« La folie qui m’accompagne … »*

*("Champagne", de Jacques Higelin - chouette chanson, et en plein accord avec l'un des thèmes dominants de ce blog, en plus.)

"Bonjour Madame, je cherche le bureau du juge des tutelles, c'est ici ?

- Non, c'est au fond du couloir sur votre droite, sa salle d'attente est juste avant.

- D'accord, merci. Euh, je peux vous demander un service ? Il ne faudrait dire à  personne que je suis venu ici. Vous comprenez, je suis agent secret pour le gouvernement, et je pourrais avoir des ennuis si ça se savait ..."

Oh, rien d'anormal. Journée ordinaire au Tribunal d'instance : même pour moi, qui ne suis effectivement pas juge des tutelles, il est habituel de voir débarquer dans mon bureau les justiciables venus s'entretenir avec mes collègues. Et la présence de ce septuagénaire en particulier nous est devenue familière à  tous : il ne vient pas seulement lorsqu'une convocation le concerne directement (il est placé sous tutelle depuis quelques années), mais accompagne également ses (nombreux, manifestement) amis placés sous mesure de protection à  leurs entretiens. Ce qui lui a donné l'occasion de s'apercevoir que la machine à  café du Tribunal était de qualité. Depuis, on croise fréquemment son imper mastic et son chapeau dans le local des distributeurs ou dans notre salle d'attente, lorsque l'Espion a envie de raconter ses aventures d'espion au service secret de la République aux justiciables (public captif), aux fonctionnaires  ou, lorsqu'il ne trouve personne d'autre, aux magistrats. En général, il suffit de lui accorder trois minutes d'attention, et l'Espion s'en retourne chez lui, "doux dingue" facile à  contenter ...

Travailler au Tribunal d'instance implique de toutes façons plus ou moins de banaliser les incursions de la maladie mentale dans mon milieu professionnel, puisque c'est ici que l'on gère la situation des personnes protégées. A titre plus personnel, croiser un tutélaire devant ma porte est enfin devenu un non-événement, alors que jusqu'ici, rencontrer une personne "dérangée" dans le cadre de mon travail me mettait plutôt mal à  l'aise, bien que nombre d'entre eux soient aussi avenants que notre James Bond local. Lire la suite

Mandat de dépôt

J'ai tout récemment, par malchance, à  nouveau assisté à  une arrestation, "à  la barre", comme on dit.

Et comme à  chaque fois que c'est arrivé devant moi, la scène, irréaliste, m'a frappé par son extrême violence, même si elle s'est déroulée doucement, selon la mécanique bien huilée des mandats de dépôt décernés à  l'audience : un homme était libre quelques secondes auparavant, et voilà  qu'il est, qu'il n'est plus, maintenant, qu'un détenu.

En trois minutes, quoi qu'il ait fait pour qu'on lui inflige cette sanction, sa vie bascule et plonge, deux bracelets de métal reliés par une chaînette symbolisent soudain qu'il n'est plus libre, en lui maintenant désormais les mains dans le dos... Lire la suite

Dernière s-CEA-nce

(Le 38e appel du pied - dont personne ici n'ignore plus qu'il l'a grand - du Maître, qui a tendance à  diriger lesdits appels virtuels vers mon arrière-train, me pousse à  publier un texte ni émouvant, ni spécialement drôle, probablement aride et pourvu d'un titre moyen, qui n'aura pour mérite que de donner une idée à  ses lecteurs de ce à  quoi ils peuvent s'attendre s'ils se retrouvent poursuivis dans le cadre que je décris, ce qui peut arriver à  tout le monde ou presque1 . Il faudra néanmoins que j'apprenne un jour à  résister aux pressions des avocats, quand même. C'est terrible de toujours céder ainsi.)

8 h 20 : je passe récupérer Eric au greffe correctionnel, et nous descendons ensemble en salle des délibérés après un crochet par le bureau du JAP, qui a rédigé quelques rapports concernant des personnes convoquées à  mon audience dont il assure déjà  le suivi. Dix minutes plus tard, un coup d'oeil en salle d'audience nous apprend que le Parquet est à  son pupitre, que l'huissier semble en voie d'achever l'appel des présents, et que plusieurs avocats sont déjà  en place. Dernière vérification mutuelle, nos rabats2 sont réglementairement sortis, la sangle du parachute ne nous fait pas risquer le vol plané inaugural, nous pouvons lancer un coup de sonnette et entrer en scène.

La salle s'emplit immédiatement de robes noires, ce qui est un mauvais présage en termes de durée d'audience ... Lire la suite

  1. Surtout si l'on prend en considération le nombre de créatures assoiffées de champagne qui fréquentent ces lieux ... []
  2. = cravates blanches plissées []

Monsieur Dupont

On peut tout se dire, maintenant que la relation client/avocat est rompue, n'est-ce pas ?

J'ignore exactement ce que vous me reprocheriez, ou ce que vous auriez dit trouver de bien chez moi, pendant ces deux longues années où vous avez été de douleurs en douleurs, de souffrances en souffrances, sans que, sans doute, parfois, je ne les mesure suffisamment -et je ne le saurai jamais, à  présent que nous ne nous parlons officiellement plus, faute d'en avoir l'occasion, puisque je ne suis plus votre avocat...

En revanche, moi, j'ai besoin de me mettre en règle avec vous, je crois que c'est plus honnête, et que, finalement, ça pourrait même vous faire plaisir -vous n'aviez pas l'air de manquer d'humour, malgré tout... Lire la suite

Môktoub

Hier, j'ai rêvé à  une histoire rigolote, celle d'un garçon qui commettrait parfois des bêtises1, qui serait très mauvais dans son domaine, puisqu'il se ferait prendre régulièrement, mais qui, inexplicablement, aurait une chance incroyable, à  chaque fois...

Précisément, j'ai dû rêver -je pense que c'était un rêve, parce qu'autant de chance, ça n'existe pas, en principe- que j'assistais, hier donc, toute l'après-midi et une bonne partie de la soirée, l'un de mes clients fétiches2,et qu'il s'agissait de la deuxième fois où il risquait l'emprisonnement dans le même dossier, et la sixième fois en tout dans sa pourtant relativement courte vie -et dans mon rêve, je me disais que cette fois-ci, je pourrais toujours me rouler par terre devant ses juges, ou bien me planter une orchidée dans le rectum pour les faire rire, le résultat serait le même : cette fois, il dormirait en prison... Lire la suite

  1. Lorsque c'est un pénaleux qui utilise ce terme, traduisez : "des actes criminels lourdement répréhensibles" ! []
  2. Déjà , lorsqu'un pénaleux qualifie un client de cette façon, vous êtes en droit de penser récidive... []

Histoire Noire IV

IV INTERROGATOIRES

Il n'a aucune idée de l'heure qu'il est, il ne sait pas combien de temps a duré son interrogatoire, il ne sait plus combien de fois on lui a posé les mêmes questions, ou d'autres, ni sur combien de tons différents, il ne se souvient, là , maintenant, d'aucune de ses réponses, et n'essaye même pas de savoir si elles étaient convaincantes...

Il a les bras noués autour du corps, le menton collé à  la poitrine, le regard sur le sol dégueulasse, et quand les larmes finissent par lui venir aux yeux, il murmure juste "quelle salope", et il ne sait même pas si c'est à  l'adresse de Dalila ou à  celle de la femme qui vient de le torturer ; il est vidé, et il comprend maintenant ce que l'avocat, des heures auparavant, essayait de lui dire : "Oh non, vraiment non, pauvre con, tu ne vas pas sortir d'ici comme ça...".

Il est accusé de viol. Il est accusé d'avoir violé Dalila, ce matin, dans sa classe. Et il vient d'essayer de s'en défendre pendant des plombes, en face de quelqu'un qui à  l'évidence ne croit pas un mot de ses dénégations, qui est persuadée que cette histoire de dingue est vraie, et qui l'a constamment regardé comme un salopard de violeur de gamine. Et le lui a dit. Lire la suite