p>Je sais tout ça, mais c&#8217;est, comment dire, devenu… Théorique.</p>
<p>Parce que je l&#8217;ai vue, ce jour là, qu&#8217;on s&#8217;est regardé, et que non seulement j&#8217;ai ressenti immédiatement un désir et un amour absolus m&#8217;envahir, mais que j&#8217;ai vu qu&#8217;il se passait exactement la même chose en elle.</p>
<p>On est resté plusieurs secondes cloués là, à quelques mètres de distance, dans la rue, avec nos enfants respectifs qui nous tiraient les manches…</p>
<p>Et elle n&#8217;est plus jamais sortie de ma tête.</p>
<p>Les jours suivants, c&#8217;est elle qui m&#8217;a parlé en premier. On a été boire un verre en sortant de l&#8217;école. Et on est devenus amants, très vite, quand j&#8217;y pense. Fous amoureux.</p>
<p>Je n&#8217;avais jamais rencontré la passion, pour moi c&#8217;était un idéal, un truc d&#8217;intellectuel : je découvrais que ça existe vraiment. Je l&#8217;aimais de tout mon être. Je l&#8217;aime de tout moi.</p>
<p>On a pris quelques précautions, au tout début, mais on avait du mal à se cacher, et finalement on en a pris de moins en moins, dans une petite ville où de toute façon tout se sait assez vite : on s&#8217;en foutait, on se voyait le plus souvent possible, et on se disait qu&#8217;on s&#8217;aimait, et on faisait l&#8217;amour.</p>
<p>L&#8217;hôtel au début, puis chez elle, dès que Didier partait travailler –il bossait dans la même usine que moi à l&#8217;époque, heureusement pas dans la même équipe : non seulement nos périodes horaires se succédaient, mais je connaissais les siennes…</p>
<p>On parlait de plus en plus, bien sûr, et on se livrait totalement, on se disait tout de nos deux &quot;autres&quot; vies, de nos couples… J&#8217;ai très vite haï Didier. D&#8217;abord, c&#8217;est vrai, parce qu&#8217;il était avec elle, et le père de ses enfants. Ensuite, parce qu&#8217;elle m&#8217;a avoué qu&#8217;il jouait tout leur fric, qu&#8217;il buvait parfois aussi, et que dans ces cas-là, il lui arrivait de la battre…</p>
<p>Elle en avait marre, elle le craignait, elle était folle de moi, j&#8217;avais énormément d&#8217;affection pour ma femme, mais plus d&#8217;amour, rien à voir avec ce que je ressentais pour elle en tout cas : très vite, on a eu des projets, on a eu un projet : vivre ensemble. Redémarrer nos vies en une seule, tout recommencer, officialiser notre passion et la vivre en toute liberté. Qu&#8217;elle soit heureuse. Tout ce que je voulais était là.</p>
<p>Il a su très rapidement que j&#8217;existais : les rumeurs, ma bagnole garée chez lui dès qu&#8217;il n&#8217;était plus là, et les voisins qui n&#8217;ont que ça à foutre de le lui dire…</p>
<p>Une fois il a fait semblant de partir au travail, il avait posé un congé bidon, et il m&#8217;a attendu –non, mieux, il a attendu que je me gare et entre chez lui, et encore attendu un peu, et il est rentré.</p>
<p>On s&#8217;est mis sur la gueule, j&#8217;ai eu le dessus, je suis plus costaud et plus baraqué que lui, et je suis parti assez dignement, quand j&#8217;y pense, en lui disant que je voulais faire ma vie avec sa femme, que je l&#8217;aimais, que c&#8217;était terminé entre eux, pendant qu&#8217;elle ne disait trop rien, en retrait…</p>
<p>Ma femme a su, dans les vingt-quatre heures, un message collé sur le pare-brise de sa voiture, devant chez nous : tant mieux, je lui ai confirmé, j&#8217;ai essayé de lui raconter ma passion, de lui expliquer que je n&#8217;y pouvais rien –elle était très malheureuse, évidemment, mais elle non plus n&#8217;y pouvait rien…</p>
<p>Je lui ai dit mon affection pour elle, qu&#8217;elle ne manquerait de rien, que je lui laissais la maison et paierais encore pour les enfants, bien sûr, et que je souhaitais simplement pouvoir les voir le plus souvent possible –et je suis parti.</p>
<p>Je me suis installé dans un gîte, pas loin de la ville. J&#8217;étais libre, et libre aussi désormais de ne plus pouvoir penser qu&#8217;à celle que j&#8217;aimais, celle avec qui j&#8217;allais bientôt vivre, celle que rendre heureuse me donnait l&#8217;impression d&#8217;être le plus puissant des hommes…</p>
<p>Je lui expliquai les jours suivants que j&#8217;étais maintenant tout à elle, et elle me demanda de patienter un peu, un tout petit peu, parce que Didier avait ses problèmes et qu&#8217;elle ne voulait pas l&#8217;abandonner comme ça, pas après toutes ces années, et puis, surtout, parce qu&#8217;il y avait les enfants, et ses profonds sentiments de mère –la dernière des trois était encore au biberon.</p>
<p>Je comprenais, et je ne voulais rien brusquer, j&#8217;étais d&#8217;accord, je l&#8217;attendais, et je l&#8217;aiderais à être tout à fait prête, à faire les choses bien, à ne pas souffrir et faire souffrir le moins possible : j&#8217;étais amoureux d&#8217;elle, elle m&#8217;aimait aussi, nous allions vivre ensemble, oui : j&#8217;étais totalement heureux, et je pouvais attendre…</p>
<p>Notre vie est restée celle-là pendant quelques mois encore : je vivais au gîte, je la voyais le plus souvent possible, elle y venait d&#8217;ailleurs maintenant, je voyais les enfants à la maison quand ma femme était d&#8217;accord -elle avait lancé la procédure de divorce entre temps- ou bien &quot;chez moi&quot;, je bossais, je l&#8217;appelais –on se parlait parfois jusqu&#8217;à cinquante fois par jour au téléphone.</p>
<p>Elle avait dit à Didier qu&#8217;elle et moi, c&#8217;était une passade, que c&#8217;était terminé, mais il avait vite su que ce n&#8217;était pas vrai, et elle m&#8217;avait dit qu&#8217;il avait fait un choix, celui d&#8217;accepter notre relation, pour la garder elle : quand je lui disais que je ne comprenais pas, elle me répondait qu&#8217;elle l&#8217;habituait, et qu&#8217;elle allait lui demander de partir, bientôt, qu&#8217;on pourrait s&#8217;installer ensemble, qu&#8217;elle voulait juste que ça se fasse en douceur –je m&#8217;en foutais, je bouillais d&#8217;impatience mais je l&#8217;aimais, et elle m&#8217;aimait aussi.</p>
<p>Un jour, elle m&#8217;annonça que ça y était, elle lui avait dit. Mon cœur en battait à deux mille. Juste, puisque je lui volais sa femme, et puisque j&#8217;allais m&#8217;installer dans sa maison à elle, mais au milieu des meubles qu&#8217;ils avaient achetés ensemble, il voulait bien partir, mais pas sans compensation, d&#8217;autant qu&#8217;il n&#8217;avait rien pour se reloger : il voulait de l&#8217;argent, pas mal, trente mille euros.</p>
<p>Je retins qu&#8217;elle lui avait dit, et qu&#8217;il se barrerait sans problème. Il me restait le compte épargne que j&#8217;alimentais depuis vingt ans, et ma voiture, j&#8217;avais laissé tout le reste à ma femme, la maison surtout : en vidant l&#8217;un et en vendant l&#8217;autre, ça pouvait le payer en me laissant de quoi me racheter un petit véhicule d&#8217;occasion, il le fallait pour le travail.</p>
<p>Elle lui portait l&#8217;argent une semaine plus tard, et je m&#8217;installais le lendemain, après son départ –les enfants seraient quelques jours chez sa mère à lui, et il était convenu pour les suites qu&#8217;une garde alternée serait mise en place, puisqu&#8217;il avait trouvé rapidement un petit logement à Malo.</p>
<p>Trois journées de bonheur intense, les plus belles de ma vie.</p>
<p>Oh, il y avait bien les copains, ceux d&#8217;avant ou les patrons du gîte, qui trouvaient la situation anormale, qui disaient que je n&#8217;avais pas à payer pour l&#8217;avoir, qui me reprochaient de ne plus jamais leur parler que d&#8217;elle, d&#8217;être constamment au téléphone avec elle, ou de lui envoyer des SMS à table chez eux, il y avait bien le boulot, où je m&#8217;interrompais régulièrement pour l&#8217;appeler et lui parler, les collègues qui eux aussi me disaient qu&#8217;elle m&#8217;obsédait et que je ne m&#8217;intéressais plus à rien d&#8217;autre…</p>
<p>Mais j&#8217;étais si heureux, et ils le voyaient tous tellement : même si certains essayaient de me dire que mon comportement n&#8217;était plus trop normal, et essayaient aussi de me dire qu&#8217;ils ne comprenaient ni cet homme qui acceptait la situation mais restait pour finalement partir pour de l&#8217;argent, ni cette femme, plus jeune que moi de douze ans, qui elle-même faisait la même chose, alors qu&#8217;elle n&#8217;avait qu&#8217;à me rejoindre ou le virer, ni moi, qui acceptais tout ça et me tenais à sa disposition, je ne les écoutais pas, ou je leur souriais en leur répondant qu&#8217;ils ne pouvaient pas comprendre : je l&#8217;aimais, elle m&#8217;aimait. Que voulaient-ils comprendre à ça ? On allait vivre ensemble, je la leur présenterais, et alors peut-être qu&#8217;ils comprendraient…</p>
<p>Et ça y était : ils allaient tous voir comme j&#8217;avais raison, ils allaient tous voir qu&#8217;elle ne me menait pas en bateau : nous étions, enfin, ensemble !</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>HIER</p>
<p>Il s&#8217;est mis à pleuvoir sur la route de Malo, sans que je m&#8217;en rende compte, plongé dans mes pensées, dans tout ce bonheur perdu.</p>
<p>Je suis arrivé en contrebas de chez Didier, j&#8217;ai garé la bagnole discrètement, coupé le contact. Je vois ses fenêtres, celles de son appartement, le même que la première fois. Je vois parfois une ombre, puis deux. J&#8217;ai pensé à la rappeler, mais je me contrôle, j&#8217;espère encore que la deuxième ombre n&#8217;est pas la sienne, et en même temps je sais que c&#8217;est elle qui est là-haut.</p>
<p>J&#8217;attends dans la voiture, sans quitter la façade des yeux, je veux la choper en train de sortir, et là je l&#8217;appellerai. Je ne pense pas, je n&#8217;y arrive pas. Je ne peux que me souvenir, c&#8217;est tout ce qui me reste.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>LES MOIS PRÉCÉDENTS</p>
<p>Ces trois jours de vie commune ont été si incroyablement beaux et bons que dans mon souvenir, on dirait qu&#8217;il s&#8217;est agi d&#8217;une seule longue journée, que j&#8217;aurais vécue sous amphétamine !</p>
<p>Je me suis rapidement installé chez elle, je n&#8217;avais pratiquement pas d&#8217;affaires, et on a tout de suite formé un couple : j&#8217;ai pris un bain, elle me faisait la cuisine, on a fait l&#8217;amour, je ne sais même plus combien de fois, on a mangé, on a bu un peu, on a refait l&#8217;amour. On a fait le tour de tous mes amis, soit pour l&#8217;apéro, soit pour manger, j&#8217;avais téléphoné à tout le monde, et tous ont vu à quel point elle était radieuse, elle aussi, à quel point on était heureux : tous mes amis se sont mis à l&#8217;aimer, cette fois-là, eux aussi, je l&#8217;ai bien senti…</p>
<p>On a été faire des courses ensemble, main dans la main, fiers qu&#8217;on nous voie et que ce soit &quot;pour de bon&quot;, on a parlé voyage et été dans une agence prendre des tonnes de brochures, on a acheté une langouste et des desserts très chers, elle m&#8217;a mis la main aux fesses dans la pâtisserie et on a ri comme des collégiens en voyant la tête des clients ; on s&#8217;est offert un restaurant, on est rentrés, on a refait l&#8217;amour, à chaque fois mieux et plus fort, on a refait toute la maison pour le futur, en repeignant les murs dans nos têtes et en s&#8217;aimant plus encore de ce qu&#8217;on aimait les mêmes couleurs…</p>
<p>Je travaillais l&#8217;après-midi du troisième jour, et je l&#8217;ai embrassée sur le pas de sa, pardon, de &quot;notre&quot; porte, comme un mari fait à sa femme, et je lui ai dit qu&#8217;on se remarierait : elle souriait, elle a acquiescé de la tête, je suis parti heureux comme je ne savais pas qu&#8217;on peut l&#8217;être : ma vie avait un sens, je savais que j&#8217;étais né pour elle.</p>
<p>Je peux dire que j&#8217;ai travaillé sans même m&#8217;en rendre compte, avec sûrement un sourire béat aux lèvres –et alors, que je me suis dépêché de rentrer &quot;chez nous&quot;, cette première fois-là plus que n&#8217;importe quelle autre, avec ma bouteille de champagne glacée posée sur le siège passager, oui, j&#8217;allais la retrouver, cinq heures sans elle et je souffrais déjà !</p>
<p>Elle n&#8217;était pas là.</p>
<p>Et il y avait un mot sur la table de la cuisine.</p>
<p>Elle m&#8217;y écrivait qu&#8217;elle avait adoré tout ce que nous venions de vivre, tout, mais qu&#8217;elle n&#8217;arrivait pas à gérer sa culpabilité vis-à-vis de Didier, ni celle qu&#8217;elle ressentait à vivre son bonheur avec moi, mais sans ses enfants, loin d&#8217;eux…</p>
<p>Elle disait qu&#8217;elle avait essayé, qu&#8217;elle voulait que je sois heureux, mais que c&#8217;était encore trop tôt, et qu&#8217;elle n&#8217;arrivait pas à l&#8217;être totalement.</p>
<p>Didier l&#8217;avait appelée, en larmes, menaçant de se tuer s&#8217;ils ne refaisaient pas &quot;un essai&quot; : elle voulait que je comprenne bien que pour elle, ça ne serait pas vraiment un nouvel essai, elle m&#8217;aimait et elle savait bien qu&#8217;elle serait à moi, elle avait choisi ; mais qu&#8217;il était fragile, qu&#8217;elle ne voulait avoir ni sa mort, ni la perte d&#8217;un père pour leurs enfants, sur la conscience : elle avait accepté.</p>
<p>Elle était partie le rejoindre, et surtout revoir et reprendre les enfants : elle espérait que je comprendrais, que je serais encore un peu patient… Mais elle me demandait de repartir, de laisser à nouveau la place à Didier, de la laisser revenir chez elle avec les gosses, de lui donner du temps, à nouveau…</p>
<p>Elle me disait aussi qu&#8217;elle comprendrait si je refusais, qu&#8217;elle ne m&#8217;en voudrait pas, qu&#8217;elle continuerait à m&#8217;aimer mais qu&#8217;elle ne pouvait pas choisir entre les enfants et moi, qu&#8217;elle ne voulait pas avoir à faire un tel choix –qu&#8217;elle préférerait me perdre, si je décidais de ne plus l&#8217;attendre et de vivre sans elle…</p>
<p>J&#8217;étais très malheureux, maintenant. Mais j&#8217;ai accepté. Il n&#8217;y avait rien d&#8217;autre à faire, de toute façon : je ne pouvais pas concevoir un instant de ne plus la voir, ma vie était suspendue à la sienne.</p>
<p>Je suis revenu au gîte, seul. Et tout a recommencé.</p>
<p>C&#8217;est vrai, pourtant, que cette tentative avortée m&#8217;avait terriblement fait mal, qu&#8217;elle avait cassé un ressort à l&#8217;intérieur de moi. Tout le monde me le disait, et même si je protestais, au fond je le savais bien, je le sentais : je rigolais moins, j&#8217;étais plus colérique, j&#8217;avais toujours adoré mon travail mais là je commençais à m&#8217;y ennuyer, je voyais moins de gens…</p>
<p>Mais on continuait à se voir, à s&#8217;aimer, je lui téléphonais encore plus qu&#8217;avant, plus longtemps –parfois, le soir, quand Didier était de nuit ou bien au casino, je l&#8217;appelais pour m&#8217;endormir en entendant sa respiration, on parlait et on se souhaitait bonne nuit comme si elle avait été dans mon lit, et je m&#8217;endormais avec le téléphone ouvert à côté de moi…</p>
<p>Je mangeais moins, je m&#8217;étais un peu creusé du visage, j&#8217;étais devenu plus fébrile –mon ex-femme, quand je voyais les enfants, m&#8217;en avait plusieurs fois fait la remarque, l&#8217;air inquiet, et ça m&#8217;avait touché, après tout ce que je lui avais fait subir, elle avait encore des sentiments pour moi, elle me l&#8217;avait dit, et elle voyait bien que j&#8217;étais malheureux, selon elle…</p>
<p>Ce n&#8217;était pas vrai, je n&#8217;étais pas malheureux : j&#8217;attendais, et j&#8217;étais mal d&#8217;attendre, je souffrais de ne pas avoir celle que j&#8217;aimais constamment à mes côtés, de ne pas l&#8217;avoir toute à moi, de devoir encore la partager avec un homme qui ne l&#8217;aimait pas et la rendait malheureuse, elle me le disait souvent…</p>
<p>J&#8217;avais rencontré ses enfants de nombreuses fois, maintenant, et ils m&#8217;aimaient bien, je crois –mais je savais aussi qu&#8217;ils adoraient leur père, ils ne cessaient pas d&#8217;en parler, je trouvais ça plus que normal, d&#8217;ailleurs, mais c&#8217;est vrai que je me disais que les choses n&#8217;en étaient pas simplifiées, que je ne voyais pas quand elle pourrait couper le lien vraiment et me revenir enfin totalement, du coup…</p>
<p>Alors non, je n&#8217;étais pas malheureux –je ne le pouvais pas, elle m&#8217;aimait. Mais j&#8217;étais abîmé, les nerfs usés par cette attente, je ne pensais plus qu&#8217;à elle, et plus qu&#8217;à ce &quot;nous&quot; futur que je n&#8217;osais plus trop dater.</p>
<p>On s&#8217;est mis à s&#8217;engueuler, parfois, toujours sur ce sujet évidemment : je la pressais, elle me comprenait disait-elle, mais elle ne voulait pas d&#8217;un nouveau faux espoir, elle voulait que les choses se fassent quand elles seraient prêtes à se faire –seulement je lui disais que je ne voyais pas comment elles pourraient l&#8217;être un jour si on ne le provoquait pas, et le ton montait ces fois-là, je sortais de ces disputes très malheureux, pour le coup, et toujours perdant d&#8217;ailleurs.</p>
<p>Le sentiment qui me dominait maintenant, c&#8217;est que notre relation, notre amour vrai, n&#8217;était plus parfait. Et cette idée m&#8217;était insupportable.</p>
<p>J&#8217;ai sombré, à un moment, dans ce que le médecin a appelé une dépression, j&#8217;ai découvert les cachets qui font dormir et ceux qui au contraire peuvent maintenir calme et éveillé. Je lui disais en souriant tristement que tant qu&#8217;on n&#8217;aurait pas inventé les cachets qui peuvent aider celle qu&#8217;on aime à prendre une décision, ou ceux qui peuvent permettre d&#8217;arrêter de penser à celle qu&#8217;on aime qui n&#8217;arrive pas à prendre de décision, je ne risquais pas de guérir…</p>
<p>Mon médecin a fini par rejoindre la cohorte des amis et des proches qui m&#8217;avertissaient, ou croyaient le faire, qui me disaient qu&#8217;elle jouait avec moi, qu&#8217;elle ne me rejoindrait jamais en réalité, que son mec avait besoin d&#8217;argent pour jouer, qu&#8217;ils s&#8217;étaient bien foutus de moi et qu&#8217;en fait, elle ne m&#8217;aimait pas, sinon elle ne me laisserait pas devenir malade, devenir fou, tout avoir perdu et ne plus savoir parler d&#8217;autre chose, à cause d&#8217;elle…</p>
<p>Ils ne savaient rien du tout. Ils ne la connaissaient pas. Je refusais d&#8217;entendre ces discours et toutes ces horreurs sur elle et moi, je les coupais ou je m&#8217;en allais, parfois je gueulais pour qu&#8217;ils se taisent, qu&#8217;ils cessent de juger notre amour, qu&#8217;ils se rendent compte à quel point tout était difficile pour elle…</p>
<p>Et quand tout au fond de moi une petite voix commençait à me parler de la même façon, commençait à me dire qu&#8217;ils n&#8217;avaient peut-être pas tout à fait tort, je l&#8217;étouffais tout de suite, je voulais que mon amour reste pur, je refusais de penser à elle en quoi que ce soit de mal.</p>
<p>Ils se sont engueulés, une fois, suffisamment fort pour qu&#8217;il décide de partir, de la quitter, ce qu&#8217;il a fait.</p>
<p>Elle m&#8217;a appelé aussitôt, bien sûr, et je suis venu la retrouver, elle et les enfants. Je suis resté -quelques jours.</p>
<p>C&#8217;était très différent de la première fois, c&#8217;était moins affolant, moins excitant, mais ça a à nouveau été un vrai bonheur, plus profond je crois aussi, et un tel soulagement, une telle… Solution !</p>
<p>Les enfants étaient là, en plus, et je jouais avec eux et m&#8217;occupais d&#8217;eux, comme si ça avait toujours été le cas –je voyais bien qu&#8217;elle nous regardait tendrement, qu&#8217;elle aussi était soulagée que ça se passe bien entre eux et moi.</p>
<p>En une journée, on s&#8217;était construit une vraie vie de couple, au quotidien cette fois, avec l&#8217;école, le boulot, les courses, et tout le tintouin, et j&#8217;adorais ça, je le vivais aussi fort que la fête de la première fois –juste plus calmement.</p>
<p>Et juste, aussi… Juste avec un peu de crainte : peur que ça recommence, qu&#8217;il se manifeste, la fasse chanter et qu&#8217;elle reparte. Je la questionnais beaucoup, j&#8217;écoutais quand elle parlait au téléphone, je jetais un œil souvent par les fenêtres pour voir si la voiture de Didier ne traînait pas dans le coin…</p>
<p>Allez, c&#8217;est vrai, j&#8217;avoue qu&#8217;une fois j&#8217;ai fait semblant de partir au boulot et que je me suis caché pas loin, puis l&#8217;ai suivie alors qu&#8217;elle allait faire ses courses. Elle m&#8217;a vu, on s&#8217;est engueulé, elle a compris que j&#8217;avais peur, mais elle m&#8217;a dit que je lui faisais peur aussi, que je la surveillais trop, que j&#8217;étais devenu moins tendre, plus dur…</p>
<p>C&#8217;est passé, cette fois-là, mais quelques jours après, j&#8217;ai trouvé un message de Didier sur son portable, des phrases qui prouvaient qu&#8217;ils s&#8217;étaient revus, et qu&#8217;ils devaient encore se revoir.</p>
<p>Cette fois-là ça n&#8217;est plus passé du tout, on a eu une scène terrible, moi parce que j&#8217;étais fou de jalousie et de douleur, elle parce que je l&#8217;avais espionné, et qu&#8217;elle n&#8217;avait rien fait de mal, mais que voir le père des enfants n&#8217;était pas interdit, que rien n&#8217;était interdit d&#8217;ailleurs, et que j&#8217;étais devenu possessif et jaloux, méchant… On a hurlé, les enfants braillaient, j&#8217;ai eu envie de la frapper –et plus encore quand elle m&#8217;a gueulé qu&#8217;il était mal, même malheureux, qu&#8217;il était à nouveau ruiné et lui avait demandé un prêt d&#8217;argent : &quot;Et moi, putain de merde, ET MOI ???&quot;, avais-je braillé, en boucle, les yeux hors de la tête, vraiment un peu dingue à présent…</p>
<p>Cette fois-ci, on avait rompu, je n&#8217;avais pas attendu que Didier revienne, j&#8217;étais parti. Elle, de son côté, était en larmes, me demandait pardon, mais me disait à la fois qu&#8217;elle m&#8217;aimait, mais que ça n&#8217;était pas possible comme ça, qu&#8217;elle ne pouvait plus supporter que je veuille à ce point la posséder, qu&#8217;elle me demandait de partir, et que c&#8217;était fini.</p>
<p>Je lui ai confirmé que c&#8217;était fini, je lui ai dit que je l&#8217;aimerais toujours, que je ne pouvais pas cesser de l&#8217;aimer, mais que je la voulais désormais toute à moi, ou plus du tout, que je préférais être malheureux et seul que d&#8217;avoir une partie de bonheur seulement avec elle.</p>
<p>On s&#8217;est quittés.</p>
<p>J&#8217;ai rassemblé mes affaires, je suis monté dans ma voiture, et je suis parti.</p>
<p>Il y a eu un tout petit bruit, au fond de ma tête –&quot;clac&quot;. Mais je ne l&#8217;ai pas entendu, je pleurais beaucoup trop.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>HIER</p>
<p>Elle a fini par descendre de chez Didier, bien sûr. J&#8217;aurais bien voulu ne pas la voir, mais c&#8217;était bien elle, qui remontait maintenant dans sa voiture, une bonne heure avant qu&#8217;en principe je ne quitte mon travail, et reprenait la direction de la maison…</p>
<p>Je l&#8217;ai suivie, sans l&#8217;appeler finalement, je n&#8217;avais pas le courage de la faire encore me mentir en prétendant qu&#8217;elle était chez une amie ou revenait d&#8217;autres courses.</p>
<p>J&#8217;ai roulé derrière elle, je me suis garé devant chez elle, derrière sa voiture, juste après elle, et je crois qu&#8217;elle a compris immédiatement que je ne venais pas du boulot, et que je savais d&#8217;où elle venait.</p>
<p>J&#8217;étais glacé.</p>
<p>Elle n&#8217;a rien nié. Elle m&#8217;a seulement dit qu&#8217;elle ne pouvait pas se décider, qu&#8217;elle n&#8217;y arrivait pas, qu&#8217;elle n&#8217;y arriverait jamais.</p>
<p>Alors, il allait revenir.</p>
<p>Elle me demandait de partir, à nouveau. Définitivement.</p>
<p>Je lui ai demandé comment je faisais, j&#8217;avais trop d&#8217;affaires sur place cette fois pour tout emporter ce soir.</p>
<p>Nous avons convenu de deux voyages : un tout de suite, et le second le lendemain en début d&#8217;après-midi –nous devions manger chez mes meilleurs amis le lendemain midi, je ne voulais pas décommander, lui ai-je dis, et j&#8217;allais y aller seul, je passerais ensuite prendre le reste de mes affaires et lui dire adieu.</p>
<p>Elle était surprise, bien sûr, que ce soit aussi facile, qu&#8217;il n&#8217;y ait pas de hurlements, que j&#8217;aie l&#8217;air d&#8217;accepter. Mais cette fois, je crois que nous étions vraiment au bout, tous les deux, tout simplement.</p>
<p>Mon anéantissement était total, je n&#8217;avais plus aucune force, et sur le moment, je n&#8217;ai même pas tenté de lutter.</p>
<p>Je sentais bien que déjà, je ne pensais qu&#8217;au lendemain, en début d&#8217;après-midi, à ce moment où je reviendrais la voir pour la dernière fois.</p>
<p>Et le fait de ne penser qu&#8217;à ça à ce moment-là m&#8217;effrayait.</p>
<p>Parce que ça voulait dire que même moi, je savais déjà que je l&#8217;avais maintenant perdue à jamais.</p>
<p>Je suis parti.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>LES SEMAINES PRÉCÉDENTES</p>
<p>J&#8217;étais au fond du gouffre.</p>
<p>Pas plus maintenant que pendant ces deux années, je n&#8217;imaginais qu&#8217;il me soit possible de vivre sans elle, ou sans l&#8217;espoir d&#8217;elle, et je m&#8217;en voulais constamment de l&#8217;avoir quittée, de lui avoir dit l&#8217;espace d&#8217;une bravade que je la voulais toute à moi ou pas du tout, alors que sans elle, il ne me restait plus rien…</p>
<p>Pire : j&#8217;avais appris que dès le lendemain de mon départ, Didier s&#8217;était réinstallé chez elle. Pas une semaine après, non, le lendemain. Je me disais qu&#8217;elle l&#8217;avait appelé après notre dispute, j&#8217;espérais qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas convenu de ça avant, pendant que je les surveillais assis dans ma voiture…</p>
<p>J&#8217;étais abominablement malheureux, abominablement triste.</p>
<p>Je ne savais plus quoi faire, il n&#8217;y avait plus rien à faire.</p>
<p>Ce que je lui avais dit était raisonnable, une évidence… Mais je voulais maintenant ne l&#8217;avoir jamais dit, ou bien, peut-être, trouver un moyen de la chasser de mes pensées, un moyen de me dire que je pouvais survivre sans elle, qu&#8217;il y avait quelque chose à vivre sans elle. Mais je n&#8217;en voyais aucun. Et je m&#8217;en rendais malade de tristesse, un peu plus tous les jours, avec mon putain de portable qui clignotait comme pour me demander de l&#8217;appeler, sans que je n&#8217;ose désormais le faire…</p>
<p>Elle a su, par mes gosses je crois, qui l&#8217;avaient appris de leur mère, qui était venue me voir à l&#8217;hôpital, alertée par les gens du gîte, que j&#8217;avais tenté de me pendre –ce sont eux qui m&#8217;avaient décroché, sorte de parents adoptifs qu&#8217;ils étaient devenus depuis ces longs mois, désolés de me voir souffrir, désolés de me voir dépérir, et me rendant visite au moins deux fois par jour –et c&#8217;est vrai que j&#8217;avais commis ce geste quelques minutes avant l&#8217;heure habituelle à laquelle ils frappaient à la porte, mais je jure que je ne l&#8217;avais pas calculé, je pense seulement que je n&#8217;avais pas réellement envie de mourir, ou plutôt que je n&#8217;y étais pas prêt, pas encore, pas en acceptant ainsi de la perdre définitivement, pour de bon…</p>
<p>J&#8217;ai été hospitalisé, pas tant pour ma gorge un peu abîmée que pour mon état général, j&#8217;avais beaucoup maigri, et ma dépression.</p>
<p>Et elle est venue me voir.</p>
<p>Je ne sais pas comment le dire… Je vais paraître imbécile, mais c&#8217;était la Fée Bleue de Pinocchio, ça m&#8217;a fait exactement le même effet que lorsque, gamin, je l&#8217;avais vue de mes yeux donner la vie à la marionnette de bois, et puis, à la fin, finalement la transformer en un vrai petit garçon. Je ne sais pas en parler autrement, même la lumière était la même.</p>
<p>On n&#8217;a strictement rien dit, cette fois-là, pas un mot. On s&#8217;est regardés, de pauvres sourires tristes accrochés au visage –Dieu, qu&#8217;elle était belle… Et elle s&#8217;est approchée, s&#8217;est assise sur la chaise qui jouxtait le lit, m&#8217;a pris la main. Et on a pleuré, longtemps, tous les deux, avant qu&#8217;elle dégage doucement sa main, et reparte.</p>
<p>Je n&#8217;ai cru à rien, je n&#8217;ai rien voulu penser. Simplement, je me suis dit que je ne l&#8217;avais pas perdue.</p>
<p>Et on pourra me dire mille fois que je n&#8217;aurais pas dû, ou qu&#8217;elle n&#8217;aurait pas dû, ou que nous n&#8217;aurions pas dû, parce que mille fois je répondrai la même chose : je le referais si je devais le refaire, malgré tout ce qui était arrivé, malgré tout ce qui est arrivé, je le referais encore, parce qu&#8217;il n&#8217;y avait aucune autre solution, aucune autre issue : nous avons recommencé à nous voir.</p>
<p>A nous aimer.</p>
<p>A tout refaire, prudemment d&#8217;abord, comme des convalescents, comme des animaux rendus craintifs parce que leur maître d&#8217;avant les battait ; puis de mieux en mieux, de moins en moins douloureusement, à nouveau joyeusement –parce qu&#8217;on oublie tout quand on en a envie, vraiment envie… Et que je m&#8217;étais remis à brûler d&#8217;amour pour elle, et elle pour moi, je le crois encore aujourd&#8217;hui sincèrement.</p>
<p>Ça semble incroyable aujourd&#8217;hui, même à moi, mais à nouveau, le temps des projets est revenu –très craintif, lui aussi, très prudent, même, mais on a de nouveau parlé de s&#8217;installer ensemble, on a à nouveau convenu qu&#8217;on voulait tous les deux la vivre, cette vie à deux…</p>
<p>Elle souffrait toujours chez elle, Didier était devenu pire qu&#8217;avant, jouait plus, buvait plus, gueulait plus, et elle m&#8217;assurait qu&#8217;elle ne l&#8217;aimait plus, même si nous nous disions les choses avec beaucoup de prudence, beaucoup de références aux précédentes scènes, beaucoup de &quot;tu me l&#8217;as déjà dit&quot;…</p>
<p>Mais elle le lui avait également dit à lui, cette fois, et, avant même de revenir vers moi, elle lui avait annoncé qu&#8217;un jour prochain, il faudrait qu&#8217;il sorte définitivement de sa vie.</p>
<p>Les gens diront qu&#8217;elle baratinait, qu&#8217;elle jouait encore, avec moi entre autres, qu&#8217;elle n&#8217;était soit pas sincère, soit pas fixée : je ne crois pas. Je crois qu&#8217;elle avait souffert au moins autant que moi, je crois qu&#8217;elle n&#8217;arrivait réellement pas à se décider, je crois qu&#8217;elle se sentait largement responsable de mon état, mais aussi de celui de Didier –et je crois qu&#8217;à ce moment là, elle avait décidé de le virer, sans pour autant me donner sa place.</p>
<p>C&#8217;est moi qui l&#8217;ai reprise, je le reconnais.</p>
<p>Il y a une semaine.</p>
<p>Il était reparti depuis quelques jours, cette fois sans demande de ma part, juste comme ils avaient fini par en décider seuls, tous les deux –ils avaient même enfin engagé les démarches pour une procédure, surtout pour les gosses, comme je l&#8217;avais fait moi-même il y a… Combien d&#8217;années, déjà ?</p>
<p>La sagesse aurait sans doute été de la laisser tranquille, de venir la voir chez elle, bien sûr, comme je le faisais toujours, mais de ne pas vouloir à nouveau si fort l&#8217;avoir à moi, si vite vivre sa vie entièrement…</p>
<p>Mais qui a dit que la sagesse arrive à nous guider ? Je suis revenu pour de bon, il y a une semaine, même si elle avait protesté, sans pour autant s&#8217;y opposer totalement j&#8217;avais tellement envie, j&#8217;avais tellement besoin, j&#8217;y croyais tellement, je lui ai tant promis…</p>
<p>Je voyais bien que les choses, entre nous, avaient changé, j&#8217;étais plus directif, je l&#8217;espionnais beaucoup encore, je voulais lui parler sans cesse, plus qu&#8217;avant si c&#8217;était possible. Et puis je rangeais différemment ses affaires, je réaménageais déjà ce qui, pensais-je, devait l&#8217;être&#8230;</p>
<p>Elle m&#8217;en faisait parfois reproche, ou bien même seulement me regardait étrangement, un de ces regards qui veulent dire &quot;je me suis trompée&quot; ou &quot;il a changé&quot; –mais on en avait tant chié : je la regardais à mon tour, avec toute la tristesse des moments durs d&#8217;avant dans les yeux, et la discussion ne démarrait pas, elle se contenait et passait à autre chose, et je continuais à tenter de gommer son homme précédent de cet endroit, et à tenter le plus possible de m&#8217;approprier sa vie à elle, de la posséder le plus possible, avide, maintenant, que ce soit un état de fait, avide de me rassurer définitivement…</p>
<p>Jusqu&#8217;à hier.</p>
<p>Jusqu&#8217;à ce que je l&#8217;appelle du boulot, d&#8217;abord chez elle mais ça ne répondait pas, alors sur son portable, et qu&#8217;elle me dise qu&#8217;elle était au supermarché, en train de faire des courses, et que je sache tout de suite qu&#8217;elle me mentait…</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>HIER</p>
<p>J&#8217;ai roulé vers le gîte, la tête vide, aux limites de l&#8217;épuisement, les pensées gelées.</p>
<p>Je suis rentré, et j&#8217;y suis resté jusqu&#8217;au lendemain matin, sans manger, sans bouger, sans dormir, assis sur le lit, dans le noir.</p>
<p>Rien ne m&#8217;était plus rien.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>AUJOURD&#8217;HUI</p>
<p>Je suis parti au travail à l&#8217;heure prévue, sans même me laver ni me changer, au petit matin –les collègues m&#8217;ont tous trouvé étrange, livide, les yeux rouges, et ils se sont doutés qu&#8217;une nouvelle fois, quelque chose avait déconné avec elle, bien sûr –ils n&#8217;avaient rien vu d&#8217;autre m&#8217;atteindre ces deux dernières années. Mais ils avaient aussi du même coup cessé de tenter de m&#8217;en parler.</p>
<p>J&#8217;ai terminé à midi, et je suis allé chez ce couple d&#8217;amis, comme prévu –sauf que j&#8217;y allais seul.</p>
<p>Eux aussi ont évidemment tout de suite su, et eux ont tenté de me raisonner, tenté de me demander d&#8217;ouvrir les yeux, comme si je les avais tenus fermés tout ce temps, comme si elle ne dansait pas aussi bien devant mes paupières que devant mes yeux grands ouverts dans le noir…</p>
<p>Je n&#8217;ai pas décroché un mot, sauf les seules phrases que j&#8217;avais su prononcer en arrivant : &quot; <em>C&#8217;est fini, cette fois c&#8217;est fini, on s&#8217;est quittés&#8230; On est foutus, on a tout bousillé. On n&#8217;a plus qu&#8217;à se tuer</em>&quot;.</p>
<p>Ils ont beaucoup parlé, ils ont essayé de me consoler, de me rassurer, ils ont voulu me dissuader à tout prix de &quot;faire une connerie&quot; –que peuvent les gens, dans ces cas-là, même ceux qui vous aiment vraiment ?</p>
<p>J&#8217;ai dû faire un sourire tout pâle et marmonner que &quot;mais non, t&#8217;inquiète&quot;, avant de partir, mais ça a suffi pour que je puisse aller au rendez-vous convenu la veille avec elle, ramasser le reste de mes affaires… Et lui dire adieu.</p>
<p>Et c&#8217;est ce que j&#8217;ai fait, j&#8217;y suis retourné, une dernière fois.</p>
<p>Elle m&#8217;attendait, plutôt calme, comme moi.</p>
<p>J&#8217;ai commencé à ramasser tous mes trucs, des habits surtout, qui étaient entassés là où je les avais jetés la veille, dans le couloir à côté de la cuisine, pendant qu&#8217;elle me regardait faire et les fourrer dans les sacs que j&#8217;avais apportés, mécaniquement.</p>
<p>Et j&#8217;ai vu ses sacs, à lui&#8230;</p>
<p>Mais tout à coup, j&#8217;ai vu ses PUTAIN DE SACS !</p>
<p>&quot;Clac&quot;, dans ma tête –cette fois je l&#8217;ai bien entendu, mais je pense que quand on l&#8217;entend, il est déjà trop tard.</p>
<p>Je me suis relevé, hagard, et j&#8217;ai marché droit sur elle, en hurlant, en me vidant d&#8217;un coup de tous ces mois de tension, en lui reprochant qu&#8217;elle n&#8217;ait même pas pu attendre que je sois réellement reparti, en lui criant que j&#8217;aurais admis qu&#8217;elle ne m&#8217;aime plus, parce que j&#8217;avais toujours tout accepté, mais que je ne comprenais rien, qu&#8217;elle passait de l&#8217;un à l&#8217;autre sans se soucier de personne, qu&#8217;elle m&#8217;avait volé ma vie d&#8217;avant et qu&#8217;elle me reprenait celle-là aussi facilement… Et beaucoup d&#8217;autres choses encore, de mon impression, même si je n&#8217;y ai jamais cru et n&#8217;y crois pas encore maintenant, qu&#8217;elle avait joué avec moi, profité de mon fric, tout donné à Didier, et qu&#8217;elle le reprenait maintenant qu&#8217;il n&#8217;y avait plus rien à tirer de moi, qu&#8217;ils n&#8217;attendaient que ça, peut-être, qu&#8217;hier et avant-hier et toute la semaine, même en me faisant l&#8217;amour, et le savaient déjà..?</p>
<p>Qu&#8217;elle était une salope, que j&#8217;étais foutu, que je la haïssais, que j&#8217;allais le buter…</p>
<p>- &quot;<em>POURQUOI ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais encore ça ?</em>&quot;</p>
<p>- &quot;<em>Oh, putain, tu ne vas pas recommencer ? T&#8217;en as pas marre ? Écoute, on fait ce qu&#8217;on a dit, tu récupères le reste de tes affaires, et tu pars, c&#8217;est fini et tu pars, d&#8217;accord ?</em>&quot;</p>
<p>Voilà. C&#8217;est comme ça qu&#8217;elle veut que ça se termine, c&#8217;est comme ça que ça va se terminer…</p>
<p>Elle a la même haine et la même folie que moi dans les yeux, à présent.</p>
<p>Elle a reculé devant moi, s&#8217;est appuyée au comptoir de la cuisine, à côté des couteaux.</p>
<p>Je lui fais peur, elle en prend un et le braque vers moi : &quot;<em>Je te préviens, n&#8217;avance pas ! RESTE OU TU ES OU JE TE PLANTE !</em>&quot;</p>
<p>Non, mon amour, je ne peux plus rester où je suis, c&#8217;est trop tard, beaucoup trop tard…</p>
<p>Je lui arrache le couteau des mains, je la bloque avec le bras, et je la frappe, je ne sais pas combien de fois, je ne la vois plus et je ne ressens rien, je sais que je suis en train de la prendre, pour moi tout seul, et que cette fois je ne la rendrai à personne ; je frappe, elle résiste au début, elle arrive même à bloquer le couteau et m&#8217;en frappe aussi avec mon propre bras, au cou et au flanc, mais je ne sens rien, je me dégage et je frappe de toutes mes forces, et tout à coup, j&#8217;ai planté le couteau dans son ventre, jusqu&#8217;à la garde, elle devient molle, elle ne bouge plus, elle s&#8217;écroule sur moi, dans mes bras, n&#8217;a plus de réactions.</p>
<p>Je frappe encore, un peu, mais je m&#8217;arrête. Je lui parle. Je lui redis à quelle point elle est belle, à quel point on va être heureux, à quel point on sera unis, réunis, en fusion, comme elle est dans ma tête, comme je la veux, ma Fée Bleue…</p>
<p>Je glisse dans le sang, il y en a partout dans la cuisine, partout sur nous, du sien et du mien, mélangés.</p>
<p>Je me casse la figure sur elle, on heurte le carrelage, je lâche le couteau, mais je ne la lâche pas, elle, je ne la lâcherai plus jamais. J&#8217;amortis le choc avec ma main sous sa nuque, sa tête ne frappe pas le sol et ma main casse, mais je ne le sens pas, &quot;là, là, mon bébé, doucement, doucement…&quot;</p>
<p>Je m&#8217;allonge à côté d&#8217;elle, je lui caresse les cheveux, je lui parle encore, je lui raconte comment nous vivrons, bientôt…</p>
<p>Mes yeux se portent sur l&#8217;entrée de la cuisine, où je vois le plus grand de ses enfants nous regarder, figé, le visage horrifié.</p>
<p>Merde. Je bondis, une violente douleur au ventre, je le repousse dans le couloir, je ferme la porte de la cuisine, je lui intime l&#8217;ordre d&#8217;aller jouer dehors, dans le jardin. Il proteste, il est choqué, j&#8217;ai le temps d&#8217;espérer qu&#8217;il n&#8217;est pas descendu tout de suite, je le mets dehors en entrebâillant la porte d&#8217;entrée, que je referme au verrou.</p>
<p>Les gosses…</p>
<p>Je sens que je faiblis, j&#8217;ai une plaie importante au côté, elle saigne beaucoup et je commence à avoir mal.</p>
<p>Je monte quand même à l&#8217;étage, où les petits jouent encore, je fais irruption dans leur salle de jeu et je les prends chacun par la main, &quot;on va dehors, chut…&quot;. Ils pleurent, je dois avoir l&#8217;air effrayant et c&#8217;est violent pour eux, mais je veux qu&#8217;ils sortent de là.</p>
<p>Je les fais dégringoler les escaliers, ils braillent, mais ils suivent, et je les flanque dehors en ouvrant et refermant très vite la porte d&#8217;entrée –je vois juste que le grand n&#8217;est plus là, je referme.</p>
<p>Je m&#8217;approche du poêle, dans le salon, et je prends le bidon d&#8217;essence qui est toujours rangé à côté. Je l&#8217;ouvre, j&#8217;ai du mal à le soulever, je dois me dépêcher je deviens vraiment faible maintenant, et j&#8217;en déverse le contenu partout dans le salon, dans le couloir et jusqu&#8217;à la cuisine –mais pas sur elle, je m&#8217;arrête à la flaque de sang ; je m&#8217;en suis mis partout et l&#8217;essence me rentre dans le ventre, ça me fait hurler mais ça me ranime, j&#8217;ai encore deux choses à faire.</p>
<p>Je jette le bidon vide, et je retourne dans le salon : je prends un briquet et je mets le feu au canapé, qui s&#8217;embrase tout de suite, je l&#8217;ai imbibé en premier.</p>
<p>J&#8217;attends un peu, je veux être certain que tout va cramer, puis je la rejoins.</p>
<p>Je la regarde depuis l&#8217;entrée de la cuisine, elle n&#8217;a pas bougé. Même là, même maintenant, allongée dans la flaque de sang, les cheveux tout collés, elle est belle. J&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;elle sourit, son visage est paisible… Comme un con, je lui demande si ça va.</p>
<p>Une nouvelle douleur au ventre me plie en deux.</p>
<p>Je ramasse le couteau, je m&#8217;allonge à côté d&#8217;elle. Je mets le couteau dans sa main, je referme la mienne dessus, et je me frappe au ventre, deux fois, je n&#8217;arrive pas à me frapper une troisième tant la douleur est intense, en la remerciant de m&#8217;emmener avec elle, en lui promettant qu&#8217;on ne se quittera jamais, plus jamais.</p>
<p>Je perds connaissance.</p>
<p>Quand je rouvre les yeux, il y a une épaisse fumée noire dans la cuisine, et je vois de grosses flammes dans le couloir. Je prends peur, je vais brûler vif.</p>
<p>Je me mets à quatre pattes, et je la prends sous les bras, pour essayer de la traîner avec moi vers la fenêtre, essayer qu&#8217;on sorte de là –mais je n&#8217;arrive à la déplacer que de quelques centimètres, elle est devenue lourde, beaucoup trop lourde…</p>
<p>Je ruisselle, j&#8217;ai très mal, mais je me relève, dans un effort monstrueux, je titube vers la fenêtre et je la brise en passant mes deux avant-bras à travers.</p>
<p>Elle explose et l&#8217;appel d&#8217;air ramène d&#8217;un seul coup de grandes flammes jusqu&#8217;au milieu de la cuisine, je sens une terrible chaleur me rejoindre. Je la regarde encore une fois, les flammes vont bientôt l&#8217;atteindre, je n&#8217;y peux plus rien. J&#8217;arrive je ne sais pas comment à basculer sur le châssis, je me plante du verre un peu partout, et je tombe dans le jardin, inanimé.</p>
<p>Ma dernière impression est qu&#8217;elle touche ma main, dans le noir.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>TROIS ANS PLUS TARD</p>
<p>La Cour d&#8217;Assises vient de me condamner pour la deuxième fois, en appel.</p>
<p>J&#8217;espérais moins, pourquoi le nier ? Mais c&#8217;est comme ça, ce n&#8217;est pas moi qui décide –et puis au fond je m&#8217;en fous.</p>
<p>Il s&#8217;est passé tellement de choses dont je me foutais, depuis le jour du drame…</p>
<p>Les secours m&#8217;ont retrouvé dans le gazon, à côté de la maison qui avait bien brûlé, mais qu&#8217;ils avaient pu éteindre avant qu&#8217;elle s&#8217;écroule. J&#8217;étais gravement blessé, mais encore vivant.</p>
<p>On m&#8217;a soigné, puis on m&#8217;a mis en examen, pour assassinat et dégradation volontaire par incendie, et écroué.</p>
<p>J&#8217;ai expliqué les choses comme je pouvais, mais ça a été compliqué, en gros parce qu&#8217;il n&#8217;y avait que moi pour dire tout ce qu&#8217;on avait vécu, vu de l&#8217;intérieur. Pour la plupart des témoins, qui ne savaient pas réellement, j&#8217;étais progressivement devenu dingue, parce qu&#8217;amoureux de cette femme à un point déraisonnable ; pour Didier, elle n&#8217;avait en réalité jamais eu d&#8217;amour pour moi, c&#8217;est moi qui m&#8217;en étais progressivement persuadé, au point de la harceler de plus en plus, au téléphone comme physiquement, elle le lui aurait dit…</p>
<p>J&#8217;avoue avoir menti, au début, aussi, ce qui ne m&#8217;a pas servi : j&#8217;ai d&#8217;abord prétendu qu&#8217;elle avait voulu qu&#8217;on meure ensemble, que nous avions tous les deux souhaité mourir, une fin passionnée comme notre histoire l&#8217;avait été&#8230;</p>
<p>J&#8217;ai rapidement dit la vérité, mais on me croyait moins : j&#8217;indiquais avoir frappé par rage, une rage aussi forte et incontrôlée que l&#8217;étaient mon amour et ma peur de la perdre, on me répondait que justement, j&#8217;avais sans doute voulu la garder pour moi, définitivement, égoïstement -le contraire de l&#8217;amour&#8230;</p>
<p>Personne ne sait.</p>
<p>Si, ils savaient ce qu&#8217;ils pouvaient constater eux-mêmes : elle avait reçu seize coups de couteau en tout, et –je l&#8217;avais appris avec un immense soulagement – elle était morte assez vite, en tout cas avant que l&#8217;incendie l&#8217;atteigne.</p>
<p>J&#8217;avais cinq coups de couteau dans le corps, aucun n&#8217;était mortel en lui-même, mais j&#8217;avais perdu beaucoup de sang, ils se demandaient comment j&#8217;avais pu physiquement et incendier la maison, et en sortir.</p>
<p>Le grand m&#8217;avait vu démarrer l&#8217;incendie, par la fenêtre du salon. J&#8217;espérais et j&#8217;espère toujours qu&#8217;il ne m&#8217;a pas vu tuer sa mère…</p>
<p>Il y a deux camps, dans notre ville, ceux qui pensent que j&#8217;ai été manipulé par un couple qui n&#8217;en voulait qu&#8217;à mon argent –en gros, mes amis ; et ceux qui pensent que je l&#8217;ai harcelée, et que je me &quot;suis fait un film&quot;, jusqu&#8217;à ne pas supporter qu&#8217;elle m&#8217;écarte définitivement, et à &quot;péter un plomb&quot;.</p>
<p>Ça, je le sais par mon ex-femme, qui a demandé un permis de visite, et qui est venue me voir en détention, et qui continue depuis.</p>
<p>Elle m&#8217;a pardonné, elle est persuadée que sa rivale m&#8217;a fait perdre le sens des réalités, et qu&#8217;il a fallu le drame pour me le faire retrouver. Le drame et une mort.</p>
<p>Elle veut qu&#8217;on reprenne la vie commune, quand je sortirai, je suis le père de ses enfants et elle n&#8217;a jamais cessé de m&#8217;aimer, malgré tout.</p>
<p>Elle sait, parce que je lui ai dit, que je l&#8217;aime bien, que j&#8217;ai de l&#8217;affection pour elle –mais aussi que je ne l&#8217;aime pas, pas au sens où elle le voudrait. Je ne peux pas, on ne peut aimer qu&#8217;une fois comme ça, j&#8217;en suis sûr… Elle l&#8217;accepte.</p>
<p>J&#8217;ai rencontré des experts, aussi, psychiatres et psychologues : tous ont relevé la passion, tous ont exclu la folie, m&#8217;ont déclaré pleinement responsable. Je suis d&#8217;accord.</p>
<p>Le seul vrai débat, à l&#8217;instruction, a été la préméditation ou pas –la différence entre un assassinat et un meurtre, mon premier avocat me l&#8217;a dit, même si je ne l&#8217;ai pas beaucoup vu…</p>
<p>J&#8217;ai toujours nié avoir prémédité tout ça, mais il y avait le témoignage des gens m&#8217;ayant vu ces deux jours-là, l&#8217;air anormal, &quot;pas comme d&#8217;habitude&quot;, &quot;les yeux fous&quot;, et puis surtout, même si j&#8217;ai bien vu que ça leur faisait de la peine de le dire, mais ils n&#8217;ont pas voulu mentir et ils ont bien fait, le témoignage de ce couple d&#8217;amis chez qui j&#8217;ai déjeuné, une heure avant mon crime, cette fameuse phrase prononcée chez eux…</p>
<p>Finalement, j&#8217;ai été renvoyé devant les premières assises sous la qualification de meurtre, oh, pas que la juge d&#8217;instruction m&#8217;ait cru sur parole, non, mais apparemment ils estimaient quand même n&#8217;avoir pas suffisamment la preuve formelle que j&#8217;avais prémédité mon acte.</p>
<p>J&#8217;ai trouvé ça juste –même si encore une fois, je m&#8217;en foutais.</p>
<p>J&#8217;ai été condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle.</p>
<p>Ma femme ne comprenait pas, elle espérait nettement moins, elle a convaincu mon premier avocat de faire appel. Je ne contestais pas la peine, qu&#8217;est-ce que j&#8217;en ai à foutre moi, de la peine ? En revanche, c&#8217;est vrai que je n&#8217;étais pas arrivé à m&#8217;exprimer, à raconter tout ça, au premier procès, j&#8217;avais eu peur, j&#8217;étais maladroit, j&#8217;étais mal préparé, et ça je le regrettais.</p>
<p>Parce que j&#8217;aime parler d&#8217;elle, et raconter tout ce qu&#8217;on a vécu. Essayer de dire à quel point c&#8217;était… Tout.</p>
<p>Donc j&#8217;ai été d&#8217;accord pour l&#8217;appel, j&#8217;espérais que j&#8217;y arriverais mieux.</p>
<p>Ma femme a été voir un autre avocat, lui a expliqué, il a accepté d&#8217;intervenir, et je l&#8217;ai pas mal vu pendant les quatre mois dont nous avons disposé –il trouvait que la peine était trop importante : &quot;<em>Vous n&#8217;avez pas abattu un passant dans la rue en braquant une banque, vous avez tué la femme que vous aimiez passionnément en tentant de la suivre dans la mort : c&#8217;est un crime passionnel, ça ne l&#8217;excuse pas, mais on doit en tenir compte</em>&quot;. Je ne savais pas s&#8217;il avait raison, mais en tout cas il m&#8217;a appris comment parler, on a même simulé, ensemble, plusieurs fois, les questionnements du futur procès…</p>
<p>Cette fois-ci, j&#8217;étais prêt, et c&#8217;est vrai que je me suis beaucoup exprimé, j&#8217;ai tout dit, je crois, longuement, sur ce point j&#8217;ai été content.</p>
<p>En revanche, l&#8217;avocat et ma femme ont été très déçus par la nouvelle peine prononcée contre moi : dix-sept ans, cette fois.</p>
<p>Je leur ai dit que ça m&#8217;était égal, j&#8217;ai remercié l&#8217;avocat, et on s&#8217;est organisé une sorte de vie, avec ma femme, entre ses parloirs à elle et ceux où elle amène les gosses, qui changent et grandissent sans moi, et qui m&#8217;attendent, eux aussi…</p>
<p>Mais pas autant qu&#8217;elle.</p>
<p>J&#8217;ai sa photo, sur le mur, au dessus de mon lit –une prise au début, au tout début.</p>
<p>Je lui parle, très souvent –tous les soirs, à vrai dire…</p>
<p>Et je lui dis, le plus souvent possible, le seul truc qui compte vraiment, ce qui me maintient en vie, ce qui fait de moi un homme et m&#8217;évite de devenir vraiment fou…</p>
<p>&quot;<em>Je t&#8217;aime</em>&quot;.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>__________</p>
<p>Note : cette affaire a fait l&#8217;objet de deux audiences publiques, et l&#8217;est devenue de ce fait. Cependant, évidemment, j&#8217;ai inventé ce monologue, qui ne reflète que ce que je crois avoir été le cheminement, les pensées, et même les persuasions, de l&#8217;auteur des faits : j&#8217;ai utilisé la première personne dans le récit pour souligner cette totale subjectivité, et je veux dire aux personnes qui pourraient le lire et auraient été réellement impliquées dans ce drame à quel point je ne porte ni ne veux porter aucun jugement sur personne, et à quel point j&#8217;ai conscience que, pour certaines d&#8217;entre elles, et en particulier le véritable Didier bien sûr, leur récit de la même histoire pourrait être radicalement différent.</p>
<p>Je respecte profondément les immenses douleurs causées par ce crime, et je pense tout particulièrement à cet instant aux enfants de celle que je n&#8217;ai pas voulu nommer, ici.</p>
<p>J&#8217;ai seulement souhaité tenter de raconter, en essayant de ne blesser personne, en me plaçant du point de vue de celui qui l&#8217;a commis, non pas pour l&#8217;excuser en quoi que ce soit, mais tâcher d&#8217;expliquer, comment il a pu en arriver là.</p>
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		<pubDate>Wed, 12 May 2010 20:08:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marie</dc:creator>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>*(&#34;Champagne&#34;, de Jacques Higelin &#8211; chouette chanson, et en plein accord avec l&#8217;un des thèmes dominants de ce blog, en plus.) &#34;Bonjour Madame, je cherche le bureau du juge des tutelles, c&#8217;est ici ? - Non, c&#8217;est au fond du couloir sur votre droite, sa salle d&#8217;attente est juste avant. - D&#8217;accord, merci. Euh, je [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>*(&quot;Champagne&quot;, de Jacques Higelin &#8211; chouette chanson, et en plein accord avec l&#8217;un des thèmes dominants de ce blog, en plus.)</p>
<p><em>&quot;Bonjour Madame, je cherche le bureau du juge des tutelles, c&#8217;est ici ?</em></p>
<p><em>- Non, c&#8217;est au fond du couloir sur votre droite, sa salle d&#8217;attente est juste avant.</em></p>
<p><em>- D&#8217;accord, merci. Euh, je peux vous demander un service ? Il ne faudrait dire à personne que je suis venu ici. Vous comprenez, je suis agent secret pour le gouvernement, et je pourrais avoir des ennuis si ça se savait &#8230;&quot;</em></p>
<p>Oh, rien d&#8217;anormal. Journée ordinaire au Tribunal d&#8217;instance : même pour moi, qui ne suis effectivement pas juge des tutelles, il est habituel de voir débarquer dans mon bureau les justiciables venus s&#8217;entretenir avec mes collègues. Et la présence de ce septuagénaire en particulier nous est devenue familière à tous : il ne vient pas seulement lorsqu&#8217;une convocation le concerne directement (il est placé sous tutelle depuis quelques années), mais accompagne également ses (nombreux, manifestement) amis placés sous mesure de protection à leurs entretiens. Ce qui lui a donné l&#8217;occasion de s&#8217;apercevoir que la machine à café du Tribunal était de qualité. Depuis, on croise fréquemment son imper mastic et son chapeau dans le local des distributeurs ou dans notre salle d&#8217;attente, lorsque l&#8217;Espion a envie de raconter ses aventures d&#8217;espion au service secret de la République aux justiciables (public captif), aux fonctionnaires  ou, lorsqu&#8217;il ne trouve personne d&#8217;autre, aux magistrats. En général, il suffit de lui accorder trois minutes d&#8217;attention, et l&#8217;Espion s&#8217;en retourne chez lui, &quot;doux dingue&quot; facile à contenter &#8230;</p>
<p>Travailler au Tribunal d&#8217;instance implique de toutes façons plus ou moins de banaliser les incursions de la maladie mentale dans mon milieu professionnel, puisque c&#8217;est ici que l&#8217;on gère la situation des personnes protégées. A titre plus personnel, croiser un tutélaire devant ma porte est enfin devenu un non-événement, alors que jusqu&#8217;ici, rencontrer une personne &quot;dérangée&quot; dans le cadre de mon travail me mettait plutôt mal à l&#8217;aise, bien que nombre d&#8217;entre eux soient aussi avenants que notre James Bond local. <span id="more-949"></span></p>
<p>Ou pas : ma première véritable rencontre du troisième type en la matière a eu lieu lorsque j&#8217;étais auditrice de justice, bébé-juge des enfants affairée à démontrer à ma maître de stage que j&#8217;étais parfaitement capable de faire entendre à un père de famille divorcé dont l&#8217;ex-femme et les deux adolescents ne voulaient plus entendre parler que mieux valait attendre que ses enfants reviennent spontanément vers lui plutôt que les y forcer, ainsi qu&#8217;il le souhaitait. Ce n&#8217;était pas une mince affaire, puisque l&#8217;intéressé se disait parfaitement d&#8217;accord avec mon raisonnement, en parvenant néanmoins à des conclusions diamétralement opposées (les deux gamins chez lui tous les week-ends et c&#8217;est marre). Au cours de l&#8217;audience, nous avons découvert que Monsieur T., ancien militaire, était persuadé que si ses deux garçons ne voulaient plus le voir, ce n&#8217;était pas parce qu&#8217;il terrorisait leur mère, notamment en passant l&#8217;essentiel de son temps à la suivre pas à pas et, lorsqu&#8217;elle restait à domicile, à s&#8217;allonger en travers de son paillasson pour coller son oreille à sa porte et ainsi tenter d&#8217;écouter ce qu&#8217;il se passait chez elle : le responsable de cette antipathie filiale était en réalité la DST<sup>(1)</sup> , qui essayait de lui voler ses enfants en les envoyant en camp de vacances, avec la bénédiction de leur mère, prostituée de luxe de son état, dont il nous précisait que la clientèle comprenait l&#8217;intégralité des personnalités importantes du département.</p>
<p>Informé du déroulement de l&#8217;entretien (et de la décision du juge des enfants, contraire aux souhaits de M. T.), le substitut des mineurs nous a ultérieurement indiqué que M. T. avait été provisoirement suspendu de ses fonctions au sein de l&#8217;armée après avoir accusé son colonel d&#8217;entretenir de coupables relations avec son épouse, par le biais d&#8217;une lettre, certes anonyme, mais qui débutait ainsi : <em>&quot;Je sais que tu couches avec ma femme, Mme T., salopard&quot;</em>,<sup>(2)</sup> manoeuvre qui lui était rapidement retombée sur le museau, comme on s&#8217;en doute, les colonels étant parfois susceptibles. Ce renseignement, parmi d&#8217;autres, avait été obtenu dans le cadre d&#8217;une enquête initiée à la suite d&#8217;une plainte pour proxénétisme déposée par M. T. à l&#8217;encontre des éminents clients supposés de sa femme.</p>
<p>Quelques jours plus tard, le même substitut m&#8217;a convoqué pour me lancer, hilare, que j&#8217;avais <em>&quot;bien caché mon jeu à tout le monde&quot;</em> : M. T. venait de déposer plainte contre moi pour lui avoir enlevé ses enfants, dissimulée sous une fausse identité (il fournissait d&#8217;ailleurs mes &quot;véritables&quot; nom et grade militaire au Procureur, à toutes fins utiles) et en ayant pris la précaution de museler (probablement par chantage) la vraie juge des enfants, jeune femme présente lors de l&#8217;audience, apparemment gentille et compétente mais complètement impuissante face au machiavélisme et à l&#8217;autorité de mon réel employeur &#8230; la DST, bien sûr. Le plaignant en profitait pour signaler à l&#8217;autorité judiciaire quelques autres faits qui lui semblaient liés, notamment un vol de brosse à dents (destiné à récupérer son ADN) et de cartouches de fusil usagées perpétré à son domicile, dont il souhaitait prévenir l&#8217;imputation de tout mauvais usage qui pourrait en être fait &#8230;<sup>(3)</sup></p>
<p>Bien plus aimable, bien moins inquiétante, mais pas nécessairement plus équilibrée, Charlotte m&#8217;est tombée dessus au hasard d&#8217;un couloir, quelques mois après ma prise de fonctions au Parquet. Elle venait déposer plainte pour violences volontaires à l&#8217;encontre d&#8217;un individu qui la harcelait sans qu&#8217;elle le connaisse ni ne sache pourquoi, selon ses dires (l&#8217;enquête a ultérieurement révélé qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un ancien petit ami de passage, rencontré au cours d&#8217;un séjour commun en hôpital psychiatrique). Je lui ai indiqué le chemin du bureau d&#8217;ordre, où elle pourrait confier ses documents aux fonctionnaires &#8230; et Charlotte ne m&#8217;a quasiment plus quittée pendant une année entière, m&#8217;écrivant moult lettres (plusieurs par semaine, quand elle était en grande forme) décrivant ses souffrances, mais aussi le fait que je lui rappelais &quot;Alice Nevers&quot; (l&#8217;héroïne de &quot;Le juge est une femme&quot;", apparemment)<sup>(4)</sup> , me suivant dans le palais lorsque je me rendais en audience en essayant de tripoter mon épitoge, m&#8217;offrant divers cadeaux, notamment un livre sur &quot;le plaisir d&#8217;être cruel&quot; (ou quelque chose d&#8217;approchant &#8211; la couverture montrait une sorte d&#8217;horrible créature occupée à dévorer la tête d&#8217;un homme) que je lui retournais inlassablement par le biais de son avocat, et me désignant finalement en qualité d&#8217;exécuteur testamentaire, au cas où il lui arriverait malheur avant le jugement de son affaire, son adversaire disposant selon elle du pouvoir de faire éclore des tumeurs cancéreuses. Il fallait en effet que je m&#8217;assure que les dommages-intérêts qu&#8217;elle obtiendrait, et qu&#8217;elle évaluait à 2 millions d&#8217;euros environ, soient équitablement répartis entre l&#8217;abbé Pierre et SAS Caroline de Monaco<sup>(5)</sup> .</p>
<p>Au jour de l&#8217;audience correctionnelle, son persécuteur ayant finalement été poursuivi pour menaces de mort, les lettres de Charlotte (qui faisaient rarement moins de huit pages), jointes au dossier, représentaient en volume plus du double de la procédure elle-même &#8230; Il ne lui était rien arrivé de fâcheux durant ces quelques mois, nonobstant la production à l&#8217;audience d&#8217;un tas de compte-rendus médicaux désespérément normaux, et Charlotte n&#8217;a donc pas obtenu les dommages-intérêts sollicités (tant pis pour l&#8217;abbé &#8230;). Elle a néanmoins tenu à venir m&#8217;exprimer sa satisfaction quant au travail que j&#8217;avais accompli, et à m&#8217;écrire ensuite deux lettres de félicitations. Ce qui m&#8217;a au moins changée des récriminations de Monsieur O., dont j&#8217;avais eu l&#8217;occasion de parler indirectement <a href="http://maitremo.fr/2010/04/26/mo-rapport/" target="_blank">ici</a>, qui était tout à fait mécontent de mes services, ou des nombreux courriers de Michel A., dont je n&#8217;ai jamais trop su ce qu&#8217;il pensait du classement de ses multiples plaintes, rédigées, il faut dire, dans un style plutôt particulier. Extrait :</p>
<p><em>&quot;Ou produisent avec unisson et membre tout excès de forme en don sincère qui sont leur.</em></p>
<p><em>Ferra de vous son compagnon de fortune et de fait.</em></p>
<p><em>Ce qui pour vous peut-être une qualité, mais audacieuse.&quot;</em></p>
<p>Comme nous n&#8217;avons jamais compris de quoi Monsieur A. se plaignait au juste, nous n&#8217;avons jamais donné suite à ses missives énigmatiques, ce qui l&#8217;a amené à s&#8217;en ouvrir au Procureur général, lequel, non sans lucidité, ne nous a jamais demandé de nous justifier au moyen d&#8217;un rapport, fait suffisamment exceptionnel pour mériter d&#8217;être souligné &#8230;</p>
<p>Tout cela pour dire que finalement, les plaignants &quot;à part&quot;, on s&#8217;y habitue. Les prévenus/mis en cause qui sont dans le même état, beaucoup moins. Ils sont heureusement peu nombreux, mais inoubliables. Ne serait-ce que parce l&#8217;on se dit nécessairement qu&#8217;ils ne sont pas à leur place, et que la question se pose aussi de savoir si les mécanismes légaux destinés à éviter de juger et condamner un irresponsable ont bien fonctionné.</p>
<p>Encore que &#8230; Depuis 2008 et l&#8217;instauration de la comparution solennelle des mis en cause irresponsables devant leurs victimes, histoire de bien montrer à tout le monde que l&#8217;intéressé est vraiment fou comme un lapin, c&#8217;est pas qu&#8217;on ne veuille pas le condamner, hein, mais là vraiment on ne peut pas, on ne comprend rien à ce qu&#8217;il raconte et en plus il bave partout dans le box, je crois que l&#8217;on s&#8217;y achemine tranquillement, vers le jugement des déments &#8230;</p>
<p>Ma rencontre avec Félix a été assez mouvementée. Au cours de ma deuxième permanence, il avait commis un vol aggravé, pour ne pas changer : à 30 ans, son casier judiciaire comptait déjà 24 condamnations similaires. Je l&#8217;ai déféré un samedi soir, en vue d&#8217;une comparution immédiate le lundi. L&#8217;affaire était simple, en état d&#8217;être jugée, et j&#8217;avais même pris la précaution de récupérer dans son dernier dossier une expertise psychiatrique, qui datait de moins de six mois, et faisait état de &quot;troubles occasionnels du comportement&quot; mais d&#8217;une absence de tout trouble psychique ou neuropsychique de nature à altérer son discernement ou à entraver le contrôle de ses actes.</p>
<p>Le défèrement s&#8217;est bien passé, très bien même. Félix était courtois, on s&#8217;est serré la main à son arrivée, j&#8217;ai recueilli ses déclarations (<em>&quot;J&#8217;ai vu les bouteilles dans la vitrine, j&#8217;ai décidé de les voler, j&#8217;ai donc cassé la vitrine avec une grosse pierre et rempli mon sac de bouteilles, mais la police est arrivée et m&#8217;a arrêté avant que je reparte&quot;</em>), en m&#8217;étonnant quand même <em>in petto</em> qu&#8217;un jeune homme portant les cheveux aussi ras et nanti d&#8217;antécédents aussi abondants prenne un tel risque pour quelques flacons de shampooing, mais bon &#8230;</p>
<p>Je l&#8217;ai retrouvé quelques minutes plus tard dans le bureau du JLD, toujours affable, jusqu&#8217;au moment où, égrenant les motifs qui devaient selon moi conduire le juge à placer Félix en détention jusqu&#8217;à sa comparution devant le Tribunal, j&#8217;ai mentionné son absence de garanties de représentation en justice, issue notamment de son défaut de domicile et d&#8217;activité professionnelle. Félix a alors bondi de sa chaise, en hurlant <em>&quot;C&#8217;est pas vrai, elle ment, je lui ai dit que je faisais un stage de retour à l&#8217;emploi, donc j&#8217;en ai une d&#8217;activité, elle ment elle ment elle ment, puisque c&#8217;est comme ça, je n&#8217;ai plus rien à perdre, JE N&#8217;AI PLUS RIEN A PERDRE !!!&quot; </em>et en s&#8217;agrippant brusquement à l&#8217;arme que portait à la ceinture une jeune femme de son escorte.</p>
<p>Les deux minutes qui ont suivi ont été assez longues, dans ma tête en tout cas, puisque j&#8217;ai eu le temps, avant que les policiers ne parviennent à le maîtriser, de penser que nous étions seuls dans le palais et qu&#8217;un bureau de JLD de 2 mètres sur 5, c&#8217;est un peu trop convivial, dans ce genre de circonstances &#8230; Mais il a évidemment été &quot;désarmé&quot;, remenotté, le débat a pris fin, Félix a été incarcéré jusqu&#8217;au lundi, où le vol avec effraction qu&#8217;il avait commis a été sanctionné de deux mois d&#8217;emprisonnement. Je n&#8217;étais pas à l&#8217;audience, mais ma collègue m&#8217;a informée que tout s&#8217;était bien passé, Félix ayant même tenu à demander aux policiers présents de transmettre ses excuses à leurs collègues de l&#8217;escorte du samedi pour les ennuis qu&#8217;il avait causés.</p>
<p>Je n&#8217;ai plus pensé outre mesure à lui pendant environ deux ans. J&#8217;ai alors dû représenter le Ministère public à une audience tenue par le juge de l&#8217;application des peines en chambre du conseil<sup>(6)</sup> , dont le rôle comprenait notamment l&#8217;examen du cas de Félix, qui avait de nouveau commis un vol aggravé, et avait récolté &#8230; 140 heures de travail d&#8217;intérêt général ?! <em>&quot;Oui,</em> m&#8217;a dit le JAP en me remettant les dossiers à préparer, <em>son cas est particulier, il avait un SME encore en cours lors de sa dernière affaire, son conseiller de probation a remarqué qu&#8217;il n&#8217;allait pas trop bien depuis quelque temps, il a donc été vu par un expert psychiatre, qui nous a remis un rapport concluant à un cas de schizophrénie. Il va jusqu&#8217;à entendre des voix, apparemment &#8230; C&#8217;est pour ça que je l&#8217;ai convoqué demain : je ne suis pas sûr que l&#8217;on puisse lui faire exécuter son TIG alors qu&#8217;il est schizo. Enfin, on verra bien.&quot;</em></p>
<p>Schizophrène, Félix ? Impossible, me suis-je dit. Je l&#8217;ai vu il y a somme toute peu de temps, il paraissait complètement normal, à part cette crise dans le bureau du JLD, évidemment &#8230; Et la précédente expertise psy, alors ? On pourrait ne souffrir que de simples troubles du comportement, et quelques mois plus tard être diagnostiqué schizophrène ? Et puis il me semblait que c&#8217;était une maladie qui se déclarait chez des sujets beaucoup plus jeunes, non ?</p>
<p>J&#8217;étais encore en plein questionnement lorsque Félix est entré, accompagné de son avocate, dans la salle d&#8217;audience du JAP. Oh, on ne s&#8217;est pas posé de questions bien longtemps.</p>
<p>Il était toujours poli, enfin, autant qu&#8217;on peut l&#8217;être lorsqu&#8217;on parle manifestement à beaucoup plus de personnes qu&#8217;il n&#8217;y en a réellement dans la pièce. Il répondait gentiment aux questions, mais essentiellement à côté : quand le JAP lui demandait s&#8217;il se rappelait l&#8217;infraction qu&#8217;il avait commise pour entraîner la condamnation qui nous occupait, Félix répondait que oui, il avait une copine, et qu&#8217;elle travaillait. Au bout de quelques minutes, tout le monde s&#8217;est mis à lui parler sur ce ton à la fois lénifiant et doucereux souvent employé avec les très vieilles personnes ou les très jeunes enfants, sans pour autant que cela le fasse revenir de la planète depuis laquelle il délirait en souriant ou, la minute d&#8217;après, avec angoisse, ravagé de tics nerveux &#8230;</p>
<p>L&#8217;audience, détestable, a donc tourné court : l&#8217;exécution de sa peine a été suspendue <em>sine die</em>, conformément à mes réquisitions et à la plaidoirie de son avocate. Son amie l&#8217;attendait devant la porte et l&#8217;a emmené, en lui disant, sur le même ton que nous, qu&#8217;il pouvait se calmer maintenant, que ça s&#8217;était bien passé, qu&#8217;heureusement, il n&#8217;allait pas retourner en prison.</p>
<p>Je n&#8217;ai plus entendu parler de lui. Plus aucun vol aggravé : Félix, dont l&#8217;avenir professionnel n&#8217;existait plus mais qui avait au moins une situation matérielle et affective stable, s&#8217;était rangé.</p>
<p>Au mois de février suivant, Félix et son amie ont passé la soirée à regarder un film. Elle est ensuite restée devant la télé, tandis que lui sortait <em>&quot;faire un tour, voir les étoiles, pas longtemps&quot;</em>. Elle n&#8217;a pas dû apercevoir ce qu&#8217;il emportait à la main, je suppose.</p>
<p>J&#8217;ai croisé le lendemain matin mon collègue de permanence, les yeux cernés et les joues grises de barbe non rasée. Je lui ai donc demandé, comme d&#8217;habitude, si la permanence était difficile.</p>
<p><em>&quot;Ah oui, cette nuit, ça a été dur, j&#8217;ai dû aller en forêt sur une découverte de cadavre, un type qui s&#8217;est immolé par le feu avec une bouteille d&#8217;alcool à brûler qu&#8217;il avait apportée avec lui. Ca a mis le feu à quelques arbres d&#8217;ailleurs. Déjà, c&#8217;était pas gai comme sortie, mais en plus, l&#8217;état du corps, brrr &#8230; Au fait, il a été identifié, et Corinne du greffe me dit que vous aviez fait un débat devant le JLD avec lui, il y a pas mal de temps, Félix L., tu t&#8217;en rappelles ?&#8230;&quot;</em></p>
<p>La seule chose (complètement idiote, je le concède) à laquelle j&#8217;aie pensé sur le coup, c&#8217;est que Félix signifiait &quot;heureux&quot;. J&#8217;espère qu&#8217;il l&#8217;a été, avant de partir si horriblement. Et peut-être même après, si possible.</p>
<p><em>&#8230; &quot;Donc, je peux compter sur votre discrétion, Madame ? Surtout, si les agents viennent vous demander si j&#8217;étais là aujourd&#8217;hui, vous ne m&#8217;avez pas vu, n&#8217;est-ce pas ?</em></p>
<p><em>- Ne vous inquiétez pas, vous pouvez avoir confiance en moi, je ne dirai rien.</em></p>
<p><em>- Promis ?</em></p>
<p><em>- Promis !&quot;</em></p>
<p>Ah oui, une dernière chose : j&#8217;essaye désormais d&#8217;éviter de leur parler sur ce ton doucereux que je déteste. C&#8217;est déjà suffisamment dur d&#8217;être sénile ou fou, mais s&#8217;il reste en ces personnes une seule lueur de raison, s&#8217;apercevoir qu&#8217;on leur parle comme à des débiles doit être insupportable.</p>
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		<title>Mandat de dépôt</title>
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		<pubDate>Tue, 23 Mar 2010 06:10:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>J&#8217;ai tout récemment, par malchance, à nouveau assisté à une arrestation, &#34;à la barre&#34;, comme on dit. Et comme à chaque fois que c&#8217;est arrivé devant moi, la scène, irréaliste, m&#8217;a frappé par son extrême violence, même si elle s&#8217;est déroulée doucement, selon la mécanique bien huilée des mandats de dépôt décernés à l&#8217;audience : [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>J&#8217;ai tout récemment, par malchance, à nouveau assisté à une arrestation, &quot;à la barre&quot;, comme on dit.</p>
<p>Et comme à chaque fois que c&#8217;est arrivé devant moi, la scène, irréaliste, m&#8217;a frappé par son extrême violence, même si elle s&#8217;est déroulée doucement, selon la mécanique bien huilée des mandats de dépôt décernés à l&#8217;audience : un homme était libre quelques secondes auparavant, et voilà qu&#8217;il est, qu&#8217;il n&#8217;est plus, maintenant, qu&#8217;un détenu.</p>
<p>En trois minutes, quoi qu&#8217;il ait fait pour qu&#8217;on lui inflige cette sanction, sa vie bascule et plonge, deux bracelets de métal reliés par une chaînette symbolisent soudain qu&#8217;il n&#8217;est plus libre, en lui maintenant désormais les mains dans le dos&#8230;<span id="more-912"></span></p>
<p>Georges comparaissait libre à l&#8217;audience, aux côtés de celui dont il avait été le complice et l&#8217;ami pendant plusieurs années, dans le cadre de la commission de faits lourds, terribles, sales, de viols répétés sur toute une fratrie de pauvres gosses, ceux de cet autre homme, qui lui était déjà détenu, qui l&#8217;avait, quand ce père était encore le seigneur et maître, alcoolique et analphabète, de la maisonnée, convié à participer à des orgies répugnantes, dans le cadre desquelles les enfants n&#8217;étaient plus que de misérables objets de misérables plaisirs sexuels dévoyés.</p>
<p>Le père, principal responsable, était en prison depuis la révélation des faits, et allait être condamné à une peine lourde qui l&#8217;y maintiendra encore longtemps. Georges, lui, n&#8217;avait pas été placé en détention provisoire, sans doute à cause d&#8217;une participation malgré tout plus réduite, à des faits qu&#8217;il n&#8217;avait pas initiés -et aussi, je vous indique ceci pour que vous mesuriez à quel point cette audience imposait de plonger dans les Bas-Fonds du Monde, parce qu&#8217;il était &quot;sous la coupe&quot; de son ami, à l&#8217;époque des faits, ce père étrange étant très violent, et pas seulement sur les petits, au point d&#8217;ailleurs d&#8217;imposer à Georges, lorsqu&#8217;ils atteignaient ensemble leurs trois grammes d&#8217;alcool quotidiens, de subir lui aussi ses assauts sexuels -pas la moindre homosexualité dans tout ceci, et pas le moindre amour, non plus, non, juste l&#8217;avilissement total des envies et sentiments, et les manifestations sexuées d&#8217;un homme exclusivement égocentrique, imposant son plaisir torve à tout ce qui l&#8217;entourait, n&#8217;importe comment, et sans une once de considération pour les personnes qui se tenaient autour de lui, à commencer par ses enfants, les proies les plus simples, pour les coups et pour le sexe&#8230;</p>
<p>Voilà rapidement le lourd contexte dans lequel se présentait l&#8217;affaire, avec, présents à l&#8217;audience, tous ces enfants, qui l&#8217;étaient encore sans plus jamais pouvoir l&#8217;être tout à fait, alignés sur un banc aux côtés de leurs administrateurs ad hoc<sup>(1)</sup> derrière celui qui avait été leur père, et leur violeur, et son complice.</p>
<p>Contexte examiné dans le cadre d&#8217;un de ces dossiers, de plus en plus nombreux, en réalité à l&#8217;évidence criminel, mais que l&#8217;on avait décidé de correctionnaliser, selon une pratique désormais légale consistant à &quot;oublier&quot; le crime, à disqualifier les faits de viols en atteintes sexuelles aggravées, de telle sorte qu&#8217;ils sont jugés non pas par une cour d&#8217;assises, qu&#8217;ils mériteraient pourtant à l&#8217;évidence tant les faits sont graves et les victimes abîmées, mais par un tribunal correctionnel, la peine maximale encourue passant de 15 à 7 ans (en principe 10, mais l&#8217;on avait oublié de viser la circonstance aggravante d&#8217;ascendance du père, en ayant seulement retenu la minorité des victimes), ce qui franchement n&#8217;est pas je crois très important, au fond -ce qui l&#8217;est, en revanche, c&#8217;est qu&#8217;avec la meilleure volonté du monde, un tribunal correctionnel pourra matériellement consacrer trois heures à l&#8217;affaire, quand une cour d&#8217;assises lui aurait dédié au moins deux jours, voire trois<sup>(2)</sup> &#8230;</p>
<p>Comment de telles horreurs surviennent-elles, et peuvent-elles perdurer des années, qui plus est alors que la famille, que l&#8217;on qualifiera rapidement de quart-mondiale, est encadrée et surveillée par maintes mesures de protection et d&#8217;assistance sociales ?</p>
<p>Parce que, comme dans presque tous ces dossiers là, sauf rares exceptions, les faits sont commis dans des familles où l&#8217;on ne parle pas, où la terreur règne sur les gosses qui ne sont là que pour les corvées, dans le meilleur des cas, et grandissent à coups de fouet, ou, si l&#8217;on n&#8217;a pas les moyens d&#8217;acheter un fouet, de ceinturon, parce que tout le monde y baigne du matin au soir dans un climat d&#8217;alcoolisme atavique, parce qu&#8217;on y répercute, le plus souvent, ce que l&#8217;auteur a lui-même connu, enfant, coups, absence totale d&#8217;enseignement de morale, de valeurs, absence totale de tendresse, de respect pour soi-même, alors pour les autres n&#8217;en parlons pas, dans un climat de déréliction absolue sur tous les plans.</p>
<p>Tout était reconnu, absolument tout.</p>
<p>A l&#8217;audience, on apprenait que ces adultes avaient eu exactement les mêmes enfances que celles qu&#8217;ils avaient piétinées, qu&#8217;ils étaient des ivrognes patentés, dotés de QI frôlant la débilité légère (70), d&#8217;un vocabulaire de cinquante mots chacun dont la moitié d&#8217;injures et l&#8217;autre dédiée à la bouffe et la boisson, qu&#8217;ils étaient incapables du moindre remord, n&#8217;ayant aucune considération d&#8217;eux-mêmes, et aucune considération évidemment du mal qu&#8217;ils avaient fait, des brutes, pensant et agissant brutalement dans la seule quête de leur propre satisfaction, de leur propre plaisir, qui lui-même était brutal et grossier -les deux étant bien en peine, d&#8217;ailleurs, de décrire leurs actes respectifs, faute de mots, faute de honte, et faute même de souvenirs précis&#8230;</p>
<p>Un univers de crasse, le procès de la saleté absolue de l&#8217;âme et de ces vies -comme presque toujours.</p>
<p>Les expertises soulignaient cet état de fait -tout en reconnaissant ces deux hommes entièrement responsables pénalement, sans la moindre atténuation de discernement, ce qui, franchement, se discute forcément, pourtant : ces hommes, aux frontières extrêmes de l&#8217;humanité quoi qu&#8217;on en dise, ne peuvent pas, c&#8217;est ma conviction, être totalement soumis à la loi des hommes, conçue par et pour des hommes complets, pas pour ces&#8230; Réprouvés. Mais ceci n&#8217;a pas été plaidé, et le tribunal est là, évidemment, pour moduler la sanction encourue en fonction de ces circonstances : extrême gravité des faits, mais commis par des sous-hommes -ayant eu un nombre de fois incalculable à connaître de cette problématique, je veux dire ici à quel point je crois que la difficulté de les juger, en l&#8217;état des moyens répressifs mis au service des magistrats notamment dans ce domaine précis, est immense, à quel point j&#8217;aurais été incapable d&#8217;être juge.</p>
<p>Georges, donc.</p>
<p>Relativement âgé, disons mon âge mais paraissant vingt de plus. Un grand mec tout droit, qui ressemblait aux coiffeurs de quartiers des années soixante, comme on se les imagine via les publicités Petrol Han, et dont on a dû entendre dix phrases sur toute l&#8217;audience, voix rocailleuse et vocabulaire patoisant, regard vide et front bas, larges paluches gisant le long d&#8217;un corps amaigri, dix phrases par lesquelles il s&#8217;est lui-même un peu plus pendu : &quot;J<em>e ne bois plus -sauf du vin le soir. Si je me rends compte de la gravité des faits ? Ben, non, pas vraiment&#8230; Oui, je reconnais -enfin, je crois&#8230; Si j&#8217;ai fait pareil à mes enfants ? Ah non, pas mes enfants, quand même&#8230;</em>&quot; , ce qui fera dire au parquet dans ses réquisitions qu&#8217;il a au moins le mérite de la franchise, de celle qui ne se défend même pas -et aux avocats présents dans la salle : &quot;adieu, mon gars&#8230;&quot;</p>
<p>Georges, dont il n&#8217;est pas possible de parler sans être grossier, qui aura donc passé toutes ces années à se faire enculer, ivre, sans plaisir et probablement par contrainte, par son ami, probablement plus con et plus méchant que lui, avant de se retourner, avec lui, histoire de continuer l&#8217;orgie et cette vaste rigolade, vers les enfants, terrés dans un coin en attendant leur tour, et de &quot;leur en donner&quot;, à eux aussi, sur ordres, certes, mais pas seulement. Georges, ce pauvre borgne dans ce pitoyable monde des aveugles, roi crasseux de cette cour des miracles qui à la barre ne prétend rien, ne demande rien, n&#8217;attend rien.</p>
<p>Qui n&#8217;est même pas antipathique -qui, lui au moins, parle doucement, et n&#8217;osera jamais regarder les gosses, ni en général beaucoup plus haut que le sol à ses pieds&#8230;</p>
<p>De ces dossiers pourris, de ces hommes perdus, que l&#8217;avocat digne de ce nom est fier d&#8217;essayer de défendre, à qui il est juste de prêter des mots, des explications enfin cohérentes, des sentiments, et son cœur par-dessus tout, quand c&#8217;est possible, et ça l&#8217;est presque toujours.</p>
<p>Le parquet a demandé, pour lui, une peine de cinq ans : trois années d&#8217;emprisonnement ferme, deux années de sursis avec mise à l&#8217;épreuve, obligation de soins et de payer les condamnations civiles.</p>
<p>Pour le malheur de Georges, qui du coup ne s&#8217;y est pas attendu, il n&#8217;a pas demandé qu&#8217;on décerne mandat de dépôt, c&#8217;est à dire qu&#8217;on l&#8217;arrête immédiatement pour l&#8217;emmener en prison commencer sa peine, et a même argumenté contre : à l&#8217;évidence, Georges ne s&#8217;enfuirait pas du gourbi lui tenant lieu de domicile, il était d&#8217;ailleurs venu librement à l&#8217;audience, il pouvait être humain, selon lui, de lui laisser quelques semaines pour préparer son incarcération, dans une affaire déjà vieille de trois ans&#8230;</p>
<p>Le tribunal est parti délibérer sur l&#8217;ensemble des affaires du jour : il était un peu tard, et l&#8217;avocat de Georges, qui très probablement n&#8217;a pas pensé lui non plus à une éventuelle arrestation immédiate, est parti, le laissant seul attendre d&#8217;affronter son destin (je ne porte aucun jugement là dessus, ce serait bien facile, et il nous arrive à tous d&#8217;être en dessous de ce qu&#8217;on devrait être, malheureusement, surtout la nuit tombée&#8230;).</p>
<p>Tout le monde est sorti, qui fumer, qui s&#8217;écharper dehors à coups d&#8217;invectives, entre famille d&#8217;une victime et famille de son agresseur présumé, qui accompagnant les enfants dehors se délasser et courir un peu, jouer enfin, et le procureur ayant fait choix d&#8217;accompagner votre serviteur boire le douzième café de l&#8217;après-midi en refaisant avec lui le monde judiciaire idéal&#8230;</p>
<p>Bref, tout le monde s&#8217;est enfin détendu. Sauf Georges, qui est resté, seul, assis dans la salle, tête droite, sur son banc des prévenus -son cher ami ayant été ramené en bas, dans les geôles, par l&#8217;escorte.</p>
<p>Georges, je donnerais cher pour savoir ce à quoi vous avez pensé, pendant ces quarante minutes. A rien, du tout ? Je ne sais pas&#8230;</p>
<p>Tout le monde, bien sûr, profite de ce moment pour écorner sérieusement son forfait de téléphonie mobile et informer ses proches d&#8217;où l&#8217;audience en est, de l&#8217;heure approximative de retour (Madame Mô apprenait par exemple, avec un plaisir mitigé, que soit Petit Mô et Mômette attendaient vingt heures trente environ pour retrouver les doudous de leurs lits respectifs, soit il ne verraient pas leur père adoré ce soir-là, une fois de plus&#8230;).</p>
<p>Mais pas Georges. Pas de téléphone, l&#8217;ami ? Ou personne à appeler&#8230;</p>
<p>Il n&#8217;a pas vu non plus, ou pas compris, ce que les professionnels des lieux ont tout de suite enregistré à leur retour dans la grande salle d&#8217;audience, dix minutes avant l&#8217;heure annoncée des délibérés : le policier d&#8217;audience, soudain, n&#8217;était plus seul, mais avait été rejoint par quatre collègues, petite troupe en bleu et blanc dont n&#8217;importe quel avocat qui fait du pénal connaît bien la signification de l&#8217;arrivée, quelques minutes avant le prononcé des décisions&#8230;</p>
<p>Le tribunal est revenu, l&#8217;on s&#8217;est tous levés une dernière fois.</p>
<p>Il a rendu ses décisions dans les différents dossiers (quatre, ce jour là, et c&#8217;est comme ça tous les lundis à Lille, qui est dotée d&#8217;une chambre spécialisée dans les infractions sexuelles), puis, dans une salle désormais presque vide, dans laquelle j&#8217;étais resté en sachant ce qui allait arriver, et parce que montait en moi le regret de ne pas avoir prévenu Georges, bien que je ne sois pas son avocat<sup>(3)</sup> , on a appelé la dernière affaire.</p>
<p>L&#8217;escorte a ramené le père des enfants dans la salle, lui a enlevé ses menottes pour qu&#8217;il écoute sa peine, et Georges est allé se planter à ses côtés, tout seul.</p>
<p>Deux policiers sont venus se placer à sa droite, un peu derrière lui, l&#8217;un d&#8217;eux ayant en mains ses bracelets de fer.</p>
<p>La Présidente a prononcé la condamnation, lourde, de l&#8217;auteur principal, qui restait en détention un bout de temps.</p>
<p>Dans son dos, rien n&#8217;étant jamais simple ni univoque (comme leur avocate, ma consœur de la partie civile, l&#8217;avait , très sensiblement, exposé en plaidant, et en disant qu&#8217;elle trahirait ses petits clients si elle ne disait pas qu&#8217;ils aimaient encore, malgré tout, celui qui était aussi et encore leur papa&#8230;), certains de ses enfants ont fondu en larmes. Le tribunal lui a aussi retiré l&#8217;autorité parentale.</p>
<p>Elle s&#8217;est ensuite tournée vers Georges, et lui a expliqué qu&#8217;il était condamné à cinq ans d&#8217;emprisonnement, dont trois fermes et deux avec sursis, et que le tribunal décernait mandat de dépôt,  lui détaillant ses futures obligations et la signification de cette partie avec sursis, et qu&#8217;il la purgerait après sa détention (Georges écoutait, le visage toujours aussi vide)&#8230;</p>
<p>&#8230; Parce que, d&#8217;abord, il allait effectuer immédiatement les trois ans fermes (un policier prenait le poignet droit de Georges et y passait la première boucle des menottes, rituel que rien n&#8217;impose, aucune loi), compte-tenu de la gravité des faits et de son absence manifeste de prise de conscience (le policier ramenait le bras gauche de Georges dans son dos et finissait de l&#8217;entraver).</p>
<p>Georges n&#8217;a rien dit, ne s&#8217;est nullement débattu -comme la plupart du temps les condamnés dans ce même cas. Peut-être, seulement, son échine s&#8217;est-elle un peu courbée, mais je ne suis pas certain que ça n&#8217;ait pas été à cause de ses deux bras désormais joints derrière lui.</p>
<p>La Présidente, qui, il faut lui rendre cet hommage, explique toujours le mieux possible les décisions, a bien vu que les yeux de Georges demeuraient ternes, et elle lui a tout ré-expliqué, avec un langage encore plus simple -et une voix adoucie. Elle parlait maintenant à un homme condamné, menotté, entravé : un prisonnier. Personne n&#8217;est insensible à cette transformation brutale d&#8217;un homme libre en détenu, et le silence tendu de la salle, le visage grave du procureur braqué vers l&#8217;homme, malgré les fatigues et les émotions, le soulignaient encore.</p>
<p>Georges n&#8217;a rien compris, à l&#8217;impossible nul n&#8217;est tenu -sauf évidemment qu&#8217;il partait, maintenant.</p>
<p>Il n&#8217;a pas eu un regard en arrière, et les policiers l&#8217;ont emmené, par la petite porte latérale, hors de la salle d&#8217;audience, vers les geôles, auxquelles il allait descendre par un long et étroit escalier en béton, puis, après qu&#8217;on lui eut fait les poches (dans lesquelles il n&#8217;avait bien sûr pas même de chaussettes de rechange&#8230;), d&#8217;où il partirait, dans le même fourgon que son ancien ami, et avec d&#8217;autres, vers la prison.</p>
<p>De la lumière intense des néons de l&#8217;audience à l&#8217;ombre, la vraie et la symbolique -quoi qu&#8217;il ait fait.</p>
<p>Où ce soir il ne se passerait rien d&#8217;autre que les formalités inhérentes aux &quot;entrants&quot;, ensuite de quoi il passerait sa première nuit -probablement en pleurant, à un moment ou à un autre, il paraît qu&#8217;ils pleurent toujours, les premières heures.</p>
<p>Où demain, il serait -déjà- un détenu parmi la cohorte des autres. Et un peu plus, journaux aidant, les autres détenus adorant faire leurs rapprochements entre les comptes-rendus judiciaires de l&#8217;audience de la veille et l&#8217;arrivée concomitante des nouveaux : il y serait aussi, désormais, un <a href="http://maitremo.fr/2009/01/16/dependez-les-pointeurs/" target="_blank">pointeur</a>.</p>
<p>Bienvenue en Enfer, Georges. Bonne chance&#8230;</p>
<p>Pas un regard en arrière, à l&#8217;audience, non.</p>
<p>Et, dans son dos à lui, personne pour pleurer, dans la salle.</p>
<p>Pas même moi. De peu.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
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<ol class="footnotes"><li id="footnote_0_912" class="footnote">Les représentants des associations spécialement désignées pour être les majeurs responsables qui aideront les enfants pendant une procédure judiciaire, quand leurs représentants légaux, les parents, soit ne s&#8217;en préoccupent pas, soit comme ici sont les auteurs des faits, et qui, pour la plupart, font un boulot de suivi et d&#8217;encadrement absolument remarquable, bien que dotées de moyens dérisoires par rapport au nombre effarant de mineurs qu&#8217;elles ont à accompagner judiciairement (normal, nous sommes dans le monde judiciaire, justement) &#8230;</li><li id="footnote_1_912" class="footnote">Plus pour longtemps, hélas : un prochain projet de réforme, on le sait, viendra proposer qu&#8217;en cas de reconnaissance des faits, l&#8217;on &quot;plaide coupable&quot; aux assises, et que seule la peine, du coup réduite, soit soumise à débats : une honte sans précédent pour la Justice de France, un mépris de l&#8217;humanité de l&#8217;auteur et de la soif d&#8217;explications des victimes, à qui pourtant on ne cesse de prétendre le contraire, et un dévoiement sans nom de la plus belle juridiction qui soit, celle où l&#8217;on prend le temps, justement, de tout tenter de comprendre, faits et gens : s&#8217;il n&#8217;y a qu&#8217;une mesure contre laquelle le monde judiciaire dans son ensemble se mobilise radicalement, j&#8217;ose espérer que ce sera cet immondice.</li><li id="footnote_2_912" class="footnote">Il était en effet possible qu&#8217;il ne soit pas là au délibéré, et bénéficie donc de quelques jours pour préparer son incarcération, (le tribunal décernant alors non pas mandat de dépôt, mais d&#8217;arrêt) ne serait-ce qu&#8217;au plan matériel : prendre un peu de sous, préparer un sac de vêtements, et, qui sait, dire au revoir à une hypothétique compagne&#8230; Je m&#8217;en veux encore, j&#8217;ai hésité parce que je n&#8217;étais pas son avocat, et que le vrai pouvait mal prendre mon intervention, mais avec le recul c&#8217;est une pudeur mal placée que je n&#8217;aurais pas dû avoir -on a tous des manquements, enfin, j&#8217;espère&#8230;</li></ol>]]></content:encoded>
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		<title>Dernière s-CEA-nce</title>
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		<pubDate>Thu, 18 Mar 2010 17:31:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
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		<category><![CDATA[condamnations]]></category>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>(Le 38e appel du pied &#8211; dont personne ici n&#8217;ignore plus qu&#8217;il l&#8217;a grand &#8211; du Maître, qui a tendance à diriger lesdits appels virtuels vers mon arrière-train, me pousse à publier un texte ni émouvant, ni spécialement drôle, probablement aride et pourvu d&#8217;un titre moyen, qui n&#8217;aura pour mérite que de donner une idée à [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>(Le 38e appel du pied &#8211; dont personne ici n&#8217;ignore plus qu&#8217;il l&#8217;a grand &#8211; du Maître, qui a tendance à diriger lesdits appels virtuels vers mon arrière-train, me pousse à publier un texte ni émouvant, ni spécialement drôle, probablement aride et pourvu d&#8217;un titre moyen, qui n&#8217;aura pour mérite que de donner une idée à ses lecteurs de ce à quoi ils peuvent s&#8217;attendre s&#8217;ils se retrouvent poursuivis dans le cadre que je décris, ce qui peut arriver à tout le monde ou presque<sup>(1)</sup> . Il faudra néanmoins que j&#8217;apprenne un jour à résister aux pressions des avocats, quand même. C&#8217;est terrible de toujours céder ainsi.)</p>
<p>8 h 20 : je passe récupérer Eric au greffe correctionnel, et nous descendons ensemble en salle des délibérés après un crochet par le bureau du JAP, qui a rédigé quelques rapports concernant des personnes convoquées à mon audience dont il assure déjà le suivi. Dix minutes plus tard, un coup d&#8217;oeil en salle d&#8217;audience nous apprend que le Parquet est à son pupitre, que l&#8217;huissier semble en voie d&#8217;achever l&#8217;appel des présents, et que plusieurs avocats sont déjà en place. Dernière vérification mutuelle, nos rabats<sup>(2)</sup> sont réglementairement sortis, la sangle du parachute ne nous fait pas risquer le vol plané inaugural, nous pouvons lancer un coup de sonnette et entrer en scène.</p>
<p>La salle s&#8217;emplit immédiatement de robes noires, ce qui est un mauvais présage en termes de durée d&#8217;audience &#8230; <span id="more-872"></span></p>
<p><em>&quot;L&#8217;audience du Tribunal correctionnel est ouverte, vous pouvez vous asseoir&quot;</em> (bien penser à ne pas trop hurler cette phrase, même si ce n&#8217;est pas évident quand c&#8217;est le matin et qu&#8217;on fait un essai de placement de voix, Tî m&#8217;ayant obligeamment avertie qu&#8217;il était inutile qu&#8217;on entende mes ouvertures d&#8217;audience depuis les locaux de l&#8217;Ordre).</p>
<p>L&#8217;huissier m&#8217;apporte le premier dossier, et c&#8217;est parti. Vingt-sept dossiers sont inscrits au rôle ce matin, les deux tiers concernant des conduites de véhicules en état alcoolique (CEA), le reste se répartissant entre conduites sans permis, ou malgré suspension de celui-ci, défauts d&#8217;assurance, conduites sous l&#8217;influence de stupéfiants, blessures involontaires et infractions à la législation sur les transports. Les dossiers des prévenus assistés d&#8217;avocats passeront en priorité, comme il est d&#8217;usage.</p>
<p>Le premier prévenu en est à sa troisième CEA. Je vérifie son identité, lis la prévention, résume les circonstances du contrôle et ses déclarations, pour finir par le rappel de son casier judiciaire. Je lui demande ensuite de s&#8217;expliquer sur les faits qui lui sont reprochés. Et en suis pour mes frais : il reconnaît avoir bu (cinq <em>&quot;apéritifs anisés en doses maison&quot;</em>), conduit ensuite, se rappelle bien son interpellation, ne trouve rien à redire concernant sa garde à vue, mais le pourquoi du comment, que dalle.</p>
<p><em>&quot;Monsieur, vous êtes déjà passé deux fois devant le Tribunal pour la même infraction, vous avez été condamné contradictoirement à deux mois de prison avec sursis, puis à des jours-amende, votre permis a été annulé la dernière fois, et tout ça ne vous a pas fait réfléchir ?<br class="spacer_" />- Ben si &#8230;</em></p>
<p><em>- Mais pas au point de ne pas vous retrouver une troisième fois devant le Tribunal ?</em></p>
<p><em>- Ben non &#8230;</em></p>
<p><em>- Eu égard à votre casier judiciaire, vous êtes aujourd&#8217;hui inaccessible au sursis. Savez-vous ce qui va vous arriver si je prononce à votre encontre ne serait-ce qu&#8217;un jour d&#8217;emprisonnement ? Vous vous souvenez de ce qu&#8217;on vous a dit lors de votre premier passage devant le Tribunal sur la révocation de votre peine avec sursis ?</em></p>
<p><em>- &#8230;&quot;</em></p>
<p>Personne ne souhaitant poser de questions, le substitut se lève, et s&#8217;adresse, ainsi qu&#8217;il est de coutume, à l&#8217;ensemble des prévenus. Malgré les difficultés posées par un nez patatoïde et une voix inhabituellement nasillarde (tiens, c&#8217;est l&#8217;hiver, le rhume sévit), il informe les personnes présentes des principales peines encourues, de l&#8217;annulation automatique du permis de conduire pour les récidivistes, du nombre d&#8217;accidents de la route dus chaque année aux conducteurs pris de boisson, avant d&#8217;en venir au cas particulier de ce premier prévenu. Sans surprise, il requiert à l&#8217;encontre de celui-ci une peine d&#8217;emprisonnement relativement importante, intégralement assortie d&#8217;un sursis avec mise à l&#8217;épreuve, ainsi qu&#8217;une peine d&#8217;amende. L&#8217;avocat du prévenu axe sa plaidoirie sur l&#8217;inutilité d&#8217;un éventuel emprisonnement ferme (non requis, mais il est manifestement méfiant) ainsi que sur la nécessité de limiter la durée de la période pendant laquelle son client se verra interdire de repasser les épreuves du permis, dont il a professionnellement besoin.</p>
<p>Dans la mesure où je rends la majorité de mes décisions &quot;sur le siège&quot;, c&#8217;est-à-dire dans la foulée de l&#8217;examen du dossier à l&#8217;audience et sans suspendre celle-ci<sup>(3)</sup> , le prévenu n° 1, après que je lui ai redonné la parole, se voit immédiatement condamner à une peine d&#8217;emprisonnement avec sursis assorti d&#8217;une mise à l&#8217;épreuve (avec explications sur la signification de cette mesure, pour laquelle une convocation devant le SPIP lui est immédiatement remise) et une peine d&#8217;amende <em>&quot;sur le montant de laquelle vous pourrez bénéficier d&#8217;une réduction légale de 20 % si vous vous en acquittez dans un délai de trente jours&quot;</em><sup>(4)</sup> conformes aux réquisitions du Parquet. Je constate également l&#8217;annulation de plein droit de son permis de conduire, et lui interdis d&#8217;en repasser les épreuves durant trois mois.</p>
<p>Dossier suivant, celui d&#8217;une jeune femme, également récidiviste de la CEA, qui a pour sa part commis les faits que je dois juger pendant son délai de mise à l&#8217;épreuve. S&#8217;y ajoute par surcroît aujourd&#8217;hui un délit de port d&#8217;arme de 6e catégorie (arme blanche). Après avoir évoqué les faits puis son casier judiciaire, je donne lecture des rapports du SPIP<sup>(5)</sup> et du JAP la concernant, et recevrai ultérieurement pour celà une lettre incendiaire de la mère de la prévenue, qui estime que cette lecture a porté atteinte à mon secret professionnel et à l&#8217;honneur de sa fille. Cette dernière me parle quant à elle d&#8217;un alcoolisme de fond, dont elle ne parvient pas à se débarrasser malgré les soins suivis dans le cadre de sa mise à l&#8217;épreuve. Laurent, le parquetier aujourd&#8217;hui nasalement contrarié, requiert la même peine que celle à laquelle elle avait déjà été condamnée la première fois. Je prononce une peine d&#8217;emprisonnement avec mise à l&#8217;épreuve dont le quantum et la durée s&#8217;élèvent au double des réquisitions, ce qui ne plaît pas à l&#8217;avocate de la défense (et je la comprends, mais la peine requise m&#8217;a réellement paru très insuffisante).</p>
<p>Le troisième prévenu est encore une femme, assez âgée, dont je n&#8217;arriverai à tirer que quelques mots intelligibles, car elle sanglote depuis le moment où j&#8217;ai appelé son nom et repartira de même. Elle parvient à m&#8217;expliquer qu&#8217;elle n&#8217;arrive pas à se contenir parce qu&#8217;elle trouve bien plus honteux de commettre une CEA pour une femme que pour un homme. Pas de récidive dans son cas, ni d&#8217;alcoolisme chronique d&#8217;après elle, mais un taux d&#8217;alcool ahurissant : 4 g dans le sang, sachant que le seuil du coma éthylique se situe aux alentours de 3 g pour la plupart d&#8217;entre nous<sup>(6)</sup> . Rien d&#8217;étonnant donc à ce qu&#8217;on l&#8217;ait retrouvée dans un fossé le jour des faits &#8230; Qu&#8217;a-t-elle bien pu ingurgiter pour tutoyer un plafond pareil ? Elle ne s&#8217;en rappelle plus, a peut-être le souvenir d&#8217;une bouteille de vodka vide, mais c&#8217;est flou &#8230; Emprisonnement avec sursis simple, <em>&quot;que vous n&#8217;effectuerez donc pas si vous n&#8217;êtes pas de nouveau condamnée, dans un délai de cinq ans, à une nouvelle peine d&#8217;emprisonnement&quot;</em><sup>(7)</sup> , amende et suspension de permis de même durée que la suspension administrative décidée par le Préfet pour elle.</p>
<p>On continue.</p>
<p><em>&quot;J&#8217;avais fêté un anniversaire chez des amis, et j&#8217;avais bu un apéro et cinq ou six verres de vin, plus une coupe de champagne à la fin, je pensais que c&#8217;était bon et que j&#8217;étais en état de conduire &#8230;</em></p>
<p><em>- Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est, pour vous conduire ? Juste s&#8217;asseoir dans le siège et mettre le contact ?</em></p>
<p><em>- Non, je sais bien, les réflexes et tout, mais je me disais que quand on n&#8217;abuse pas, ça va encore &#8230;&quot;</em></p>
<p>Les dossiers s&#8217;enchaînent, pas trop rapidement aujourd&#8217;hui. Pour le moment, ils sont encore tous plaidés. L&#8217;un d&#8217;entre eux nous occupe 1 h 15 durant, qui concerne un ouvrier agricole poursuivi pour blessures involontaires sur un couple de motards, qui se sont encastrés dans son attelage tracté. Il faudra étudier les photos des lieux, les témoignages des automobilistes ayant assisté à la scène, essayer d&#8217;évaluer la vitesse de chacun suivant notamment leurs heures et lieux de départ &#8230; La condamnation du conducteur du tracteur est requise. Je mets la décision en délibéré à un mois (et ce sera une relaxe, eu égard en particulier au point d&#8217;impact de la moto sur l&#8217;attelage, et à la vitesse à laquelle elle semblait circuler, qui provoquera un appel du Parquet).</p>
<p>Au beau milieu des explications d&#8217;un prévenu, qui après avoir bu une quinzaine de &quot;shots&quot; de tequila en boîte, se pensait net et en état de reprendre le volant après avoir pris la précaution de dormir deux heures, je sursaute subitement. Pas à cause de lui, mais de moi : à force de relire depuis des heures les mêmes préventions et les même articles de loi sur le même ton, qui semblent devenir au fil de la matinée autant de formules incantatoires, j&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;avoir négligé de lire à ce jeune homme ceux qui le concernent. Je passe discrètement un petit mot à Eric, qui m&#8217;assure que j&#8217;ai normalement lu le contenu de la convocation. Ouf. Je peux donc en revenir immédiatement au prévenu, et lui demander s&#8217;il réalise la chance qu&#8217;il a de comparaître devant moi, pour une &quot;simple&quot; CEA, et non devant trois de mes collègues pour homicide involontaire, sans même parler de l&#8217;éventualité de son propre décès entre la boîte et son domicile. Non sans franchise, il me répond qu&#8217;il sait bien qu&#8217;il a eu de la chance ce soir-là, qu&#8217;il y a beaucoup réfléchi depuis, et le réalisera sans doute encore mieux à la sortie du Tribunal, mais que là, à la minute même, il ne se sent pas si chanceux que ça, car il ne ressent pas du tout cette comparution comme une expérience agréable &#8230; Je le rassure, ce n&#8217;est pas le but de la séance.</p>
<p>Original : l&#8217;avocate d&#8217;un prévenu poursuivi pour CEA et feu rouge grillé m&#8217;indique que son client <em>&quot;ne conteste nullement la CEA, mais n&#8217;a pas le sentiment d&#8217;avoir grillé un feu rouge, et d&#8217;ailleurs, de là où ils se trouvaient, les policiers ne pouvaient pas apercevoir la couleur du feu. Vous devrez donc le relaxer pour la contravention de non-respect du feu rouge.&quot;</em> Sauf que, d&#8217;une part, le procès-verbal est particulièrement précis quant aux circonstances de la fameuse grillade de feu rouge, que je passe d&#8217;autre part chaque jour devant ce feu, qui est parfaitement visible de là où les policiers se trouvaient, et qu&#8217;enfin, le &quot;non-sentiment d&#8217;avoir grillé ce feu&quot; a peut-être été aidé par les 2 g d&#8217;alcool mesurés chez l&#8217;intéressé ce soir-là. Condamnation pour les deux infractions donc. Je vois bien que l&#8217;avocate ronchonne.</p>
<p><em>&quot;En sortant de la soirée, j&#8217;ai pensé que j&#8217;étais peut-être limite, mais peut-être pas, alors j&#8217;ai tenté le coup &#8230;</em></p>
<p><em>- La prochaine fois, si vous voulez en être sûr, vous pourriez éventuellement acheter des éthylotests en pharmacie avant d&#8217;aller à votre soirée, ça vous donnerait une idée de vos capacités à prendre la route ensuite ?</em></p>
<p><em>- Oh, mais il paraît que ça n&#8217;est pas fiable du tout, ces trucs !</em></p>
<p><em>- Manifestement, votre estimation pifométrique non plus &#8230;</em></p>
<p><em>- Tiens, c&#8217;est vrai ! Vous avez raison !&quot;</em></p>
<p>L&#8217;affaire suivante, si elle est simple (une CEA en récidive commise par un homme qui rentrait de l&#8217;école avec son enfant non attaché sur le siège passager), mériterait une plaidoirie, non pas d&#8217;Assises, n&#8217;exagérons rien<sup>(8)</sup> , mais enfin, qui consiste en autre chose que <em>&quot;Oui ben mon client est alcoolique mais c&#8217;est bien normal parce que sa première femme a tué leur enfant commun avant de se suicider et sa deuxième femme est morte il y a quelques mois d&#8217;une maladie rare le laissant seul avec leur fils du coup là il déprime donc il boit enfin vous apprécierez surtout sur la nécessité d&#8217;annuler son permis&quot;</em>, dévidée d&#8217;une petite voix monocorde et à toute vitesse par une avocate habituellement plutôt spécialisée en matière d&#8217;expulsions. J&#8217;indique à l&#8217;intéressé que je n&#8217;ai aucun pouvoir d&#8217;appréciation sur l&#8217;annulation de son permis, vu son état de récidive, en essayant de lui cacher ma frustration vis-à-vis de sa défense.</p>
<p>La matinée se poursuit, avec un dossier qui nous arrive sur opposition à une ordonnance pénale<sup>(9)</sup> prononcée pour défaut d&#8217;assurance et plusieurs contraventions de 4e et 5e classes. J&#8217;en profite pour renseigner le prévenu sur les conséquences financières d&#8217;un accident corporel de la circulation routière commis avec un véhicule non assuré (en gros, passer sa vie active à rembourser le Fonds de garantie qui aura indemnisé la victime avant de se retourner contre lui). Le Parquet requiert la confirmation de l&#8217;ordonnance pénale, l&#8217;avocat plaide &#8230; et mentionne en passant que <em>&quot;M. le Procureur aura en tout cas pris son temps pour décider de poursuivre mon client, puisque les faits datent de février 2008 et les réquisitions du Parquet d&#8217;avril 2009 !&quot;</em>. Ce qui me fait bondir sur le dossier, et le compulser frénétiquement, en pestant pour l&#8217;avoir mal préparé. L&#8217;avocat s&#8217;arrête donc de plaider, en indiquant sèchement préférer attendre d&#8217;avoir ma pleine attention avant de poursuivre. Je lui réponds que non seulement il l&#8217;aura sous peu, mais que je vais même lui donner matière à plaider sur la prescription de l&#8217;action publique concernant les contraventions poursuivies, dès que le Parquet m&#8217;aura donné son avis sur la question. Les parties en présence s&#8217;accordent dans les minutes qui suivent sur cette prescription, que je constaterai donc, avant de condamner le prévenu pour le délit.</p>
<p>Tiens, un prévenu assisté d&#8217;un avocat qui essaye de dissimuler un sourire qui va d&#8217;une oreille à l&#8217;autre ? Ah oui, je sais pourquoi. Son client a été interpellé, véhicule stoppé au beau milieu d&#8217;un rond-point, car pris d&#8217;une envie pressante, il avait décidé de l&#8217;assouvir exactement là, sans rouler un mètre de plus. Après quoi, les multiples verres d&#8217;alcool ingérés dans l&#8217;heure précédente aidant, il n&#8217;avait pu retrouver les clés de sa voiture. Les gendarmes arrivés fortuitement sur les lieux l&#8217;avaient donc aidé dans sa quête <em>&quot;et d&#8217;ailleurs c&#8217;est eux qui les ont retrouvées, mes clés, pile là où j&#8217;avais fait pipi. En plein milieu en fait &#8230; J&#8217;ai trouvé ça très sympa de leur part d&#8217;ailleurs ! Bon, après, ils m&#8217;ont quand même fait souffler &#8230;&quot;</em> Gendarme, c&#8217;est un dur métier, on ne le rappellera jamais assez.</p>
<p>A 12 h 45, escale technique de dix minutes, afin de permettre au greffier d&#8217;aller fumer une clope, au substitut d&#8217;aller se mettre des gouttes dans le nez, et à moi de boire un verre d&#8217;eau, car depuis plus de quatre heures que je parle sans interruption ou presque, ma bouche commence à être pâteuse.</p>
<p>Nous reprenons avec un dossier d&#8217;infractions à la législation sur les transports, contentieux technique s&#8217;il en est. Tellement qu&#8217;en préparant le dossier, je me suis dit que la relaxe pour &quot;obscurité caractérisée de la réglementation européenne en cause&quot; était plaidable. Le prévenu, gérant d&#8217;une société de transports poursuivi pour diverses infractions ésotériques tournant autour du poids du véhicule de transport et de celui des voitures prises en charge, plaide effectivement sa propre relaxe, mais en me démontrant que les articles de loi repris dans sa convocation ne lui sont guère applicables, puisqu&#8217;il n&#8217;effectuait pas au moment des faits de transport à but lucratif et que le poids total de l&#8217;attelage était inférieur au poids fixé par les règlements. Son avocat reprendra évidemment ses arguments, me précisant au passage n&#8217;avoir pas réussi à retrouver les règlements applicables sur Legifrance, et soulevant de plus l&#8217;absence de procès-verbal de pesée par les enquêteurs ayant procédé à l&#8217;interpellation. Je mets ma décision en délibéré à une semaine, à l&#8217;issue de laquelle j&#8217;aurai réussi à retrouver, via divers sites d&#8217;institutions communautaires, les cinq textes réglementaires applicables (prévoyant chacun des exceptions au précédent, et renvoyant au suivant pour le régime de ces exceptions, sinon ce n&#8217;est pas drôle), pour finalement donner raison au transporteur pour l&#8217;ensemble des motifs soulevés.</p>
<p>Tiens, une nullité ! Pas un mauvais avocat, bien sûr, mais une nullité de procédure soulevée par le conseil d&#8217;un prévenu, qui conteste la régularité du contrôle effectué selon lui par des APJ<sup>(10)</sup> non supervisés par un OPJ<sup>(11)</sup>. Il soulève également au fond l&#8217;absence de caractérisation des faits de conduite en état d&#8217;ivresse manifeste et de refus de se soumettre aux vérifications tenant à l&#8217;état alcoolique pour lesquels son client a été poursuivi : l&#8217;intéressé n&#8217;a refusé de se soumettre qu&#8217;à l&#8217;éthylotest (le &quot;ballon&quot;), et non à l&#8217;épreuve de l&#8217;éthylomètre. La procédure ne mentionnerait par ailleurs qu&#8217;un seul signe d&#8217;ivresse manifeste (une odeur de vin persistante), au demeurant non mentionné dans la convocation qui a saisi le Tribunal, alors que la Cour de cassation en exige plusieurs pour caractériser cet état. Décision en délibéré à la fin de l&#8217;audience, aux termes de laquelle je rejetterai la nullité soulevée (il y avait bien un OPJ présent sur les lieux) mais relaxerai au fond, les arguments présentés étant pertinents.</p>
<p>Dix-septième et dernier dossier plaidé à 14 h 15. Fait inquiétant, il reste une vingtaine de personnes dans la salle &#8230; Essayant d&#8217;en faire abstraction, nous attaquons l&#8217;examen de la procédure concernant Monsieur L., qui comparaît pour la quatrième fois en quelques années pour CEA en récidive. Il a été interpellé endormi au volant d&#8217;un véhicule professionnel, arrêté au beau milieu d&#8217;une départementale, deux bouteilles de whisky vides dans le vide-poches. Il est assez émouvant, Monsieur L., et raconte si bien son histoire qu&#8217;il laisse peu de place à la plaidoirie de son avocat : il y a sept ans, son fils de 30 mois est mort dans ses bras pour avoir échappé quelques minutes à sa surveillance et sauté pendant ce laps de temps du toit d&#8217;un appentis, atterrissant la tête la première sur un tas de pierres et de ferraille rouillée. Depuis, Monsieur L. est un salarié modèle de l&#8217;entreprise qui l&#8217;emploie &#8230; onze mois de l&#8217;année du moins, car avec la régularité d&#8217;une horloge, il replonge dans l&#8217;alcool chaque mois de juin, autour de l&#8217;anniversaire de la mort du garçon, et se fait quasi immanquablement contrôler, poursuivre, et condamner. Son dernier passage devant le Tribunal correctionnel s&#8217;est soldé par un mandat de dépôt à la barre, pratique que j&#8217;ai en horreur<sup>(12)</sup> , de même que Laurent, en temps normal. Ce dernier prend d&#8217;ailleurs la parole pour expliquer qu&#8217;un quantum élevé d&#8217;emprisonnement ferme assorti d&#8217;un mandat de dépôt immédiat pourrait se justifier, mais qu&#8217;il préfère requérir une peine évidemment plus longue que la dernière fois, tout en restant &quot;aménageable&quot;, et susceptible ainsi d&#8217;être effectuée sous le régime de la semi-liberté ou du placement sous surveillance électronique. L&#8217;avocate adhère, sans surprise, à ces réquisitions relativement clémentes, et Monsieur L. repart libre avec sa convocation devant le JAP aux fins d&#8217;aménagement de peine. Non sans que je me dise que si, au mois de juin prochain, Monsieur L. se retrouve poursuivi pour homicide involontaire commis en état alcoolique, je vais avoir du mal à dormir pendant longtemps &#8230; Je jette un regard à mon parquetier, qui observe le condamné quitter la salle d&#8217;un oeil qui me semble humide, et pas seulement à cause du rhume.</p>
<p>Les avocats ayant déserté la salle d&#8217;audience, restent les personnes comparaissant sans assistance. Le piège serait maintenant d&#8217;accélérer la cadence (même s&#8217;il faut bien avouer que déjà, on est soulagé de gagner le temps de plaidoirie sur les dix derniers dossiers) en oubliant que ces prévenus sont justement ceux avec lesquels il faut être le plus clair possible, histoire qu&#8217;ils ne repartent pas chez eux sans rien avoir compris au jugement de leur propre affaire.</p>
<p>Un homme poursuivi pour CEA en récidive s&#8217;approche. Un puissant relent d&#8217;alcool me parvient, qui me rappelle une discussion avec un ami avocat, durant laquelle celui-ci m&#8217;avait dit n&#8217;avoir commis qu&#8217;une seule fois l&#8217;erreur de demander à son client de s&#8217;abstenir de boire avant l&#8217;audience, ce qui avait eu pour effet de le faire venir à la barre en arborant tous les symptômes du manque &#8230; Le prévenu qui m&#8217;occupe tremble de tous ses membres, mais soutient qu&#8217;il ne boit JAMAIS d&#8217;alcool, qu&#8217;il avait simplement avalé quelques cuillères de sirop pour la toux au moment du contrôle, et qu&#8217;avec ses médicaments pour l&#8217;hypertension, celà expliquait l&#8217;alcoolémie élevée mesurée par l&#8217;éthylomètre. Devant mon incrédulité, il s&#8217;avance à un mètre de mon bureau, pour brandir sa main en me montrant qu&#8217;elle ne tremble pas &#8230; sauf évidemment si l&#8217;on prend en compte les bonds de 30 cm qu&#8217;elle effectue dans les airs sous mon nez (lequel est mis à plus rude épreuve encore). Revenant aux éléments de personnalité contenus dans le dossier, je lui demande s&#8217;il se rappelle de sa première condamnation prononcée contradictoirement, deux ans auparavant, pour des faits identiques (six mois d&#8217;emprisonnement avec sursis, une amende, quatre mois de suspension du permis). Il répond qu&#8217;on lui a enlevé son permis pendant plusieurs mois et qu&#8217;il a dû payer une somme dont il ne se rappelle plus exactement le montant. J&#8217;insiste, en évoquant une peine de prison, un délai de cinq ans pendant lequel il faudrait se tenir à carreau &#8230; non ? Il me regarde avec des yeux ronds, et rétorque que s&#8217;il avait eu de la prison, il s&#8217;en souviendrait, quand même ! Sursis avec mise à l&#8217;épreuve comprenant obligation de soins, annulation de plein droit de son permis &#8230; Il sort de la salle en criant qu&#8217;il va faire appel. Ca arrive parfois.</p>
<p>Les deux dossiers suivants concernent encore une fois un récidiviste, mais pas n&#8217;importe lequel : à six jours d&#8217;intervalle, Monsieur B. a commis ses dixième et onzième CEA, si j&#8217;en crois son casier. Typiquement le genre de dossier susceptible de faire péter une durite au parquetier de permanence, puis d&#8217;audience, et de donner lieu à une procédure bien plus expéditive que la paire de COPJ<sup>(13)</sup> qui amène Monsieur B. devant moi aujourd&#8217;hui. Je ne peux m&#8217;empêcher d&#8217;échanger un regard avec Laurent <em>(&quot;Vous faites passer des gens en comparution immédiate pour moins que ça, quand même ?&quot;)</em>, qui hausse légèrement une épaule <em>(&quot;Parfois, ça peut passer entre les mailles du filet à la perm &#8230;&quot;).</em> Quant au principal intéressé, il m&#8217;explique immédiatement que <em>&quot;tout ça, c&#8217;est la faute des gendarmes ! Ils se planquent derrière des buissons dès que je sors de chez moi et paf ! Ils m&#8217;arrêtent à tous les coups ! Vous trouvez ça normal qu&#8217;ils me contrôlent tout le temps ?</em></p>
<p><em>- Vu les taux relevés dans l&#8217;air que vous expirez à chaque fois, je dirais qu&#8217;ils ont raison de vous contrôler, Monsieur &#8230;</em></p>
<p><em>- Mais c&#8217;est pas juste, ils ont repéré ma voiturette, alors c&#8217;est facile !</em></p>
<p><em>- Et ce qui vous semble anormal, c&#8217;est que les gendarmes vous soupçonnent &#8211; légitimement &#8211; de conduire alcoolisé, pas le fait que vous preniez le volant après avoir bu ?</em></p>
<p><em>- J&#8217;étais parfaitement en état de conduire, d&#8217;ailleurs ils le savent bien, ça fait au moins cinq ans que je n&#8217;ai pas eu d&#8217;accident.</em></p>
<p><em>- Et vous pensez mériter une médaille pour n&#8217;avoir pas encore réussi à tuer quelqu&#8217;un, à commencer par vous-même ?&#8230;&quot;</em></p>
<p>Monsieur B., qui a épuisé à peu près tout l&#8217;arsenal dont nous disposons en matière de peines, est évidemment inaccessible au sursis et a déjà écopé de deux sursis avec mise à l&#8217;épreuve au cours des trois dernières années, sera condamné, conformément aux réquisitions, à une lourde peine d&#8217;emprisonnement ferme. Sans mandat de dépôt à la barre toutefois.</p>
<p><em>&quot;Je suis dépressif, je n&#8217;y peux rien, je ne peux pas m&#8217;empêcher de boire &#8230;</em></p>
<p><em>- Monsieur, ce que le Ministère public vous reproche, ce n&#8217;est pas de boire, c&#8217;est de conduire en ayant bu.</em></p>
<p><em>- Oui, mais souvent, quand je déprime, je bois, et après ça me détend d&#8217;aller faire un tour en voiture &#8230;&quot;</em></p>
<p>Le dernier dossier arrive enfin, celui d&#8217;un jeune homme qui a été contrôlé alors qu&#8217;il venait déposer plainte pour vol à la gendarmerie, effectuant à cette fin un magnifique créneau sur le parking d&#8217;icelle &#8230; non sans emboutir un véhicule de dotation, de plein fouet. Avec 2,8 g dans le sang, ceci expliquant probablement celà.</p>
<p>16 h 40, la dernière décision est rendue. Il reste pourtant une dizaine de personnes dans la salle, qui viennent se présenter : ils sont moniteurs d&#8217;auto-école débutants, et leurs employeurs les ont envoyés passer ici une partie de la journée pour parfaire leur formation (plutôt une bonne idée en soi, je trouve). Ils ont quelques questions à nous poser &#8230; qui se résument à une seule, en fait : <em>&quot;Le Procureur a dit tout à l&#8217;heure que les récidivistes encouraient quatre ans de prison, mais vous n&#8217;avez prononcé aucune peine supérieure à quinze mois fermes, on trouve que c&#8217;est pas beaucoup. Pour quelle raison avez-vous la main si légère ?&#8230;&quot;</em></p>
<p>Laurent leur parle dimension sociale des décisions de justice, personnalisation et nécessité des peines, réinsertion des condamnés &#8230;</p>
<p>J&#8217;arrive tout juste pour ma part à décoller ma langue de mon palais<sup>(14)</sup> pour leur demander s&#8217;ils ont déjà visité une prison, et s&#8217;ils imaginent ce que ça peut représenter d&#8217;y passer ne serait-ce qu&#8217;une journée, sans même parler de centaines de jours &#8230;</p>
<p><em>&quot;L&#8217;audience est levée.&quot;</em></p>
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</ul>
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<ol class="footnotes"><li id="footnote_0_872" class="footnote">Surtout si l&#8217;on prend en considération le nombre de créatures assoiffées de champagne qui fréquentent ces lieux &#8230;</li><li id="footnote_1_872" class="footnote">= cravates blanches plissées</li><li id="footnote_2_872" class="footnote">Je sais, les avocats n&#8217;aiment pas ça, mais je prends malgré tout le temps nécessaire pour examiner les pièces fournies et réfléchir, quitte à créer de longues minutes de silence ; et puis je ne vois pas l&#8217;intérêt d&#8217;obliger des gens qui n&#8217;ont en général posé qu&#8217;une demi-journée de congés à attendre plusieurs heures durant la décision les concernant.</li><li id="footnote_3_872" class="footnote">Il s&#8217;agit là de l&#8217;une des informations que l&#8217;on doit porter à la connaissance de chaque condamné, qui transforment à mon avis le prononcé de la peine en une sorte de masse verbale à la limite de l&#8217;intelligibilité, celle-ci revêtant en prime un petit aspect &quot;marchand de tapis&quot;, mais bon, on est bien obligé &#8230;</li><li id="footnote_4_872" class="footnote">Service pénitentiaire d&#8217;insertion et de probation.</li><li id="footnote_5_872" class="footnote">Enfin, d&#8217;entre vous, parce qu&#8217;en ce qui me concerne, je suppose que ce serait plus près de 0,5 g &#8230;</li><li id="footnote_6_872" class="footnote">cf note 4</li><li id="footnote_7_872" class="footnote">Et surtout, ne donnons d&#8217;idées à personne &#8230;</li><li id="footnote_8_872" class="footnote">Procédure simplifiée aboutissant à un jugement sans audience, sauf opposition du condamné.</li><li id="footnote_9_872" class="footnote">Agents de police judiciaire</li><li id="footnote_10_872" class="footnote">Officier de police judiciaire</li><li id="footnote_11_872" class="footnote">Consistant à ordonner l&#8217;incarcération immédiate du condamné arrivé libre au Tribunal.</li><li id="footnote_12_872" class="footnote">Convocation par OPJ.</li><li id="footnote_13_872" class="footnote">Mine de rien, huit heures d&#8217;audience en continu, ça dessèche.</li></ol>]]></content:encoded>
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		<title>Monsieur Dupont</title>
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		<pubDate>Thu, 11 Mar 2010 05:50:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>On peut tout se dire, maintenant que la relation client/avocat est rompue, n&#8217;est-ce pas ? J&#8217;ignore exactement ce que vous me reprocheriez, ou ce que vous auriez dit trouver de bien chez moi, pendant ces deux longues années où vous avez été de douleurs en douleurs, de souffrances en souffrances, sans que, sans doute, parfois, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>On peut tout se dire, maintenant que la relation client/avocat est rompue, n&#8217;est-ce pas ?</p>
<p>J&#8217;ignore exactement ce que vous me reprocheriez, ou ce que vous auriez dit trouver de bien chez moi, pendant ces deux longues années où vous avez été de douleurs en douleurs, de souffrances en souffrances, sans que, sans doute, parfois, je ne les mesure suffisamment -et je ne le saurai jamais, à présent que nous ne nous parlons officiellement plus, faute d&#8217;en avoir l&#8217;occasion, puisque je ne suis plus votre avocat&#8230;</p>
<p>En revanche, moi, j&#8217;ai besoin de me mettre en règle avec vous, je crois que c&#8217;est plus honnête, et que, finalement, ça pourrait même vous faire plaisir -vous n&#8217;aviez pas l&#8217;air de manquer d&#8217;humour, malgré tout&#8230;<span id="more-902"></span></p>
<p>J&#8217;ai oublié qui vous avait donné mon nom, il y a deux ans, mais je me souviens bien de notre première rencontre, de ce premier rendez-vous où je fronçais les sourcils, parce que vous y étiez venu avec trois tomes de pièces réparties dans des sachets de grands magasins -ce qui inquiète toujours les avocats a priori, et où vous m&#8217;aviez exposé que vous souhaitiez changer d&#8217;avocat parce que la vôtre gérait bien votre divorce, mais ne faisait jamais de pénal, selon son propre aveu, et qu&#8217;il y avait désormais du pénal à faire, malheureusement, pour préserver vos intérêts dans cette procédure houleuse&#8230;</p>
<p>Je ne me souvenais plus de votre âge, non plus, mais j&#8217;ai encore votre dossier, j&#8217;ai vérifié : vous aviez cinquante-neuf ans, dont un entier, déjà, passé à cohabiter avec cette femme que vous n&#8217;aimiez plus et qui ne vous aimait plus, et vos deux enfants, qui dans votre conflit, avaient pris plutôt le parti de leur mère, sans que vous ne leur en ayez jamais voulu, devant moi en tout cas&#8230;</p>
<p>Vous étiez désormais en arrêt maladie, dépressif lourd, ce qui vous donnait cette allure un peu étrange, et ce phrasé un peu lent -on vous avait, c&#8217;est toujours le premier remède, celui qui ne guérit rien mais rassure, gavé d&#8217;antidépresseurs et de somnifères, et, tout en vous conformant à la gélule près à ces ordonnances qui vous transformaient lentement en spectateur inerte de vos tristesses (je crois vous connaître assez pour dire que n&#8217;importe quel ordre légitime, médical notamment, devenait aussitôt pour vous une loi impérative),  vous y ajoutiez un remède-maison que je connais bien : l&#8217;alcool, vers lequel vous vous étiez tourné depuis deux ou trois mois lorsque nous nous sommes rencontrés -il faisait déjà partie de vous, je le sentais lors de ce rendez-vous pourtant matinal.</p>
<p>Vous le dirais-je ? Oui, je n&#8217;ai aucune raison de vous le cacher : nous plaisantons facilement, entre nous, ma secrétaire et moi, au sujet des clients un peu bizarres qui viennent au cabinet -je m&#8217;aperçois en vous le disant que ce n&#8217;est jamais méchant, d&#8217;ailleurs, mais plutôt une sorte de soupape rigolarde que nous nous accordons, histoire de mieux supporter, je crois, toutes les misères et toutes les histoires très souvent sombres qui vont avec&#8230;</p>
<p>Dans votre cas, elle m&#8217;avait dit &quot;code rouge&quot;, en mimant du poing la torsion de son nez, ce geste universel qui veut dire que la personne dont on parle est ivre et s&#8217;en trouve étrange -les quelques phrases échangées avec vous à votre arrivée avaient suffi pour qu&#8217;elle sente, elle aussi, que vous aviez bu- elle se trompait en revanche, vous n&#8217;étiez pas ivre, vous aviez bu, c&#8217;est tout -et si les médicaments avaient eux aussi une odeur, c&#8217;est surtout eux que l&#8217;on aurait sentis quelques instants plus tard, dans mon bureau.</p>
<p>Je n&#8217;ai pas de raisons de vous mentir, pas même &quot;commerciale&quot; : vous m&#8217;avez plu tout de suite. J&#8217;ai aimé votre extrême politesse, et les tournures un peu surannées, mais extrêmement bien construites, avec lesquelles vous m&#8217;avez raconté votre histoire -même si, aussi, je vous y ai trouvé très passif, même si vos phrases bien tournées dégoulinaient d&#8217;un extrême abandon -j&#8217;imagine que se raconter sans jamais se mettre en avant, et décrire sa déchéance à un parfait étranger sans une once d&#8217;égard ou de commisération pour soi-même, relevait aussi de cette maladie terrible, qui fait que contre tous les instincts vitaux, on ne s&#8217;aime, soudain, vraiment plus, en rien&#8230;</p>
<p>Vous aviez été cadre supérieur, &quot;commandant&quot; à des dizaines de personnes, et aviez rencontré votre épouse quinze ans plus tôt au travail, ce travail qui jusqu&#8217;à elle avait totalement rempli, brillamment, votre vie.</p>
<p>Vous vous étiez mariés, amoureux et, elle, admirative de votre réussite -nous avons échangé sur ce sujet, vous en souvenez-vous, en souriant de façon un peu fatiguée, et en reconnaissant que notre charme masculin passait aussi, souvent, par une réussite sociale avérée, ce que nous avons trouvé artificiel -vous m&#8217;avez dit que si vous aviez été balayeur, elle ne vous aurait pas regardé, et que je pouvais imaginer l&#8217;estime qu&#8217;elle vous conservait aujourd&#8217;hui, maintenant que vous ne saviez même plus passer le balai&#8230;</p>
<p>Vous aviez eu deux enfants, plus grands maintenant, le fameux &quot;choix du roi&quot;, fille et puis garçon -votre voix s&#8217;était animée en même temps que votre visage en m&#8217;en parlant, vous les aimiez, et parveniez à continuer à en être fier, vous qui sembliez n&#8217;avoir plus de fierté.</p>
<p>Et puis, comme rien n&#8217;amuse plus le Grand Faiseur que de démolir les équilibres miraculeux, vous aviez sombré, sans trop savoir pourquoi, malgré le suivi au long cours dont vous faisiez l&#8217;objet depuis : fatigue, moins d&#8217;enjeux, quête de ce que vous aviez toujours voulu assouvie, que sais-je encore&#8230; Mais vous vous laissiez maintenant glisser, et me le racontiez en toute franchise, avec même une franchise malsaine, anormale, qui avec le recul aurait dû, déjà, m&#8217;alerter -personne ne se méprise vraiment, sinon il ne lui reste rien à vendre ni à dire : deux ans avant notre rencontre, une dépression, sévère, s&#8217;était abattue sur vous, révisant d&#8217;un coup vos champs de valeurs, faisant de vous d&#8217;un personnage dynamique un être amorphe et blasé, vous distrayant de votre travail au point de ne plus savoir ce qui vous y intéressait encore six mois plus tôt, vous faisant regarder vos enfants grandir plutôt que de les élever, et vous faisant, plus encore, considérer la présence de l&#8217;Autre comme normale, plutôt que de la mériter tous les jours -vous le voyez, j&#8217;oublie beaucoup les dates, les noms, les circonstances, ça ne me facilite pas le métier, mais je n&#8217;oublie en revanche que rarement les mots employés devant moi, et je crois que je viens de vous citer presque littéralement (vous me direz ?).</p>
<p>Votre épouse, quoi qu&#8217;on pense de son attitude, et vous ne m&#8217;en avez jamais vraiment rien dit, avait tenu un an, pendant que vous deveniez progressivement un zombie incurable, et décidiez que l&#8217;alcool complèterait désormais merveilleusement les médicaments qu&#8217;on vous demandait d&#8217;ingurgiter -vous ne le compreniez pas, vous n&#8217;aviez rien de cassé, c&#8217;est juste que les choses n&#8217;étaient plus intéressantes, désormais, à quoi bon soigner un &quot;ressenti&quot;, on a quand même le droit d&#8217;être fatigué -vous en vouliez beaucoup, à présent, aux médicaments, et je ne vous détrompais pas.</p>
<p>Et puis un soir, elle en avait eu assez, elle vous parlait de choses anodines et vous vous étiez mis à pleurer, pendant là, sur un bout de canapé, en jogging défraîchi, mal rasé, les yeux cernés, bref, laid et con, et elle avait soudain jeté l&#8217;éponge, malheureuse de vous voir malheureux, et infiniment lasse de ne plus vous comprendre.</p>
<p>Personne, personne, ne remet en doute une jambe cassée, ça se voit et ça fait mal par procuration. Mais une dépression, c&#8217;est infiniment plus compliqué, on refuse tellement de croire qu&#8217;on peut se mettre à dérailler, comme ça, du jour au lendemain, à voir des repères que personne d&#8217;autre ne voit, on refuse tellement que tous les changements radicaux de l&#8217;autre ne soient pas voulus par lui, qu&#8217;ils soient le fait d&#8217;une véritable maladie, d&#8217;une modification imposée -on refuse tellement, aussi, d&#8217;accepter l&#8217;idée que l&#8217;on pourrait être une des causes de ce changement d&#8217;état&#8230; La dépression, ça n&#8217;existe que pour ceux qui en souffrent, même pas : pour ceux qui en souffrent et qui en reviennent ; mais pour les proches, c&#8217;est infiniment tortueux, infiniment compliqué&#8230;</p>
<p>Elle ne vous aimait plus, cette fois. Et votre indifférence apparente à cette annonce ne faisait que la renforcer un peu plus dans l&#8217;idée que vous n&#8217;étiez plus avec eux, plus normal, et qui sait, peut-être même dangereux -n&#8217;aviez-vous pas désormais ces accès de colère incompréhensibles, ou de mutisme, tout aussi lourd, ne disiez-vous pas parfois des choses totalement décalées, hors de propos, inquiétantes..?</p>
<p>A un moment de votre vie où il vous aurait fallu, plus que n&#8217;importe quand, tout l&#8217;amour du monde, toute l&#8217;affection possible et un soutien sans faille, vous étiez soudain seul, à présent. Bizarre et seul. Chez vous, en arrêt maladie de longue durée, à regarder votre famille vivre non loin, autour, comme si vous n&#8217;existiez plus réellement -ce qui était bien, aussi, votre sentiment profond.</p>
<p>Elle vous avait finalement parlé d&#8217;engager une procédure de divorce, vous confirmant qu&#8217;elle avait consulté une avocate -et là encore, vous n&#8217;aviez guère eu de réaction -à part vos pièces de monnaie anciennes, on se demandait bien ce qui, désormais, pouvait provoquer la moindre réaction en vous&#8230;</p>
<p>Car vous aviez, en revanche, étrangement, conservé, intacte, votre passion pour ces vieilles pièces, certaines de valeur, que vous classiez toujours soigneusement dans leurs coffrets, et dont vous exhibiez fièrement les plus beaux exemplaires dans une vitrine du salon : vous étiez numismate depuis longtemps, un intérêt transmis par votre père, dont vous aviez poursuivi l&#8217;œuvre, vous me l&#8217;aviez raconté avec émotion, et une joie presqu&#8217;enfantine, là encore.</p>
<p>C&#8217;est que vos pièces étaient désormais au centre, non pas tant du divorce, pour lequel vous aviez pris une avocate, vous aussi, et qui avait définitivement tendu vos relations avec votre épouse, faute d&#8217;accords financiers amiables entre vous, que de ce que vous appeliez un accident, et que votre femme, elle, appelait une crise de folie, et qui vous valait à présent des poursuites pénales -en plus&#8230;</p>
<p>Deux mois auparavant, un soir, vous aviez tenté une discussion, ce qui n&#8217;était pas arrivé depuis un moment, pour essayer d&#8217;aplanir les difficultés liées au divorce. Vous vous étiez cependant vite reproché mutuellement les contenus des conclusions de vos avocats respectifs, qui évidemment ne vous ménageaient respectivement pas, et le ton avait monté, tout aussi rapidement. Selon vous, dans l&#8217;énervement, votre femme avait soudain hurlé qu&#8217;elle allait exploser votre vitrine de malheur, se plaçant à côté d&#8217;elle avec un manche de couteau qui traînait sur la table et faisant mine de frapper la vitre des pièces ; vous vous seriez levé, pour le coup, pour l&#8217;en empêcher, et elle, vous voyant marcher vers elle, aurait mis sa menace à exécution, en cognant la vitre de plein fouet. Sa main aurait été blessée en passant à travers le verre, tandis que la vitrine éclatait en mille morceaux, et s&#8217;écroulait avec vos pièces chéries, au moment précis où les enfants, réveillés par vos hurlements mutuels, passaient la tête par l&#8217;entrebâillement de la porte du salon. Votre aîné, voyant sa mère assise dans les débris de verre et son bras couvert de sang, avait appelé le SAMU, la police ayant suivi sans tarder&#8230;</p>
<p>Votre épouse n&#8217;avait pas raconté la même chose aux policiers, indiquant que vous vous étiez levé et l&#8217;aviez poussée dans un geste de colère, violemment, de sorte qu&#8217;elle avait chuté, les bras tendus par réflexe, et que sa main était ainsi passée à travers la vitrine, et ainsi seulement.</p>
<p>Les enfants attestaient de ce qu&#8217;ils avaient d&#8217;abord entendu, une grosse dispute, puis vu : leur mère, hagarde, dépenaillée, assise dans un tas de débris, blessée, et pas du tout énervée ; leur père, rouge, en sueur, le visage encore crispé de colère, peut-être même encore plus en colère du fait du massacre de la collection de pièces&#8230;</p>
<p>Détail important : ils n&#8217;avaient pas vu de couteau, lequel d&#8217;ailleurs n&#8217;avait pas été retrouvé par terre par la suite, alors que de votre propre aveu, vous n&#8217;aviez touché à rien.</p>
<p>Ils racontaient aussi, évidemment, comment leur père avait progressivement changé depuis des mois, pour finalement devenir étrange, bizarre, coupé d&#8217;eux et ayant parfois de brèves réactions de colère, complètement à contre-temps&#8230;</p>
<p>Le divorce était motivé initialement par vos comportements en général, mais il intégrait depuis cette scène de violence, et les écritures adverses suggéraient désormais très clairement que vous faisiez peur, et ne vous maîtrisiez plus.</p>
<p>En parallèle, vous étiez cité à comparaître devant le tribunal correctionnel, après une garde à vue dont vous gardiez un souvenir épouvanté, d&#8217;autant qu&#8217;on n&#8217;avait pas voulu vous y donner vos médicaments -elle avait, aussi, permis de révéler que vous aviez de l&#8217;alcool dans le sang ce soir-là. Un vague modus vivendi avait été trouvé à la maison après l&#8217;incident, chacun ayant ses endroits autorisés et d&#8217;autres interdits, dans une ambiance d&#8217;une lourdeur désormais terrible, la haine et la promiscuité ne faisant pas, eux non plus, bon ménage&#8230;</p>
<p>Vous étiez épuisé. Et votre épouse avait perdu l&#8217;usage d&#8217;une partie de la main droite.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Au beau milieu de ce marasme, vous vous souvenez peut-être que vous m&#8217;avez fait rire, tout à coup, en me demandant si dans le cadre de l&#8217;audience correctionnelle, je pourrai faire citer à comparaître le fabricant de la vitrine, payée fort cher, qui vous avait juré qu&#8217;elle était en verre Securit, incassable ? J&#8217;ai eu sur le moment l&#8217;impression que vous lui en vouliez plus qu&#8217;à votre épouse -qui pourtant, dans votre version, dont vous n&#8217;avez jamais changé, avait délibérément fracassé ce à quoi vous teniez le plus au monde, et en plus mentait maintenant et vous accusait faussement&#8230;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>On se dit tout, n&#8217;est-ce pas ? Je ne vous croyais pas. Et, usé sans aucun doute par tant d&#8217;histoires similaires, tant de pauvres petits ballets tous laids et vains dansés par tant de gens sur les ruines de tant d&#8217;histoires dont on oublie tellement, à chaque fois, qu&#8217;elles ont été des histoires d&#8217;amour, avant (je vous avais dit, je m&#8217;en souviens, que je détestais le JAF ; ça n&#8217;a pas changé&#8230; J&#8217;ai juré à ma femme, un jour, que si par malheur on ne s&#8217;aimait plus et qu&#8217;on oubliait, nous aussi, comme c&#8217;était beau et bien, <em>avant,</em> elle ne me verrait pas à l&#8217;audience.), je n&#8217;avais guère de passion pour votre histoire, commune, banale, presque normale, maintenant qu&#8217;un couple  marié sur deux divorce.</p>
<p>Par ailleurs, compte tenu notamment du contexte de votre état de santé mentale, je ne croyais pas non plus que vous risquiez grand chose en correctionnelle où vous n&#8217;aviez, est-il besoin de le dire, jamais mis les pieds auparavant, ce malgré ce que je croyais être votre version &quot;arrangée&quot; -et malgré la blessure de Madame, qui elle m&#8217;inquiétait un peu plus, tant il est vrai que dès qu&#8217;une victime se présente avec un préjudice physique important devant un tribunal, celui-ci se durcit et lui donne plus facilement raison, ce qui je suppose est humain, si pas très juridique&#8230;</p>
<p>Pour la même raison, enfin, je ne croyais pas non plus à une forte incidence de votre future condamnation sur votre divorce, l&#8217;acte étant resté isolé, dans un contexte particulier, et n&#8217;ayant de toute évidence pas fondé le divorce, la procédure battant son plein lors de sa survenue.</p>
<p>Je n&#8217;avais rien compris -et avais de toute façon le tort de mépriser votre histoire, pour moi la n<sup>éme</sup> du genre, mais pour vous l&#8217;histoire de votre vie, votre seul dossier, ce qu&#8217;aucun avocat n&#8217;est censé oublier, jamais.</p>
<p>Mais au-delà, vous affirmiez n&#8217;avoir rien fait de mal, et vous refusiez, formellement, avec l&#8217;obstination des désespérés, que vos enfants puissent un jour lire l&#8217;inverse dans une décision de justice, pénale ou civile : vous n&#8217;aviez rien fait de mal.</p>
<p>J&#8217;ignore si vous envisagiez, déjà à l&#8217;époque, toutes les suites de ces affaires, si vous les aviez déjà en tête, ou bien si vous viviez au jour le jour en vous raccrochant à ce qui, peut-être, peut rester à un homme quand il a tout perdu, l&#8217;honneur, encore plus certainement celui qu&#8217;on veut voir se refléter toujours dans le regard de ses enfants, celui qu&#8217;on a pendant des années tenté de leur inculquer&#8230; Toujours est-il que vous refusiez, totalement, l&#8217;idée d&#8217;une condamnation, même de principe, et celle d&#8217;une faute, quelle qu&#8217;elle soit.</p>
<p>Ni lors de ce premier rendez-vous, dont je sortais pour ma part avec une impression que je connais bien, celle d&#8217;avoir accepté d&#8217;aider quelqu&#8217;un qui n&#8217;a plus tout à fait le sens des réalités, ce qui à la fois est une des noblesses de mon travail, et donne l&#8217;impression qu&#8217;il sera vain, ce travail, ni au cours des rendez-vous suivants, vous n&#8217;en avez démordu : vous n&#8217;aviez rien fait. Et à aucun moment, jamais, parfois même contrairement à mes invitations, vous n&#8217;avez songé à vous &quot;abriter&quot; derrière votre maladie, qui pourtant à l&#8217;évidence et quoi qu&#8217;on pense de la scène fatale, avait tout modifié, et était sans doute aucun la cause principale de tout.</p>
<p>Je vous ai bien aimé, et vous m&#8217;avez convaincu. Pas parce que vous m&#8217;avez payé. Parce qu&#8217;il existe un degré d&#8217;obstination ou de dénégation qui me convainc toujours, un stade où il est tellement peu <em>intéressant</em> de mentir, que l&#8217;idée même d&#8217;un mensonge devient absurde, et qu&#8217;on n&#8217;a plus de raison de croire que ce n&#8217;est pas vrai -on peut bien sûr s&#8217;y faire avoir, ça m&#8217;arrive régulièrement, mais dans votre cas, je continue à penser que j&#8217;ai bien fait de me laisser convaincre : vous n&#8217;aviez réellement rien fait. Rien d&#8217;autre que de devenir malade, et de subir une maladie qui déforme les pensées et les perceptions, une maladie terrible qui fait que l&#8217;on vous trouve changé et que, comme elle n&#8217;allume malheureusement pas de voyant rouge sur votre front indiquant &quot;dysfonction&quot;, que votre aspect général reste le même, les autres refusent de voir réellement en vous. D&#8217;un dépressif, ils disent qu&#8217;&quot;il a beaucoup changé&quot;, pas que la maladie l&#8217;a fait à sa place.</p>
<p>Nous en avons souri ensemble, une fois : il existe des lois interdisant à un patron de licencier un salarié souffrant, mais pas à une épouse de divorcer d&#8217;un homme malade&#8230;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Nous sommes arrivés à l&#8217;audience, après expertise des blessures de Madame, &quot;compatibles avec les dires de la victime&quot; comme presqu&#8217;à chaque fois, mais pas poussée au point de savoir si elles étaient plutôt compatibles avec un coup porté volontairement et poing fermé, ou involontairement et main ouverte -les blessures étaient sur le dos de la main, ayant même endommagé deux tendons, et un ami légiste m&#8217;a indiqué depuis que selon lui, la paume n&#8217;était pas ouverte au moment de l&#8217;impact, que les blessures étaient probablement dues et à la pénétration de la main dans la vitre, et à la chute, dans la micro-seconde suivante, des bouts de verres libérés par le choc, et qu&#8217;en tout cas personne ne chutait bras en avant par réflexe&#8230; En fermant les poings.</p>
<p>Mais bref, même si je peux regretter de ne pas avoir demandé de contre-expertise, qui nous aurait très probablement été refusée -il n&#8217;y a pas que moi qui pouvais croire cette affaire un peu trop &quot;standard&quot;, un peu trop &quot;petite&quot;, nous sommes allés au tribunal, et avons, vous, expliqué, moi, plaidé.</p>
<p>Et vous avez été reconnu coupable, condamné au paiement de sommes civiles conséquentes, mais dispensé de peine.</p>
<p>On a bien failli s&#8217;engueuler, ce jour-là, parce que vous ne me compreniez pas : j&#8217;étais furieux contre cette décision, que je trouvais injuste et qui m&#8217;avait l&#8217;air de vouloir ménager la chèvre et le chou, de vouloir à la fois permettre à la victime d&#8217;être indemnisée, et à la fois au désormais auteur de ne <em>&quot;presque pas</em>&quot; (comme si ça existait !) être coupable&#8230; Et pourtant, je ne voulais pas vous entendre parler d&#8217;un appel -appel dont évidemment et dans votre logique d&#8217;innocence et d&#8217;honneur sali, vous m&#8217;avez immédiatement entretenu.</p>
<p>Le procureur, à l&#8217;audience, avait requis trois mois d&#8217;emprisonnement assortis d&#8217;un sursis avec mise à l&#8217;épreuve, obligations de soins et de rembourser, et je pensais que la Cour pouvait tout à fait aggraver votre sort pénal, et que la dispense de peine, si elle n&#8217;était pas la victoire escomptée, disait suffisamment à quel point votre intention pénale était légère, voire nulle, vous épargnant au passage une peine et un casier&#8230;</p>
<p>Mais je raisonnais en opportunité, en conseiller tâchant d&#8217;être avisé. Vous, non. Vous étiez innocent, et jamais vos enfants ne liraient nulle part que vous auriez, volontairement ou pas, fait du mal à leur mère : on irait en appel.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Le divorce, dans les mois qui suivirent, s&#8217;apaisait un peu, maintenant, un accord ayant fini par être trouvé sur les modalités financières, ainsi que sur le fait que Madame garderait la maison, dont vous vous foutiez d&#8217;ailleurs je pense (vous y aviez reconstitué votre vitrine de pièces, mais au garage désormais, comme prête à être déménagée&#8230;), et votre opposition à la fixation de la résidence des enfants chez leur mère avait fait place à de la résignation, ils avaient été entendus par le juge et sans surprise, avaient tous deux indiqué ne pas vouloir autre chose -vous les compreniez, et un droit de visite régulier vous avait été proposé -et Madame renonçait, enfin, à ses dommages et intérêts et pension autre que votre part de la maison.</p>
<p>Alors que dans bien des couples, c&#8217;est le principe même du divorce qui s&#8217;admet le plus rapidement, et que l&#8217;on ne discute bien souvent que telle ou telle &quot;mesure accessoire&quot; (c&#8217;est le terme pour tout le reste, évidemment en fait l&#8217;essentiel, le droit est torve), dans votre cas à tous les deux, au grand désespoir de vos avocats respectifs, vous finissiez par être d&#8217;accord sur tout -sauf sur le principe du divorce, vous n&#8217;y seriez pas déclaré fautif, pas pour tout l&#8217;or du monde -parce que ça <em>n&#8217;était pas vrai</em>.</p>
<p>Je crois bien que c&#8217;est moi qui vous ai dit que je me mariais -un peu en plaisantant, une fois de plus, et pour vous dire qu&#8217;il y avait de l&#8217;espoir pour tout le monde, puisque je faisais ça alors que j&#8217;étais déjà vieux, et après avoir déjà &quot;vécu&quot;, moi aussi  : vous n&#8217;étiez donc pas à l&#8217;abri d&#8217;une nouvelle &quot;mauvaise rencontre&quot;, vous non plus&#8230; Vous m&#8217;aviez répondu &quot;Oh, moi, si.&quot;, mais en souriant, et en me félicitant, avec les blagues d&#8217;usage sur le fait qu&#8217;au moins mon divorce ne me coûterait pas trop cher en frais d&#8217;avocat&#8230;</p>
<p>Je ne sais pas en revanche comment vous avez découvert mon adresse personnelle, mais le jour J, vous nous avez fait livrer des fleurs, avec un petit mot que j&#8217;ai toujours : &quot;<em>D&#8217;un client reconnaissant, qui sait très bien qu&#8217;il existe des histoires d&#8217;amours heureuses ! Tous mes vœux !</em>&quot;. J&#8217;ai été très touché.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Je l&#8217;ai été d&#8217;autant plus que je crois que vous n&#8217;avez jamais été très heureux, pendant toute cette longue période, pendant laquelle à l&#8217;évidence votre maladie grignotait encore du terrain, et comment ne l&#8217;aurait-elle pas fait, puisque votre grande tristesse l&#8217;alimentait de toute façon sans cesse&#8230;</p>
<p>Je vous avais exhorté à quitter la maison, ce &quot;domicile conjugal&quot; dont il ne restait que des cendres, mais vous aviez poliment refusé, &quot;<em>il sera toujours temps, je les vois vivre de loin, c&#8217;est mieux que de ne plus les voir du tout</em>&quot;&#8230;</p>
<p>Vous avez été reconnu coupable, en appel, et à nouveau dispensé de peine. Vous en avez été profondément meurtri -votre état de santé, même si vous suiviez maintenant un programme de désintoxication alcoolique, n&#8217;était au demeurant pas brillant, vous aviez encore maigri, et les doses de médicaments n&#8217;avaient pas diminué&#8230;</p>
<p>Vous faites partie de ces personnes qui refusent d&#8217;en vouloir systématiquement à l&#8217;avocat, quand le résultat est mauvais, nous avons continué ensemble, désormais uniquement sur le divorce. Dans ses dernières écritures ma consœur adverse s&#8217;enorgueillissait de votre déclaration de culpabilité, revenant par ailleurs longuement sur vos attitudes étranges, votre alcoolisme, vos abandons, votre dangerosité potentielle, et maintenait sa demande de divorce pour faute.</p>
<p>Vous avez je crois apprécié les miennes, les dernières, en réplique, où je revenais longuement sur la dépression, le fait qu&#8217;elle ne survient pas tout à coup, comme ça, dans un couple, et que souvent quand les difficultés, surtout aussi intenses et manifestement marquantes, surviennent, chacun des deux membres du couple en porte une part de responsabilité, que dans votre cas une certaine froideur avait régné sur vos relations bien avant la maladie, le fait que Madame n&#8217;avait guère eu de réelle patience, que la décision de divorce était survenue au pire moment pour vous, celui où vous auriez sans nul doute eu le plus besoin d&#8217;aide, que l&#8217;accident n&#8217;était survenu que dans un contexte donné, et avait d&#8217;ailleurs été &quot;pesé&quot; par les juges pénaux à l&#8217;aune de sa gravité intrinsèque, et pas des conséquences, le fait que vous aviez tout perdu, et étiez, par-dessus tout, un homme malade, bien plus qu&#8217;un homme fautif&#8230;</p>
<p>Vous m&#8217;avez retourné mon projet avec une brève mention griffonnée dessus, et j&#8217;avais été je m&#8217;en souviens désolé de votre écriture tremblante : &quot;<em>Tout est dit, je n&#8217;ai rien a ajouter. Merci</em>.&quot;</p>
<p>L&#8217;affaire a été clôturée et plaidée, comme souvent entre avocats uniquement et en votre absence à tous les deux. Elle a été mise en délibéré à un mois et demi plus tard environ, et je vous ai adressé une lettre vous informant de cette date, et vous disant mon impression d&#8217;audience, qui s&#8217;était bien déroulée, et dans laquelle j&#8217;avais surtout insisté sur l&#8217;importance que revêtait à vos yeux le fait d&#8217;être déclaré fautif ou pas, sur le fait que je croyais, profondément, qu&#8217;il ne vous restait pas grand chose, à part cela : l&#8217;honneur&#8230;</p>
<p>Je n&#8217;ai pas reçu de réponse à cette lettre qui n&#8217;en appelait pas, et j&#8217;ai vaqué à mes affaires, pendant que vous attendiez.</p>
<p>Comme presque toujours, je n&#8217;étais pas encore en possession de la décision à la date fixée pour le délibéré, il me faudrait encore attendre un ou deux jours, qu&#8217;elle me parvienne au courrier du Palais.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Mais à la date officielle, j&#8217;ai reçu un appel de votre fils -qui était en larmes, Monsieur Dupont- et dont j&#8217;avais du mal à comprendre les mots : vous vous étiez pendu dans le garage, devant votre saloperie de vitrine, au petit matin.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>S&#8217;il est vrai que les morts voient les vivants, vous savez que j&#8217;ai bégayé trois mots inaudibles, c&#8217;était la première fois que je lui parlais, et je suis inapte face à la mort, je n&#8217;ai aucun mot, nous avons raccroché vite, je crois même, au lieu de tenter d&#8217;apaiser sa douleur,  l&#8217;avoir remercié d&#8217;avoir pensé à me prévenir, qu&#8217;il me pardonne&#8230;</p>
<p>Vous savez aussi que votre mort m&#8217;a fait pleurer. Qu&#8217;elle a ému ma secrétaire, celle qui se moquait de vous au début, et qui avait depuis découvert votre gentillesse, vos efforts, vos difficultés -elle était surprise et ne comprenait pas, mais qu&#8217;y a-t-il à comprendre, n&#8217;est-ce pas, Monsieur Dupont ?</p>
<p>S&#8217;il est vrai que les morts voient les vivants, vous savez aussi que nous avons reçu la décision civile (et qu&#8217;elle allait poser un certain nombre de problèmes juridiques ultérieurement, sur le thème, qui vous connaissant a dû vous faire sourire souvent, de l&#8217;antériorité de votre mort au divorce, ou du divorce à votre mort&#8230;), le surlendemain je crois.</p>
<p>Et qu&#8217;elle estimait que le divorce devait être prononcé aux torts partagés.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Où que vous vous trouviez, et que vous me voyiez ou pas&#8230; J&#8217;espère que vous êtes guéri.</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>[Texte publié avec l'autorisation des enfants de Monsieur Dupont, que je remercie et salue. J'ai été très heureux de constater que  vous aviez fait bonne route, malgré tout...]</p>
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		<title>Môktoub</title>
		<link>http://maitremo.fr/2010/02/12/moktoub/</link>
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		<pubDate>Fri, 12 Feb 2010 15:09:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
		<category><![CDATA[chance]]></category>
		<category><![CDATA[détention]]></category>
		<category><![CDATA[juge d'instruction]]></category>
		<category><![CDATA[mandat]]></category>

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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>Hier, j&#8217;ai rêvé à une histoire rigolote, celle d&#8217;un garçon qui commettrait parfois des bêtises(1) , qui serait très mauvais dans son domaine, puisqu&#8217;il se ferait prendre régulièrement, mais qui, inexplicablement, aurait une chance incroyable, à chaque fois&#8230; Précisément, j&#8217;ai dû rêver -je pense que c&#8217;était un rêve, parce qu&#8217;autant de chance, ça n&#8217;existe pas, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p>Hier, j&#8217;ai rêvé à une histoire rigolote, celle d&#8217;un garçon qui commettrait parfois des bêtises<sup>(1)</sup> , qui serait très mauvais dans son domaine, puisqu&#8217;il se ferait prendre régulièrement, mais qui, inexplicablement, aurait une chance incroyable, à chaque fois&#8230;</p>
<p>Précisément, j&#8217;ai dû rêver -je pense que c&#8217;était un rêve, parce qu&#8217;autant de chance, ça n&#8217;existe pas, en principe- que j&#8217;assistais, hier donc, toute l&#8217;après-midi et une bonne partie de la soirée, l&#8217;un de mes clients fétiches<sup>(2)</sup> ,et qu&#8217;il s&#8217;agissait de la deuxième fois où il risquait l&#8217;emprisonnement dans le même dossier, et la sixième fois en tout dans sa pourtant relativement courte vie -et dans mon rêve, je me disais que cette fois-ci, je pourrais toujours me rouler par terre devant ses juges, ou bien me planter une orchidée dans le rectum pour les faire rire, le résultat serait le même : cette fois, il dormirait en prison&#8230;<span id="more-889"></span></p>
<p>Ce garçon -qu&#8217;au petit bonheur&#8230; La chance (encore que lui parle plus volontiers de destin, d&#8217;où le titre), je vais nommer Merco, qui a par ailleurs et déjà la double chance insolente d&#8217;être beau comme un dieu et d&#8217;avoir une femme<sup>(3)</sup> magnifiquement belle, elle aussi<sup>(4)</sup> , a donc parfois, bien malgré lui et à la suite de tas de hasards et de concours de circonstances tous plus malheureux les uns que les autres, été impliqué dans quatre affaires différentes avant celle-ci, le destin, donc, ou ces coïncidences de la vie qui nous surprennent tant, parfois, ayant voulu qu&#8217;il se soit à chaque fois agi de faits relatifs à des voitures plus ou moins de grandes marques&#8230;</p>
<p>Il a, je ne dis pas ça parce que je suis son avocat (n&#8217;hésitez quand même pas à me contacter par mail), à chaque fois échappé à la prison.</p>
<p>Et voilà que survient dans sa vie ce cinquième dossier, il y a quelques mois, de loin le plus lourd puisque, pour de futiles prétextes juridiques totalement abscons, il se trouve soudain impliqué dans un dossier d&#8217;instruction de cinq tomes, ouvert au criminel&#8230;</p>
<p>Il est interpellé, placé en garde à vue -nous sommes dans le cadre de l&#8217;un de ces magnifiques régimes dérogatoires qui vont lui permettre d&#8217;y rester trois jours sans avocat (je vais d&#8217;ailleurs prochainement soulever la nullité de la procédure sur le fondement de la jurisprudence CEDH qui secoue tant nos prétoires ces temps-ci, avec lui je ne risque rien, on va forcément tout annuler, ce gamin est un porte-bonheur à lui tout seul) &#8211; puis transféré au Palais de Justice, après que quelqu&#8217;un de mon cabinet l&#8217;a <span style="text-decoration: line-through;">vu trente minutes inutilement sauf pour lui filer une clope à travers l&#8217;hygiaphone du parloir sans savoir de quoi on parlait</span> rencontré sereinement et utilement conseillé , peu avant la fin d&#8217;icelle garde à vue, où je l&#8217;assiste, en ayant enfin accès à la procédure, pour son interrogatoire de première comparution, et pour, surtout, qu&#8217;il soit statué sur son sort, successivement par le juge d&#8217;instruction, puis le cas échéant le juge des libertés et de la détention, je ne détaille pas, vous connaissez ça à fond, maintenant que vous <span style="text-decoration: line-through;">me lisez</span> lisez Eolas.</p>
<p>Ce que c&#8217;est que l&#8217;âge, tout de même : c&#8217;est en tapant ce texte que je m&#8217;aperçois que je radote complètement, puisque je vous avais brièvement parlé de cette affaire dans ce <a href="http://maitremo.fr/2009/09/10/garde-oui-a-vue-non/" target="_blank">précédent papier</a> -c&#8217;est fou, quand même, des mois avant un rêve, d&#8217;en avoir déjà raconté une partie&#8230;</p>
<p>Bref, il avait déjà eu de la chance, à l&#8217;époque, puisque, malgré le caractère du dossier, le nombre de faits allégués et le nombre de personnes suspectées, il n&#8217;avait finalement pas été placé en détention provisoire, mais simplement soumis à un contrôle judiciaire assez strict, le juge d&#8217;instruction n&#8217;ayant pas saisi le juge des libertés et de la détention pour qu&#8217;il soit emprisonné, malgré les réquisitions contraires du procureur.</p>
<p>Je dis qu&#8217;il avait eu de la chance car j&#8217;étais disponible, d&#8217;abord, bien sûr, mais également parce qu&#8217;il avait eu affaire à un juge humain et accessible, qui avait bien voulu tenir compte de ses garanties de représentation notamment, et c&#8217;est loin d&#8217;être toujours le cas; et parce que, enfin, déjà à l&#8217;époque, son audition avait été l&#8217;objet d&#8217;un incident qui, selon moi, avait en partie joué dans la décision du magistrat : la substitute du parquet<sup>(5)</sup> en charge ce jour-là de défendre l&#8217;incarcération<sup>(6)</sup> de mon camarade, lors du futur débat devant le juge des libertés, était particulièrement impatiente.</p>
<p>Comme j&#8217;avais conseillé à Renault de choisir de répondre<sup>(7)</sup> aux questions du juge (dès qu&#8217;il y a un espoir tangible de remise en liberté, c&#8217;est je crois le choix à faire, rien à cacher), son audition durait évidemment un temps certain.</p>
<p>Là-dessus, notre Accusatrice Publique Pressée avait tout à coup ouvert à la volée la porte du cabinet d&#8217;instruction, au beau milieu de l&#8217;audition, en demandant en criant s&#8217;il y en avait &quot;<em>encore pour longtemps, non parce qu&#8217;on est vendredi, on poireaute depuis trois heures, le JLD aimerait bien être fixé, ça commence à bien faire&#8230;&quot; !</em></p>
<p>Les praticiens apprécieront : non seulement ce genre d&#8217;irruption n&#8217;est, vraiment, pas prévue dans les textes, mais en plus elle ne figure pas non plus dans les manuels de courtoisie -et pour tout dire, elle était assez sidérante, bien qu&#8217;étant le fait d&#8217;une magistrate particulièrement coutumière de ce type d&#8217;exactions<sup>(8)</sup> .</p>
<p>Pendant que votre serviteur ouvrait des yeux ronds, pour une fois à court de réplique cinglante, tant l&#8217;incident était incongru, et que son client se demandait tout à coup si on n&#8217;allait pas le pendre à un arbre dans la foulée, il s&#8217;ensuivait un bref échange pour le moins lapidaire entre le magistrat interrompu et l&#8217;impromptue parquetière, au terme duquel en résumé il la sommait de dégager et d&#8217;aller prendre des cours de politesse, et elle le sommait de se magner le train et de prendre des cours d&#8217;efficacité-dans-un-dossier-où-de-toute-façon-prison-il-y-aurait, et il lui répondait qu&#8217;il faudrait d&#8217;abord qu&#8217;il saisisse le JLD et que ce n&#8217;était pas ses réquisitions-type-mal-torchées qui allaient le convaincre (je résume, évidemment, et en rajoute, mais à peine, juste le soupçon d&#8217;exagération propres aux défenseurs -j&#8217;édulcore, en revanche, certains enfants me lisent&#8230;).</p>
<p>Une fois celle-ci enfin repartie, non sans dégonder la porte tant elle la claquait violemment, je ne vous cache pas que le juge d&#8217;instruction était devenu un peu nerveux, et que j&#8217;ai même pensé pendant quelques secondes que j&#8217;allais être témoin d&#8217;un incesto-magistraticide (meurtre commis dans la magistrature par un collatéral, aggravé par la circonstance que l&#8217;auteur est une juge du siège et la victime un membre du parquet)<sup>(9)</sup> &#8230;</p>
<p>Bref, je n&#8217;ai pas su si cet incident avait joué, mais le fait est qu&#8217;à la fin de l&#8217;audition, le juge ne saisissait pas le JLD, refusant donc de suivre les réquisitions écrites, et plaçait Béhemdoublevé sous contrôle judiciaire.</p>
<p>J&#8217;estimais donc qu&#8217;il avait de la chance, ce dont je ne manquais pas de lui faire part à l&#8217;époque, en l&#8217;adjurant de respecter à la lettre ses obligations nouvelles, nombreuses (caution, travail, pointage hebdomadaire, ne rencontrer aucun des co-mis en examens, ne pas sortir du Nord, ne pas travailler dans un garage,  etc&#8230;), faute de quoi il serait incarcéré, sans que ni moi, ni le Pape, ni même Gilbert Collard ne puissions rien y faire&#8230;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Je vous le disais, cependant, il existe des coïncidences qui laissent parfois penser que le Grand Ordonnateur existe, et qu&#8217;il s&#8217;amuse bien, sans que mon client n&#8217;y soit pour rien -je ne sais plus si je vous l&#8217;ai dit, mais il est innocent, de tout. A chaque fois.</p>
<p>Voilà en effet que dix jours après, très exactement, son épouse m&#8217;informait que Porsche aurait désormais quelques difficultés à respecter ses obligations de contrôle judiciaire : il s&#8217;était fait interpeller en Belgique, passager d&#8217;un véhicule de luxe conduit par son frère, volé<sup>(10)</sup> ,et que la Maréchaussée belge n&#8217;avait pas eu trop de mal à identifier, puisque ce même véhicule s&#8217;était encastré dans son fourgon !</p>
<p>J&#8217;ai en toute circonstance le sens de la formule, et je m&#8217;exclamai : &quot;<em>Putain ! C&#8217;est pas vrai, quel con !</em>&quot;.</p>
<p>Mais si, tout ceci a beau être un rêve, c&#8217;était vrai, et, ainsi placé devant le fait accompli, de façon particulièrement somptueuse, dirais-je, je ne pus que me résoudre à informer le juge d&#8217;instruction, qui l&#8217;eût très vite été de toute façon, de l&#8217;infortune de ce garçon, auquel bien entendu je continuais à croire, il s&#8217;agit de l&#8217;un de mes rares clients payants, qui une fois encore se retrouvait dans une affaire dans laquelle il n&#8217;était pour rien -&quot;<em>Euh, non, Monsieur le Juge, je ne m&#8217;explique pas encore comment il a pu passer la frontière assis dans une voiture volée dont le conducteur allait foncer sur un fourgon de policiers dans la nuit, mais je crois me souvenir qu&#8217;il souffre parfois de somnambulisme, c&#8217;est peut-être un début de piste</em>&quot;&#8230;</p>
<p>Le magistrat prit note de l&#8217;information, et, avec un petit air étrange, qui je crois était un composite entre la nette impression de s&#8217;être fait avoir dix jours plus tôt et la farouche détermination de ne pas renouveler l&#8217;expérience, m&#8217;annonça qu&#8217;il lancerait un mandat d&#8217;arrêt européen, et que j&#8217;aurais cette fois beaucoup de mal à le convaincre de ne pas emprisonner VolksWagen dès sa sortie de prison belge.</p>
<p>Je fis semblant de ne pas comprendre sa colère (Puisqu&#8217;il faisait semblant de ne pas comprendre que je faisais semblant de penser qu&#8217;il n&#8217;y était pour rien, vous comprenez ? Oui, les relations entre magistrats et avocats sont tout à la fois d&#8217;une rare subtilité, et d&#8217;une transparence absolue&#8230;)  et attendis donc qu&#8217;on libérât mon galopin, outre Quiévrain<sup>(11)</sup> .</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Beau pays que la Belgique : on y révise systématiquement, tous les mois, devant une chambre spéciale, la situation des détenus, et mon confrère belge m&#8217;apprit, au fil des quatre mois qu&#8217;il allait finalement falloir pour qu&#8217;il soit libéré là-bas et ramené en France, que notre client &quot;<em>devrrrait déjo êtrrr librrr depuye le prrremier mois, sais-tu, ouiye, le dossier n&#8217;est pas grrrove pourrr luye, ouiye, il n&#8217;était que passager, alleï, qu&#8217;en peut-il, mais du faite du mandat, le Procurreurrr du Rrrroy et les policiers belges recherrrchent dans tous les autrrres faites pas rrrésolus, comprrrends-tu, c&#8217;est ça qui frrreine&#8230;</em>&quot;<sup>(12)</sup> .</p>
<p>Bref, il était libéré il y a quelques jours, maintenu cependant en détention sur place jusqu&#8217;à avant-hier, comme la loi<sup>(13)</sup> le permet, puis remis aux autorités françaises mercredi vers 14 heures trente, lesquelles autorités, en l&#8217;occurrence deux policiers, l&#8217;amenaient devant un procureur à Lille vers 15 heures, qui l&#8217;envoyait en maison d&#8217;arrêt, sans le moindre débat, jusqu&#8217;à sa comparution devant le juge d&#8217;instruction pour que celui-ci, comme la première fois, décide ou pas de demander au juge des libertés et de la détention de l&#8217;embastiller<sup>(14)</sup> , c&#8217;est ici encore la loi, et on n&#8217;y peut rien -vous noterez qu&#8217;il demeure présumé innocent, d&#8217;ailleurs des deux côtés de la frontière et dans les deux dossiers, mais bon, on ne va pas s&#8217;énerver un vendredi&#8230;</p>
<p>Ainsi fut donc fait, et, si vous avez lu attentivement le paragraphe précédent, et êtes féru de défense de la liberté individuelle, vous vous êtes nécessairement dit, à ce stade : &quot;<em>détenu jusqu&#8217;à sa comparution devant le juge&quot;, mais comment, alors comme ça le juge peut le voir quand il veut, et l&#8217;autre reste au trou en attendant ?</em>&quot;</p>
<p>Je vous reconnais bien là : que nenni, a dit le Législateur, dont on sait toute la clairvoyance sur des sujets aussi sensibles : un article du code de procédure pénale a prévu le cas, n&#8217;allez pas croire qu&#8217;on fait tous ce qu&#8217;on veut et que l&#8217;incurie règne à tous les étages, il y a encore deux ou trois bastions protecteurs comme celui-là dans les centaines d&#8217;articles dont les deux tiers d&#8217;incompréhensibles de ce même code&#8230;</p>
<p><a href="http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=032E34FBA5EAEA461F825E24906EB54D.tpdjo06v_2?idArticle=LEGIARTI000006575568&amp;cidTexte=LEGITEXT000006071154&amp;dateTexte=20100212" target="_blank">L&#8217;article 126</a>, donc, dispose, court et net : &quot;<em>Toute personne arrêtée en vertu d&#8217;un mandat d&#8217;amener, qui a été retenue pendant plus de vingt-quatre heures sans avoir été interrogée, est considérée comme arbitrairement détenue.</em>&quot;</p>
<p>Il dit même ensuite en substance que les magistrats qui violeraient ce texte pourraient aller en prison -et il s&#8217;applique bien, en vertu d&#8217;un autre texte, au mandat d&#8217;arrêt.</p>
<p>Pourquoi je vous dis ça, alors que je l&#8217;ai assisté hier jeudi, et qu&#8217;il avait été présenté au parquet et écroué mercredi après-midi ? Pour rien, pour rien, juste pour vous apprendre un truc&#8230;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Bref, le magistrat me convoquait donc hier pour l&#8217;audition de mon client, à quatorze heures trente -quatorze heures initialement, mais je devais plaider un divorce à la même heure et lui avait demandé de décaler un peu, ce qu&#8217;il m&#8217;avait accordé sans problème -après tout, moi, je n&#8217;ai qu&#8217;une voiture, et je l&#8217;ai payée, et en plus elle ne marche plus, rien de suspect, bref&#8230;</p>
<p>Comme il m&#8217;arrive d&#8217;être sérieux, quand vraiment je ne peux plus faire autrement, je consultai le dossier le matin même entre deux audiences, et y recherchai désespérément une nullité valable, aussi bien dans la procédure belge que française -parce que sur le fond, vous voyez, je n&#8217;aime pas trop le reconnaître mais là on est entre nous, je manquais un tout petit peu d&#8217;arguments pour espérer sortir une nouvelle fois Audiquatro de la panade&#8230;</p>
<p>C&#8217;est ce que j&#8217;expliquai également à toute la famille, venue catastrophée, briser les noisettes toute l&#8217;après-midi (de l&#8217;avocat) et en soutien moral potentiel (du  mis en examen).</p>
<p>Je rendais en fin de matinée son dossier au magistrat, fort marri de n&#8217;y avoir point trouvé la moindre miette procédurale exploitable, et me demandant bien ce que j&#8217;allais raconter tout à l&#8217;heure, pendant qu&#8217;il me dédiait un de ces petits sourires sardoniques dont les magistrats ont le secret, et qui signifie en substance : &quot;<em>Cher Maître, vous l&#8217;avez dans le cul, vous avez vu ?</em>&quot;&#8230;<sup>(15)</sup></p>
<p>Il m&#8217;indiquait juste qu&#8217;une collègue étant souffrante, j&#8217;allais avoir tout le temps pour mon audience de divorce, puisqu&#8217;il devrait d&#8217;abord lui-même la remplacer à l&#8217;audience où elle était initialement prévue, et n&#8217;en sortirait qu&#8217;à seize heures : rendez-vous était pris pour démarrer l&#8217;audition à cette heure-là, et je sortais du Palais avec le moral à zéro -très sérieusement et quoi qu&#8217;ait commis ou pas JaguarXK8, rencontrer un homme encore &quot;libre&quot;, si peu que ce soit, dont on sait qu&#8217;il entrera dans le Grand Pourrissoir quelques heures à peine plus tard, sans même un caleçon de rechange, et avec peut-être, pour tout bagage, le droit d&#8217;embrasser sa femme, si l&#8217;escorte est sympa, me remplit, à chaque fois, d&#8217;une sorte de terreur froide, je ne sais pas si l&#8217;expression est parlante, mais elle est vraie.</p>
<p>Vous avez probablement déjà compris d&#8217;où allait venir, dans mon rêve, le fait que je trouve que SLK500 a le cul bordé de nouilles tellement énormes qu&#8217;elles en deviennent inhumaines ? Moi, tout à mon stress, il m&#8217;a fallu une bonne demi-heure pour tilter.</p>
<p>Mais ça me laissait encore quelques heures pour m&#8217;assurer de la chose, en faisant fumer tout ce que les ressources du cabinet et celles de mon Ordre comptent de moteurs de recherche jurisprudentiels pour être bien certain de ne pas me tromper.</p>
<p>L&#8217;audition démarrait à seize heures quinze exactement, après que j&#8217;ai longuement parlé à Maserati, dans le blanc des yeux, en tachant de lui ré-expliquer par le menu toute sa bêtise, et en lui disant à quel point ce qu&#8217;il croyait savoir était vrai : il allait au trou, tout à l&#8217;heure, il avait joué, il avait perdu, et à moins d&#8217;un énorme miracle&#8230; Oui, c&#8217;est sans doute moralement critiquable, mais si j&#8217;entretenais désormais quelqu&#8217;espoir d&#8217;une issue autre, il ne l&#8217;a pas su immédiatement -un jour, on comprendra, le &quot;on&quot; en question étant le bouffeur d&#8217;avocat standard, tout le rôle pédagogique que nous exerçons, aussi, auprès des personnes, sans lequel si vous voulez mon avis l&#8217;équilibre de la Justice serait une vaste plaisanterie, et les Palais brûlés depuis longtemps -rien à voir évidemment avec le fait qu&#8217;inconsciemment, le faire marner me semblait une juste compensation. Ni avec le fait que dans ce bas monde judiciaire, tant qu&#8217;on n&#8217;a pas la décision en mains, on n&#8217;est jamais sûr de rien&#8230;</p>
<p>A seize heures seize, j&#8217;indiquai au magistrat instructeur, &quot;off&quot; car je suis courtois, que je pensais que Twingodiésel était en détention arbitraire depuis exactement une heure et seize minutes, au bas mot -et qu&#8217;évidemment, j&#8217;allais lui en parler, &quot;on&quot;, et plus encore au JLD s&#8217;il le saisissait quand même.</p>
<p>Encore un mot de droit, ça a beau être aussi attrayant qu&#8217;un Chant de Joie pendant une messe de mariage, on est bien obligé de s&#8217;y référer un peu : dans beaucoup de domaines similaires, la jurisprudence a considéré qu&#8217;on n&#8217;était pas à quelques heures près, en substance -c&#8217;est notamment le cas à l&#8217;issue des gardes à vue, lorsque la personne n&#8217;y est plus, étant amenée au Palais, mais qu&#8217;elle glande, parfois pendant des heures, en attendant d&#8217;être jugée par le Tribunal. Dans ces cas, qu&#8217;on soit d&#8217;accord ou pas, d&#8217;éminents juristes ont décidé que même si la garde à vue était terminée, qu&#8217;on était allé au bout de sa durée maximale, du moment que la personne était &quot;à la disposition de la Justice&quot; dans le délai légal, alors on ne pouvait tirer parti du fait qu&#8217;elle était en réalité encore retenue de force, au Palais, dans l&#8217;attente de sa comparution effective, que ce délai n&#8217;entrait dans aucun délai légal -bref, ces magistrats ont décidé une fois pour toutes que les textes pouvaient &quot;coulisser&quot; en fonction de la pauvreté de leurs moyens, se tirant ainsi eux-mêmes des chargeurs complets de balles dans les pieds, mais ma foi, personne ne les y forçait, on leur demandait même l&#8217;inverse&#8230;</p>
<p>Sauf que pour le mandat d&#8217;arrêt, ça viendra peut-être, mais ils n&#8217;ont pas encore osé.</p>
<p>Les &quot;vingt-quatre heures&quot; du texte sont vingt-quatre heures, pas une minute de plus -à la fois je suppose parce que les délais applicables aux mandats d&#8217;arrêts européens sont eux aussi strictement interprétés, et parce qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un des très rares cas de détention, tout de même, qui est ordonnée sans débat, sans avocat, et automatiquement, dans le seul et unique but de permettre au juge du siège de s&#8217;organiser -et qu&#8217;on a dû accepter de considérer que  les contraintes de l&#8217;organisation matérielle d&#8217;une journée complète de magistrat ne valaient pas deux minutes de privation de liberté &quot;de confort&quot;, louée soit la Judiciaire Raison, si absente de nos textes ces derniers temps&#8230;</p>
<p>Bref, on compte d&#8217;heure à heure, c&#8217;est ainsi, et c&#8217;est bien.</p>
<p>J&#8217;ignore si le juge d&#8217;instruction a oublié cet élément, à la faveur du remplacement impromptu qu&#8217;on lui demandait d&#8217;effectuer, ou bien l&#8217;a négligé délibérément en considérant que c&#8217;était l&#8217;heure d&#8217;arrivée de ChryslerVoyager au Palais, vers quatorze heures le jour-même, son &quot;heure de mise à disposition de la Justice&quot;, qui valait heure d&#8217;interruption du délai précité -dans les deux cas, je ne lui en veux pas.</p>
<p>J&#8217;ignore s&#8217;il m&#8217;a répondu que je disais n&#8217;importe quoi et que c&#8217;était son heure de convocation qui comptait parce qu&#8217;il le pensait, ou parce qu&#8217;il savait que j&#8217;avais raison et était en colère -dans les deux cas, je ne lui en veux pas.</p>
<p>Toujours est-il qu&#8217;après une brève audition, portant uniquement sur le fait de savoir si LamborghiniKountach<sup>(16)</sup> avait conscience d&#8217;avoir bien violé son contrôle judiciaire, brève, l&#8217;audition, mais, comment dirais-je, assez tendue, le magistrat saisissait néanmoins le juge des libertés et de la détention, malgré une brillante plaidoirie de votre avocat préféré, d&#8217;environ vingt secondes sur le fond (&quot;<em>L&#8217;a pas fait exprès l&#8217;est jeune</em>&quot;) et de dix minutes sur la forme (&quot;D<em>roits de l&#8217;homme, de la femme, de l&#8217;alien, droit d&#8217;aînesse, droit devant, arbitraire, abusif, Révolution Française,  &quot;Les petits abandons entraînent les grands&quot;, Gandhi, , Justice, justesse, Dura Lex, that&#8217;s life, &quot;un de perdu&#8230;&quot;, baux ruraux, drapeau tricolore, noblesse de nos robes, etc</em>&#8230;&quot;)   &#8211; à mon grand dam, mais nous n&#8217;avons, nous autres, avocats omnipotents, strictement aucun recours immédiat contre ce type de décision, à ce stade.</p>
<p>Après quatre heures d&#8217;attente supplémentaires, il y avait du monde au JLD hier, toujours cette délinquance dont les chiffres sont en chute libre, donc quatre heures de détention arbitraire de plus pour Batmobile<sup>(17)</sup> , sans parler de mes honoraires, ce qui devait, tout de même, arriver, arriva : le JLD sortit, nous confirma à moi et à la représentante du parquet qu&#8217;une &quot;difficulté procédurale&quot; faisait que le débat serait nettement plus court que les débats habituels, et ledit débat eut lieu, rapide effectivement, puisqu&#8217;elle<sup>(18)</sup> souleva le problème d&#8217;office, directement, en indiquant que Simca1000ouimaisdecollection était en détention arbitraire depuis quinze heures GMT, et qu&#8217;elle n&#8217;entendait dans ces conditions pas l&#8217;incarcérer.</p>
<p>Force restant à la loi, le parquet s&#8217;en rapportait sagement à celle-ci, et je prenais la parole en dernier pour effectuer l&#8217;une des plus courtes plaidoiries de ma carrière : &quot;<em>Pas mieux !</em>&quot;<sup>(19)</sup> .</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>C&#8217;est ainsi que Patinsàroulettes (car, je l&#8217;espère, tel est son nom désormais, ayant tout de même subi cette très, très longue journée, précédée de quatre mois de détention, oui, j&#8217;espère qu&#8217;il a un peu compris, désormais&#8230;) est parti, hier soir, effectuer sa levée d&#8217;écrou, puis est ressorti immédiatement de maison d&#8217;arrêt, et a retrouvé, dans la nuit et le froid, son épouse, et son fils, qu&#8217;il n&#8217;avait pas vus en homme libre depuis tout ce temps.</p>
<p>C&#8217;est ainsi, sur ce concours de circonstances dont je n&#8217;ose pas calculer les chances théoriques qu&#8217;il avait de survenir, qu&#8217;il m&#8217;a définitivement démontré qu&#8217;il était, malgré tout, un chançard absolu, le genre de type à qui il ne peut finalement jamais rien arriver de grave, un homme qui attire, par lui-même, les circonstances favorables, dans n&#8217;importe quelle situation -bref, quelqu&#8217;un qui ne peut pas exister, sauf dans un rêve&#8230;</p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p>Ah, oui, c&#8217;est anecdotique, mais tout de même, à propos de concours de circonstances qui fait réfléchir, je trouve, aux conjugaisons des trames de la vie, à leur improbabilité, et au fait que de temps à autre, il en arrive d&#8217;énormes : en admettant que, par extraordinaire, l&#8217;avocat de notre homme, dans la vraie vie, ait commis l&#8217;erreur notable d&#8217;épouser une magistrate -je sais, c&#8217;est déjà en soi peu probable, mais enfin, admettons&#8230;</p>
<p>Combien de chances, à votre avis, que ce soit elle qui soit justement souffrante ce jour-là, et qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;un jour où elle était de service pour une audience correctionnelle, alors que ce n&#8217;est pas son domaine habituel, et que le magistrat choisi pour la remplacer soit justement celui devant lequel le client dudit avocat doit comparaître, dans une grosse juridiction comme celle de Lille ?</p>
<p>Mektoub.</p>
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<ol class="footnotes"><li id="footnote_0_889" class="footnote">Lorsque c&#8217;est un pénaleux qui utilise ce terme, traduisez : &quot;<em>des actes criminels lourdement répréhensibles</em>&quot; !</li><li id="footnote_1_889" class="footnote">Déjà, lorsqu&#8217;un pénaleux qualifie un client de cette façon, vous êtes en droit de penser récidive&#8230;</li><li id="footnote_2_889" class="footnote">A propos, ou plutôt rien à voir, mais j&#8217;en ris encore, mon vieil ami <a href="http://www.hugorenard.com/" target="_blank">Hugo Renard</a> vient de m&#8217;appeler, il se réveillait tout juste car c&#8217;est un artiste, pour me narrer la blague suivante, que je vous offre pour le weekend : &quot;Pourquoi les femmes se maquillent-elles et se mettent-elles du parfum ? Parce qu&#8217;elles sont moches et qu&#8217;elles puent.&quot; Voilà, remarquable, merci Hugo !</li><li id="footnote_3_889" class="footnote">Chance dont je croyais jusqu&#8217;ici être l&#8217;unique bénéficiaire&#8230;</li><li id="footnote_4_889" class="footnote">Je sais parfaitement que c&#8217;est laid et que ça ne s&#8217;écrit pas ainsi, mais je mène ma guerre contre la stupidissime féminisation des mots à outrance, laissez-moi tranquille !</li><li id="footnote_5_889" class="footnote">??? Ben oui, il y a des métiers plus hideux que d&#8217;autres&#8230;</li><li id="footnote_6_889" class="footnote">Allez, un rappel pour ceux qui ne lisent Eolas que sur Twitter : il avait le choix de se taire, de faire des déclarations spontanées, ou de répondre aux questions.</li><li id="footnote_7_889" class="footnote">Si d&#8217;aventure elle perd son temps à lire -pardon, à lire des blogs, voulais-je dire, je la salue en souriant -comme dans la vraie vie !</li><li id="footnote_8_889" class="footnote">Note aux Élus qui lisent ce blog par centaines, je le sais j&#8217;ai les adresses IP : il est totalement inutile de voter une loi comportant la &quot;surqualification&quot; de &quot;magistraticide&quot; pour un meurtre, il y a peu de victimes, et elles ne réclament rien, merci pour elles.</li><li id="footnote_9_889" class="footnote">Le véhicule, pas le frère</li><li id="footnote_10_889" class="footnote">On dit comme ça &quot;Belgique&quot;, quant on veut se la péter dans le Nord</li><li id="footnote_11_889" class="footnote">Je fais bien l&#8217;accent belge, hein ? En même temps je me moque, mais moi, à part trois insultes, je ne parle pas le flamand, heureusement que lui était bilingue&#8230;</li><li id="footnote_12_889" class="footnote">Scandaleuse, mais c&#8217;est la loi en matière de mandats d&#8217;arrêt européens, ça peut durer dix jours -particulièrement scandaleuse lorsque comme ici il s&#8217;agit de deux pays frontaliers, et que donc les maisons d&#8217;arrêt respectives sont distantes de soixante kilomètres à vol d&#8217;oiseau, mais passons&#8230;</li><li id="footnote_13_889" class="footnote">Gros suspense ! Le juge est furax, mon client a violé son contrôle judiciaire, et il a lancé un mandat d&#8217;arrêt contre lui, on se demande bien s&#8217;il a envie de le faire emprisonner, hein ?</li><li id="footnote_14_889" class="footnote">J&#8217;ai horreur de la vulgarité, mais enfin faut reconnaître qu&#8217;elle fait gagner du temps !</li><li id="footnote_15_889" class="footnote">Je m&#8217;épuise sur les noms de bagnoles chères que je connais, il se peut que je les écorche, je prie les éventuels connaisseurs de bien vouloir m&#8217;en excuser&#8230;</li><li id="footnote_16_889" class="footnote">C&#8217;est vraiment la fin&#8230;</li><li id="footnote_17_889" class="footnote">&quot;Le&quot; JLD était une femme, mais, dans ma grande croisade contre la féminisation stupide des mots-pas-faits-pour, je refuse d&#8217;écrire &quot;La JLD&quot;, ça fait souillon, ça fait &quot;La Marie&quot;, mais pas comme l&#8217;autre Vénérée Rédactrice de ce blog, non, comme dans les chansons paillardes ou les vieux films grivois&#8230;</li><li id="footnote_18_889" class="footnote">La plus courte ayant été &quot;<em>Innocent !</em>&quot;, suivi d&#8217;un claquage-de-dossier-sur-comptoir dont la présidente, qui venait de me demander d&#8217;être bref, se souvient probablement. Relaxe. A méditer&#8230;</li></ol>]]></content:encoded>
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		<title>Histoire Noire IV</title>
		<link>http://maitremo.fr/2010/01/13/histoire-noire-iv/</link>
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		<pubDate>Wed, 13 Jan 2010 06:33:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Maître Mô</dc:creator>
				<category><![CDATA[Histoires vraies]]></category>
		<category><![CDATA[enquête]]></category>
		<category><![CDATA[policier]]></category>
		<category><![CDATA[viol]]></category>

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		<description><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/>IV INTERROGATOIRES Il n&#8217;a aucune idée de l&#8217;heure qu&#8217;il est, il ne sait pas combien de temps a duré son interrogatoire, il ne sait plus combien de fois on lui a posé les mêmes questions, ou d&#8217;autres, ni sur combien de tons différents, il ne se souvient, là, maintenant, d&#8217;aucune de ses réponses, et n&#8217;essaye [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<img src="http://maitremo.fr/wp-content/icons//menottes2.jpg" width="48" height="34" alt="" title="Histoires vraies" /><br/><p><strong>IV INTERROGATOIRES<br />
</strong></p>
<p>Il n&#8217;a aucune idée de l&#8217;heure qu&#8217;il est, il ne sait pas combien de temps a duré son interrogatoire, il ne sait plus combien de fois on lui a posé les mêmes questions, ou d&#8217;autres, ni sur combien de tons différents, il ne se souvient, là, maintenant, d&#8217;aucune de ses réponses, et n&#8217;essaye même pas de savoir si elles étaient convaincantes&#8230;</p>
<p>Il a les bras noués autour du corps, le menton collé à la poitrine, le regard sur le sol dégueulasse, et quand les larmes finissent par lui venir aux yeux, il murmure juste &quot;quelle salope&quot;, et il ne sait même pas si c&#8217;est à l&#8217;adresse de Dalila ou à celle de la femme qui vient de le torturer ; il est vidé, et il comprend maintenant ce que l&#8217;avocat, des heures auparavant, essayait de lui dire : &quot;Oh non, vraiment non, pauvre con, tu ne vas pas sortir d&#8217;ici comme ça&#8230;&quot;.</p>
<p>Il est accusé de viol. Il est accusé d&#8217;avoir violé Dalila, ce matin, dans sa classe. Et il vient d&#8217;essayer de s&#8217;en défendre pendant des plombes, en face de quelqu&#8217;un qui à l&#8217;évidence ne croit pas un mot de ses dénégations, qui est persuadée que cette histoire de dingue est vraie, et qui l&#8217;a constamment regardé comme un salopard de violeur de gamine. Et le lui a dit.<span id="more-863"></span></p>
<p>Il a envie de vomir. Il n&#8217;y a strictement rien à faire d&#8217;autre pour l&#8217;instant que d&#8217;attendre, elle le lui a dit, on le laissait réfléchir, quelques heures, et on reprendrait tout ça tôt le matin&#8230; Alors il essaye de réfléchir, puisqu&#8217;ils veulent, mais putain, à quoi ? Calme toi, Jean-Marc, du calme, ça ne sert à rien. Réfléchis, que t&#8217;a dit cette femme, exactement, qu&#8217;est-ce qu&#8217;elle a contre toi -à part, bordel, qu&#8217;elle croit Dalila comme sa propre fille..?</p>
<div class="separateur">___________</div>
<p>&quot;- Je croyais que vous ne saviez pas de quoi vous étiez accusé, et que vous n&#8217;aviez jamais fait de mal ?</p>
<p>- Mais&#8230; Il y a eu un incident ce matin avec elle, mais jamais&#8230; Enfin, vous parlez de viol, ça n&#8217;était absolument pas ça, pas du tout, elle&#8230;</p>
<p>- Elle, elle vous accuse de l&#8217;avoir violée ? Vous comprenez bien, c&#8217;est le motif de votre placement en garde à vue ?</p>
<p>- C&#8217;est impossible, elle n&#8217;est pas&#8230; Elle n&#8217;a pas pu vous dire ça, elle n&#8217;est pas folle !</p>
<p>- Pourquoi dites-vous qu&#8217;elle n&#8217;a pas pu me le dire et qu&#8217;elle n&#8217;est pas folle ?</p>
<p>- Parce que je la connais, c&#8217;est l&#8217;une de mes élèves&#8230; Parce que c&#8217;est faux, archi-faux, je n&#8217;ai jamais violé personne, ni elle ni personne, jamais !</p>
<p>- Je vois que vous avez une écorchure à la main, que vous est-il arrivé ?</p>
<p>- Quoi ? Ah, ça ? Euh, je ne sais&#8230; Ah, si, en mettant du bois à côté de la cheminée, l&#8217;autre jour&#8230;</p>
<p>- Quand ?</p>
<p>- Euh, je ne sais plus&#8230; Hier ?</p>
<p>- L&#8217;autre jour ou bien hier, Monsieur Caron ?</p>
<p>- Mais&#8230; Hier, je crois, franchement je ne sais plus.</p>
<p>- Quelle est la composition de votre famille ?</p>
<p>- J&#8217;ai deux enfants, David et Louise, que j&#8217;ai eu avec mon épouse, que vous avez vue tout à l&#8217;heure, Manu, enfin, Emmanuelle, on vit tous ensemble, rien de&#8230;</p>
<p>- Elle m&#8217;a paru très jeune, votre épouse, par rapport à vous, non ?</p>
<p>- Oui, c&#8217;est vrai, elle est plus jeune que moi de douze ans. C&#8217;est une ancienne élève, j&#8217;étais son prof quand elle était en Première.</p>
<p>- Vous aviez des relations amoureuses avec une élève de Première ?</p>
<p>- Non, je n&#8217;ai pas dit ça : elle est tombée amoureuse de moi à l&#8217;époque, mais je ne l&#8217;ai su que bien plus tard, elle était étudiante quand nous -enfin, quand on s&#8217;est rencontrés vraiment&#8230;</p>
<p>- Sexuellement, comment cela se passe avec Madame CARON ?</p>
<p>- Quoi ? Je&#8230; Que vous dire ? Je suppose, correctement, nous faisons l&#8217;amour normalement, 3 fois par semaine je dirais.</p>
<p>- Avez-vous des fantasmes, pratiquez vous des actes particuliers, des jeux de violence ?</p>
<p>- Non ! Qu&#8217;est-ce que&#8230; Non, pas du tout, ça ne me plairait pas, ni à elle, ce n&#8217;est pas du tout notre truc -et je ne suis pas DU TOUT violent, jamais !</p>
<p>- L&#8217;avez-vous déjà trompée ?</p>
<p>- Non, jamais.</p>
<p>- Vous préférez une femme vierge ou une femme expérimentée ?</p>
<p>- Je ne préfère rien du tout, je préfère ma femme.</p>
<p>- Vous avez eu beaucoup de femmes dans votre vie ?</p>
<p>- Oui, avant Manu, bien sûr, quelques unes, mais&#8230;</p>
<p>- Quel âge exact avait Manu quand vous êtes sortis ensemble ?</p>
<p>- Je ne sais plus, une vingtaine d&#8217;années&#8230;</p>
<p>- Vous vous sentez attiré par les femmes plus jeunes ? C&#8217;est une motivation par rapport à votre métier ?</p>
<p>- Mais ça ne va plus, non ? Je suis prof parce que j&#8217;ai toujours voulu être prof, j&#8217;aime ça, j&#8217;aime enseigner, ça n&#8217;a rien à voir, ça n&#8217;a JAMAIS rien eu à voir avec une &quot;attirance&quot; à la con, je ne vous permet pas de&#8230;</p>
<p>- (Mentionnons que nous rappelons à Monsieur Caron que nous enquétons sur des faits de viol, et qu&#8217;il doit demeurer courtois.) Calmez-vous, Monsieur Caron, vous n&#8217;avez rien à me permettre ou pas, je ne suis pas une de vos élèves, je vous pose seulement des questions. Avez-vous selon vous une attitude différente avec les filles et les garçons, en classe ?</p>
<p>- Absolument pas.</p>
<p>- On leur posera la question, vous savez&#8230; Bon, que pouvez-vous me dire concernant la relation que vous avez eue avec Dalila ?</p>
<p>- Aucune. Normale. Comme avec les autres élèves. J&#8217;ai toujours tout fait normalement pour Dalila, c&#8217;est tout ce que je peux vous dire.</p>
<p>- Dites-moi si vous avez bien compris pourquoi vous êtes en garde à vue ?</p>
<p>- Vous m&#8217;avez dit qu&#8217;elle m&#8217;accuse de viol, et moi je vous dis que c&#8217;est totalement faux, il ne s&#8217;est  absolument jamais rien passé, seulement un incident totalement bénin ce matin, point barre. Et ce n&#8217;est pas normal que je sois ici puisque je n&#8217;ai rien fait</p>
<p>- Qu&#8217;est ce qu&#8217;un viol pour vous ? De quoi est-ce qu&#8217;elle vous accuse ?</p>
<p>- Ah ça ! Je n&#8217;en ai pas la moindre idée&#8230; Un viol, c&#8217;est lorsque quelqu&#8217;un abuse d&#8217;une autre personne, lui impose une relation sexuelle contre son consentement, la violente&#8230; Je ne lui ai absolument rien fait, je n&#8217;ai jamais eu la moindre attirance sexuelle pour elle, ni aucun élève, je n&#8217;ai rien fait.</p>
<p>- Vous dites que vous n&#8217;avez rien fait, mais vous parlez d&#8217;un incident, ce matin ?</p>
<p>- Oui, et c&#8217;est tout. J&#8217;ai vu qu&#8217;elle avait l&#8217;air de mal encaisser une très mauvaise note sur une copie, et mes observations écrites. Je l&#8217;ai retenue, à la fin du cours, pour en parler avec elle, je voulais la rassurer, lui dire que je pense qu&#8217;elle doit persévérer, atténuer mes remarques écrites, qui étaient un peu dures, et c&#8217;est tout. J&#8217;ai posé la main sur son épaule pour la rassurer, en lui parlant, et j&#8217;ai bien vu qu&#8217;il y avait quelque chose d&#8217;anormal, elle a fait un bond, et elle est partie en courant, comme ça, sans rien dire&#8230; Voilà, c&#8217;est tout, absolument rien d&#8217;autre. J&#8217;en ai parlé à d&#8217;autres profs, juste après, et à ma femme, en rentrant, vous pouvez les interroger&#8230;</p>
<p>- Nous le ferons, soyez-en certain. Dalila ne raconte pas du tout les choses comme ça. Elle a quel âge, au fait ?</p>
<p>- Je ne sais pas précisément, 14, 15, 16 ans ?</p>
<p>- Vous dites que vous l&#8217;avez &quot;retenue&quot; ? Comment ?</p>
<p>- Ah, oui&#8230; Non, je voulais simplement dire que je lui ai demandé de rester à la fin, quand les élèves sortaient, c&#8217;est tout. Aucune contrainte. Enfin, normale, seulement, un prof qui demande à une élève de rester, quoi&#8230;</p>
<p>- Et ça vous arrive souvent, de &quot;retenir&quot; une élève après le cours ?</p>
<p>- Non, rarement. Quand il le faut, quand je souhaite leur parler en privé, quand je détecte un problème particulier, ou que j&#8217;essaye d&#8217;aider individuellement&#8230;</p>
<p>- Il y avait donc un problème particulier chez Dalila ?</p>
<p>- Non, pas dans le sens&#8230; Mais là, sur cette correction de copie, oui. Dalila a des choses à dire, sur le fond, mais c&#8217;est une catastrophe en termes d&#8217;expression écrite. Je vous l&#8217;ai dit, je voulais la rassurer et lui dire de continuer à travailler, l&#8217;aider&#8230;</p>
<p>- Et, pour l&#8217;aider, vous dites que vous la touchez ?</p>
<p>- Mais non ! Je n&#8217;ai pas dit du tout &quot;je l&#8217;ai touchée&quot;, j&#8217;ai dis que j&#8217;avais fait un geste rassurant, un peu paternaliste, si vous voulez, en lui parlant, en l&#8217;encourageant, j&#8217;ai juste tapoté son épaule avec ma main, pour lui dire &quot;ça va aller&quot;, et c&#8217;est tout, rigoureusement tout, je le jure !</p>
<p>- Vous avez souvent des &quot;gestes paternalistes&quot; avec vos élèves filles, restées seules avec vous ?</p>
<p>- (Mention : Monsieur Caron ne répond rien, il soupire et secoue la tête.)</p>
<p>- La question vous dérange, apparemment ?</p>
<p>- Mais pas du tout : elle me révolte ! C&#8217;était un geste totalement anodin, d&#8217;empathie, sans la moindre connotation, et comme j&#8217;en ai déjà sûrement eu avec d&#8217;autres, élèves comme autres personnes, oui, comme vous-même vous avez déjà dû en avoir plein, bon sang&#8230;</p>
<p>- Donc, pour vous, il ne s&#8217;est strictement rien passé d&#8217;autre ?</p>
<p>- Non, je vous l&#8217;ai dit, rien.</p>
<p>- Avait-elle une quelconque marque apparente, ce matin là, sur le visage ?</p>
<p>- Comment ? Euh, non, rien de particulier, je ne vois pas&#8230;</p>
<p>- Il se trouve que Dalila a été prise en charge par des policiers immédiatement après vous avoir quitté, effectivement en courant, d&#8217;ailleurs, alors qu&#8217;elle courait dans la rue. Et qu&#8217;ils ont constaté, comme moi, et comme la Médecine Légale, que Dalila portait une trace de coup toute récente sur le visage. Qu&#8217;en pensez-vous, et pensez-vous qu&#8217;elle se la soit faite toute seule ?</p>
<p>- Mais je n&#8217;en sais&#8230; Ah, si, elle est tombée quand elle a bondi, je vous l&#8217;ai dit, elle a dû se cogner.</p>
<p>- Vous ne m&#8217;avez jamais parlé d&#8217;une chute ou d&#8217;un coup ?</p>
<p>- Mais si, je vous l&#8217;ai dit.</p>
<p>- (Relisons à Monsieur Caron ses déclarations ci-dessus) Non. Vous m&#8217;avez dit &quot;elle a fait un bond et elle est partie en courant&quot;, c&#8217;est tout. Pourquoi n&#8217;avoir pas mentionné spontanément ce coup ?</p>
<p>- Je&#8230; Je n&#8217;y ai pas pensé, je n&#8217;ai pas apporté cette précision, mais c&#8217;est tout, je ne voulais pas cacher quoi que ce soit. Et ce n&#8217;est pas un coup, c&#8217;est une chute, c&#8217;est sa réaction très brusque qui l&#8217;a provoquée, c&#8217;est même ce qui m&#8217;a fait dire qu&#8217;il devait y avoir un problème chez elle&#8230;</p>
<p>- Mais vous ne me l&#8217;avez pas dit spontanément. Ensuite, vous indiquez à la fois que c&#8217;est pour vous un incident minime, normal, et pour autant que vous en parlez à d&#8217;autres enseignants, puis à votre femme. Nous vérifierons, mais si c&#8217;est exact, pourquoi en parlez-vous, puisqu&#8217;il ne s&#8217;est rien passé selon vous ?</p>
<p>- Je vous l&#8217;ai expliqué : sa réaction affolée, totalement disproportionnée, sa chute, justement, son départ précipité : n&#8217;ayant rien fait de mal, au contraire, je n&#8217;ai pas compris, et je voulais savoir si d&#8217;autres avaient déjà remarqué  des problèmes chez elle&#8230;</p>
<p>- Comment votre femme aurait-elle pu en voir ? Elle la connait ?</p>
<p>- Non, pas elle, mes collègues&#8230; Ma femme, je lui en ai parlé parce que je m&#8217;en voulais, d&#8217;avoir été trop dur dans mes annotations, d&#8217;avoir manifestement blessé cette élève&#8230; Le pire, c&#8217;est que je l&#8217;aimais bien, Dalila, je&#8230;</p>
<p>- Pourquoi ? Vous ne l&#8217;aimez plus ?</p>
<p>- Vous plaisantez ? Vous voyez où je suis, là ? Elle m&#8217;accuse de viol, et c&#8217;est un mensonge : non, là, je ne l&#8217;aime pas trop.</p>
<p>- Donc, c&#8217;est une menteuse ?</p>
<p>- Je n&#8217;avais rien remarqué à ce sujet, mais comme moi je vous dis la vérité, oui, bien sûr qu&#8217;elle ment !</p>
<p>- Donc, quand elle raconte, quelques minutes après avoir quitté votre classe, spontanément, parce que son attitude affolée et sa blessure attirent l&#8217;attention de policiers dans la rue, qu&#8217;elle vient d&#8217;être violée par son prof, qui l&#8217;a retenue dans sa classe, seule, et a tenté de l&#8217;abuser, et est parvenu à ses fins, en la violentant, et qu&#8217;elle s&#8217;est enfuie, elle dit n&#8217;importe quoi, elle ment ? (Donnons lecture au gardé à vue des déclarations de la jeune Dalila) ?</p>
<p>- Je suis atterré&#8230; Oui, elle ment, c&#8217;est un tissu de mensonge, ça ne s&#8217;est absolument pas passé comme ça, ça ne s&#8217;est pas passé du tout&#8230;</p>
<p>- Elle l&#8217;a pourtant raconté, et m&#8217;a laissé prévenir ses parents, auprès desquels elle n&#8217;a rien démenti, et qu&#8217;elle a quatorze ans ?</p>
<p>- Si elle ment, je suppose qu&#8217;elle ment à tout le monde.</p>
<p>- Dalila a été examinée par un expert-psychologue, qui l&#8217;a trouvée crédible : qu&#8217;en pensez-vous ?</p>
<p>- Qu&#8217;il s&#8217;est trompé ! Elle est peut-être crédible, son histoire est peut-être crédible, mais moi je ne la trouve pas crédible du tout, je vous affirme que c&#8217;est une invention pure ! De la folie&#8230;</p>
<p>- Le même expert n&#8217;a pas trouvé trace de pathologie mentale chez elle. En revanche, il retrouve un grand nombre de symptômes post-traumatiques, très habituels chez les victimes de viols : vous pensez qu&#8217;à quatorze ans, elle a été capable de tromper l&#8217;expert et les tests qu&#8217;il lui a fait passer ?</p>
<p>- JE N&#8217;EN SAIS RIEN ! Je m&#8217;en fous ! C&#8217;est un cauchemar, c&#8217;est pas possible&#8230; Non, je suppose qu&#8217;elle ne serait pas capable de tromper un expert, mais si c&#8217;est ça, alors elle a peut-être subi quelque chose réellement, je n&#8217;en sais rien, mais pas par moi, je ne lui ai rien fait. Peut-être que mes critiques ou mon geste ont fait ressortir ça en elle, mais ce n&#8217;est pas moi.</p>
<p>- Vous accusez un autre adulte, son père ?</p>
<p>- Je n&#8217;accuse personne, je cherche à comprendre&#8230;</p>
<p>- Justement, moi aussi : si elle vous accuse à tort, en sachant qu&#8217;elle peut vous faire envoyer en prison, que ce sont de graves accusations, et qu&#8217;elle n&#8217;est pas folle, expliquez-moi ce qui lui prend, et pourquoi ? Elle vous détesterait ?</p>
<p>- Je n&#8217;en sais rien, c&#8217;est vrai que c&#8217;est démentiel, je ne sais pas. Peut-être qu&#8217;elle m&#8217;en voulait terriblement pour sa copie&#8230;</p>
<p>- Elle vous accuse de viol pour une mauvaise note, c&#8217;est bien ça ?</p>
<p>- (Mentionnons que Monsieur Caron ne répond pas et garde la tête baissée.) Que c&#8217;est-il passé avec Dalila pour qu&#8217;elle veuille vous envoyer en prison, Monsieur Caron ?</p>
<p>- Rien. Je ne sais pas. C&#8217;était une gentille fille, ça se sentait, du moins je croyais. Je ne sais pas.</p>
<p>- A la suite de l&#8217;incident, qui selon vous révélait des &quot;problèmes&quot;, pourquoi ne pas avoir alerté les services sociaux, au moins ceux de votre établissement, ou seulement même sa direction ?</p>
<p>- Je comptais le faire dès lundi, je l&#8217;ai dit à mon épouse. Là, c&#8217;était vendredi, elle était partie chez elle, et de plus je n&#8217;étais pas sûr&#8230; Je voulais demander l&#8217;avis de ma femme, justement,  avant, ne pas créer d&#8217;ennuis s&#8217;il n&#8217;y avait rien d&#8217;autre qu&#8217;une réaction d&#8217;humeur disproportionnée&#8230;</p>
<p>- Vous la trouvez jolie, Dalila ?</p>
<p>- Je ne&#8230; Oui, je suppose, enfin oui, c&#8217;est une jolie jeune fille.</p>
<p>- Vous avez été attiré par elle ?</p>
<p>- Non.</p>
<p>- C&#8217;est arrivé combien de fois que Dalila, ou une autre, reste seule avec vous après le cours ?</p>
<p>- Elle, jamais, à part ce matin. D&#8217;autres, quelques fois. Des garçons comme des filles, d&#8217;ailleurs.</p>
<p>- Vous aimez les garçons aussi ?</p>
<p>- Vous déformez toutes mes réponses : je n&#8217;aime pas les filles, ou les garçons : j&#8217;aime mon métier, et j&#8217;essaye de bien le faire et de les aider. Enfin, j&#8217;essayais. Je comprends que j&#8217;aurais dû filmer ces entretiens en privé, mais je n&#8217;y ai pas pensé, vous voyez&#8230;</p>
<p>- On a saisi les vêtements de Dalila, qui n&#8217;ont pas été lavés, et des prélèvements vaginaux ont été effectués : nous n&#8217;avons pas de film, mais nous aurons des traces ADN. Persistez-vous à nier les faits, en sachant que des examens ADN vont être effectués ?</p>
<p>- Bien sûr que oui : on ne trouvera pas mon ADN, nulle part, Bon Dieu ! SI : pardon, sur son épaule, on pourrait en trouver, mais rien d&#8217;autre, je vous le garantis.</p>
<p>- Les parents de Dalila m&#8217;ont dit qu&#8217;ils étaient surpris qu&#8217;elle ait des notes si mauvaises en français, alors qu&#8217;ailleurs Dalila s&#8217;en sort bien ?</p>
<p>- Je ne vois pas le rapport. J&#8217;ai toujours noté Dalila comme les autres, je vous l&#8217;ai dit elle a de gros soucis d&#8217;expression écrite -pas orale, apparemment&#8230;</p>
<p>- Vous trouvez ces accusations risibles ?</p>
<p>- Non, c&#8217;est pas le mot. Je suis abasourdi, je n&#8217;y comprends rien. Je n&#8217;ai aucune envie de rire.</p>
<p>- Elle non plus, elle ne riait pas, tout à l&#8217;heure, Monsieur Caron. Décrivez-moi la façon dont Dalila est tombée, et comment une jeune femme qui sursaute, puis chute, peut se faire un hématome au front, selon vous ?&#8230;&quot;</p>
<div class="separateur">___________</div>
<p>Plusieurs heures.</p>
<p>Sur ce ton, en permanence.</p>
<p>Et ça ne fait que commencer, elle le lui a dit. Il va être réentendu, plusieurs fois, ce qui désormais le terrifie. Jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elle &quot;sache la vérité&quot;, a-t-elle ajouté&#8230;</p>
<p>Elle n&#8217;a pas caché non plus qu&#8217;il ne fallait pas qu&#8217;il espère une fin de garde à vue rapide : elle allait vérifier le plus de choses possible, et irait au bout -il la croyait. Elle allait entendre son épouse, ses collègues, ils iraient ensemble perquisitionner chez lui, on interrogerait des élèves&#8230;</p>
<p>Jean-Marc croyait ne rien avoir à craindre, mais il constatait, stupéfait, qu&#8217;en réalité il avait peur de ces auditions, et peur d&#8217;à peu près n&#8217;importe quel élément qui sortirait maintenant : il voyait bien à quel point un mot pouvait être torturé pour l&#8217;accabler, combien les circonstances pouvaient apparemment valider cette&#8230; Horreur.</p>
<p>La policière avait quoi ? Les déclarations -ahurissantes- de Dalila, une expertise psychologique, un contexte, celui de son attitude à elle, une blessure -il s&#8217;en voulait terriblement de ne pas en avoir parlé le premier, de ça&#8230;</p>
<p>Il n&#8217;arrivait pas à réfléchir à ces éléments, et d&#8217;ailleurs, réfléchir à quoi, que pouvait-il faire pour les contrer, à part dire, encore et encore, qu&#8217;il ne comprenait pas&#8230;</p>
<p>David, Louise, Manu&#8230;</p>
<p>Il avait un espoir : l&#8217;ADN. Il n&#8217;y en aurait pas, évidemment. Seulement, la policière lui avait bien dit que les résultats n&#8217;arriveraient pas tout de suite, en prenant soin de ne pas lui donner de délai&#8230;</p>
<p>Il avait bien compris que sa garde à vue serait prolongée, et ça l&#8217;emplissait de frayeur, il ne pouvait plus maîtriser ça; le seul point positif est qu&#8217;il avait aussi compris qu&#8217;il reverrait &quot;son&quot; avocat, du coup, et c&#8217;était bien la seule bonne nouvelle dans tout ce marasme, un rayon de jour dans le noir&#8230;</p>
<p>David, Louise, Manu&#8230;</p>
<p>Une question le frappa soudain : on allait dire à Manu, et à ses collègues, et aux élèves, qu&#8217;il était là pour le viol de Dalila, qu&#8217;il était suspect de ce putain de viol, de ces faits dégueulasses, ou pas ? Il ne voyait pas comment on interrogerait tout le monde sans en parler, oui, forcément -il mesura soudain que même quand il serait mis hors de cause, sa vie serait nécessairement modifiée, il mesura qu&#8217;il devrait se justifier partout -au bahut, déjà, rien que là&#8230;</p>
<p>Il réalisa aussi que des histoires de profs pédophiles, il y en avait eu à la pelle, dans l&#8217;actualité, et que ce contexte jouait aussi contre lui&#8230;</p>
<p>Toutes ces pensées, bien d&#8217;autres encore, s&#8217;entrechoquaient dans sa tête vidée, vidangée, il perdait parfois sa cohérence, il ne parvenait plus à être objectif, il se prenait à espérer que Dalila serait soudain prise de remords et viendrait tout dire -il émit une forme de prière, pour ça. Il avait maintenant le sentiment d&#8217;être là, emprisonné, depuis des jours, et de répondre depuis des jours à toutes ces questions hostiles et impudiques&#8230; Il se demandait quelle heure il était, il savait juste qu&#8217;on était en pleine nuit, et comment s&#8217;en sortait Manu, si elle avait peur pour lui, ce qu&#8217;elle racontait à leurs gosses, à sa petite Louise&#8230;</p>
<p>Il n&#8217;était plus du tout certain de sortir rapidement de là. Et il était certain de ne pas en sortir indemne.</p>
<p>Il ne savait pas ce qui allait lui arriver, et il redoutait viscéralement tout, maintenant : il voulait, par dessus tout, s&#8217;en aller. Rentrer chez lui, et aller faire un million de bisous à Louise, l&#8217;écouter rire&#8230;</p>
<p>Le visage tout rond et les grands yeux de Louise vinrent lui voiler les yeux, et il se mit à pleurer.</p>
<p style="text-align: right;">[Lire le <a href="http://maitremo.fr/2009/01/08/histoire-noire-iii/" target="_blank">début</a>] [A suivre...]</p>
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