D’un accident à  l’autre …

Un vieux (et bref) souvenir d'audience, remonté à  la surface il y a deux jours, pour des raisons évidentes ...

"Ce dossier-là , je vais le garder. Il risque d'être un peu délicat à  gérer, pas techniquement, mais émotionnellement. Les homicides involontaires, c'est souvent un peu dur, mais les circonstances de celui-ci ...".

Pas de problème. Je suis auditrice de justice, je préside déjà  les trois quarts des dossiers prévus sur cette journée d'audience correctionnelle. Si la présidente veut conserver ce dossier, je ne vais pas le lui disputer.

L'audience s'ouvre sur ce dossier, qui devrait selon les prévisions du Parquet occuper une bonne partie de la matinée. A l'appel de son nom, Mme X s'avance, élégamment vêtue, manifestement très âgée mais droite comme un I. Elle décline son identité, et notamment sa date de naissance : elle a 83 ans. Pas de casier judiciaire, évidemment.

La présidente indique qu'elle est poursuivie du chef d'homicide involontaire sur la personne de Thierry L. et expose les faits, survenus alors que, comme chaque jour, Mme X était allée se recueillir sur la tombe de son défunt mari. Ayant satisfait à  ses devoirs, elle a repris son imposante berline, garée devant le cimetière, et pour s'épargner d'aller faire demi-tour au rond-point situé à  50 mètres à  droite, a traversé perpendiculairement la voie de circulation et la ligne blanche pour partir directement à  gauche.

Le cimetière est situé peu après une sortie de virage, et Thierry L., qui arrivait en moto à  une vitesse que les témoins estimeront normale, a tenté de freiner en voyant la berline traverser sa voie de circulation, mais n'est pas parvenu à  éviter de percuter son aile arrière gauche. Lire la suite

Accident

[ Pour tenter de me faire pardonner des histoires dures que je raconte parfois ici, en voici une autre, pourtant très dure elle aussi, mais d'une tout autre nature, et sans doute plus facile à  lire1 ... Encore que. C'est en tout cas aussi ce que peut permettre la Justice des Hommes, parfois. ]

Je suis intervenu dans cette affaire alors que j'étais tout jeune collaborateur, au sein d'un cabinet pratiquant plutôt le droit des affaires, et qui avait notamment comme cliente une chaîne très connue de magasins, c'est à  ce titre que l'un des avocats associés qui étaient mes patrons avait eu à  en connaître, puis me l'avait confiée : j'étais très jeune et inexpérimenté, et peu armé pour affronter les émotions intenses qui, parfois, naissent dans une audience...

L'un des cadres supérieurs de la société, effectuant à  ce titre de nombreux déplacements à  l'étranger, était revenu en pleine nuit d'un voyage d'affaires dans un pays de l'Est, son avion atterrissant à  Bruxelles vers deux heures du matin : il lui restait ensuite une heure trente environ de voiture à  effectuer pour rejoindre son domicile à  Lille, où il travaillait également, et il avait réservé une grosse berline de location à  cette fin. Lire la suite

  1. Elle le sera également parce que ce texte est court, pour une fois... []

Noël

Ce type, c'est un vampire.

Oui, je suis tout jeune avocat, oui, des comme lui, je veux en défendre, le plus possible et toute ma vie, et oui, je suis plus que sensible, on peut même dire hypersensible, à  la misère du monde en général, et à  celle de mes clients en particulier. Mais enfin, il n'en reste pas moins que Noël, il ressemble à  un monstre, un comme auraient pu en enfanter Frankenstein et Nosferatu, s'il leur était venu la mauvaise idée de copuler.

Jeune, on est enclin à  attraper au vol les idées plutôt que d'attendre de se faire les siennes, et sa rencontre ne va pas m'inciter à  vieillir : il ressemble à  un monstre, et les faits qu'on lui reproche d'avoir commis sont justement assez monstrueux.

A trois, avec son épouse, Laurie, une sorte d'ectoplasme tuberculeux dont le QI, les jours de liesse, atteint péniblement les dix-douze, toute habillée, et leur unique ami, un débile profond, au sens médico-légal, Denis, qui a la triple particularité d'être muet, de mesurer un mètre cinquante-deux, et de fumer constamment1, ils ont, il y a environ deux mois, trouvé dans la rue encore plus pauvre, plus idiot, et surtout plus malheureux qu'eux, Gérald, rencontre de leur vie, pour son malheur. Lire la suite

  1. Quand je dis constamment, c'est constamment : je fume trois paquets par jour, mais j'ai de longues journées, avec des pauses entre chaque clope, mais lui non : la précédente est finie, grillée jusqu'au filtre, qu'il allume la suivante, le plus souvent plantée dans sa bouche à  côté du mégot, jamais vu ça ; je ne sais pas s'il continue en dormant, mais ça ne me surprendrait pas []