Gnôthi seauton

Un jour où j’errais sur un forum technique, toujours à la recherche de la pointe de l’innovation pour ce blog, un type, Jessai, m’a adressé un mail privé pour me proposer de me coder, comme ça, le truc hyper pointu que je souhaitais…

Quelques mois plus tard, c’est devenu un ami, à qui j’ai évidemment depuis demandé cent autres améliorations(1) , et que j’ai progressivement appris à connaître -ah, sa façon inégalable de répondre à une de mes questions en me claquant trois lignes de code illisibles pour moi et en ajoutant juste "Tu vois, c’est tout simple"…

A force, on se raconte réciproquement un peu, bien sûr… Je lui ai dis ma petite vie, et… Il m’a raconté, à sa façon à lui, que j’admire, un  morceau, un gros morceau, de la sienne…

Il avait une telle façon d’en parler, un tel… Incongru enthousiasme, croyais-je alors (vous comprendrez plus bas), que je lui ai demandé de l’écrire, ce qu’il a fini par accepter : c’est son texte que vous allez pouvoir lire maintenant, et que je le remercie d’avoir accepté de me confier.

Que je ne le remercierais jamais assez d’avoir écrit : il m’a bouleversé, à tous points de vue : des larmes sont parfois venues le voiler, c’est vrai; mais il est aussi tellement rempli de sincérité et d’espoir, de Vie et d’intelligence, qu’il aurait été criminel de le garder seulement pour moi(2)

Jessai, je me vante souvent ici de savoir ce que c’est, d’en avoir, et de la pratiquer… Mais tu viens pourtant de me donner une infinie et magnifique leçon d’Humanité.

Je vous laisse avec ses mots, en vous prévenant seulement qu’il est impossible de sortir indemne de cette lecture… On en sort grandi.


Voila je ne sais pas par ou commencer, comment commencer. Je sais déjà que je vais le retaper cent fois ce texte…

Tout d’abord, j’ai pris une décision : s’il y a un article de publié, il ne sera pas anonyme. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas honte, je suis coupable de rien. La justice des hommes, si présente sur ce blog, n’a pas lieu d’être dans le cas présent, c’est juste la vie. La vie qui se définie par une naissance, un milieu et une fin  -alors, autant dire les bons mots de suite : une naissance, une existence et une mort.

Il y a quatre ans maintenant, j’ai rencontré quelqu’un, un homme âgé, comme moi c’est un cartésien, il est vieux, très vieux. L’après midi du 20 juin 2005, il est devenu un ami qui tous les jours m’accompagne. Je vais vous raconter cette rencontre et cette amitié.

A l’époque j’avais une vie trépidante, toujours débordé, avec pleins d’amis, une famille que je voyais peu parce qu’il fallait que je la nourrisse, j’étais un chef de famille responsable. Nous venions d’acheter une vieille maison, il y avait beaucoup de choses à faire : les plans, négocier et traiter les marchés, suivre les travaux, faire des travaux moi-même, également, tout ceci venait s’ajouter à la gestion de ma toute petite entreprise.

Il était bien loin cet adolescent de 17 ans, un peu (beaucoup) utopiste, qui se demandait s’il devait "entrer" dans la société ou devenir clochard (on ne disait pas SDF à cette époque). Cet adolescent qui avait conscience qu’il y avait deux choix de vie. Une vie "normale", intégrée, où le mot d’ordre (qui a dit le Mô d’ordre ?) est RÉUSSIR; et une autre, où le mot d’ordre est ressentir, sentir. Il avait fait un choix ou plutôt, il a réagit a un état de fait, et il a voulu prouver qu’il était capable, qu’il était comme tout le monde. Oui, trente ans après, il avait prouvé qu’il était capable, capable de partir de rien, avec une culture de base. Il avait fait un choix.

Réfléchir juste réfléchir. C’est très simple, il suffit d’être méthodique :

1) J’ai quoi comme éléments, comme matériel ?

2) Je veux faire, obtenir quoi ?

3) Ou puis je trouver des connaissances (culture) ?

4) Ensuite, il suffit de partir de ce que l’on nous donne, d’utiliser les connaissances pour arriver à ce que l’on veut obtenir.

Rien de très compliqué là-dedans, pas besoin d’être cultivé ou intelligent, juste un investissement de temps.

C’est très pratique aussi, il y a peu d’investissement humain, juste un peu d’ego. C’est du travail, donc pas besoin de s’investir sur le plan affectif, c’est un jeu juste un jeu, et jamais je ne l’ais oublié parce que l’adolescent de 17 ans me le rappelait régulièrement : il y a une autre vie.

Tout allait bien, j’avais la vie que j’avais souhaitée, j’oserai même dire choisie, même si je n’étais pas dupe.

Et puis, en bricolant à la maison, j’ai rencontré celui qui est devenu mon ami. Il a commencé par me dire : ne lèves pas le bras gauche aussi haut, ne portes pas des choses aussi lourdes avec ton bras gauche, reposes-toi, tu es fatigué.

Bien sûr, il m’a énervé, mais tous les weekend quand je bricolais, il était là, alors nous avons commencé à discuter, mais je devais pouvoir lever mon bras, ne pas être fatigué, alors il m’a conseillé d’aller voir un ami à lui, mon médecin traitant, qui n’a pas su me donner une réponse et qui m’a fait faire une radio, puis un IRM, puis des analyses, sans résultats, ou plutôt sans réponse; donc il m’a conseillé un neurologue qui a refait les examens ,l’IRM, d’autres examens, et j’ai enfin eu une explication. Ma maladie ressemble beaucoup à une maladie très grave, j’ai une sclérose latérale progressive, une maladie génétique qui provoque une dégénérescence des muscles, mais a mon âge aucun souci, l’évolution se fait sur 30 ans.

Embêtant tout ça, mais enfin rien de dramatique, quarante-cinq ans plus trente, ça fait soixante-quinze ans, l’espérance de vie d’un homme étant de soixante-dix-huit, je suis dans la moyenne, ce qui comble mon esprit cartésien.

Un mois passe, puis deux, mon compagnon revient me voir en me disant qu’il faut que je repose mes jambes, mais rien n’y fait. Je vais donc revoir le neurologue, qui après 10 minutes me propose de m’adresser à un confrère dans un hôpital. J’ai toujours voulu savoir, donc j’accepte, j’ai un rendez-vous quinze jours après.

A nouveau, tous les examens, puis d’autres, des recherches de maladies génétiques ou l’on me demande mon consentement et surtout si je veux connaitre les résultats. Seulement deux mois plus tard (les démarches précédentes ont durées dix mois), le neurologue de l’hôpital me donne un rendez vous dont je connais déjà le résultat. Nous avions déjà appris à nous jauger, l’entretien fut bref ce 20 juin, trente minutes tout au plus. Le diagnostic est tombé, ce jour là, à cette heure là, mon compagnon est devenu l’ami qui ne me quittera plus et j’ai enfin su son nom :

CHARCOT. Aux États-Unis, il se serait nommé lou geuring, le fourbe.

Cet homme, oui parce qu’il est un homme avant d’être le chef de service de neurologie de l’hôpital, m’a regardé droit dans les yeux et avec un sourire complice m’a dit : vous allez perdre toutes capacités de mouvement mais vous allez garder toutes vos capacités intellectuelles et sexuelles. J’ai juste répondu en souriant que j’allais être une plante qui pense et qui baise.

Puis je suis reparti, je me suis arrêté sur une aire de parking, j’ai fumé une cigarette, pleuré et j’ai terminé le chemin pour entrer à la maison. Voilà, moi, le pragmatique, le prosaïque, le cartésien, je n’avais plus le choix, j’allais savoir si ce que je disais me correspondait, si comme je le disais : "Quand je me lève le matin s’il pleut, je n’essaye pas d’arrêter la pluie, je prends simplement un pardessus ou un parapluie".

Les kilomètres avançaient et en même temps, le deuxième choix, celui que je n’avais pas fait, reprenait la place qu’il n’aurait jamais du perdre. Et cette question qui revenait sans arrêt, vaut-il mieux perdre la raison ou la conserver? Puis le même système qui revient, les quatre points, là encore j’allais trouver la solution, trouver la réponse.

Cette réponse s’est imposée à moi tranquillement, avant d’être une plante pensante, quand je serais encore maître de mon corps, ce petit chemin avec au bout un virage a quatre-vingt-dix degrés et en face, cette magnifique falaise de granit et la mer, la était la solution, simple, efficace, juste la solution.


Et puis une enfant de dix ans, ma deuxième fille (elle n’avait pas encore compris que l’on respire avec un muscle) qui me dit que l’on peut dire tellement de chose avec les yeux, juste avec les yeux , fait que je prends un pari : cette maladie, dont la ligne médiane est de quarante-deux mois, dont depuis deux cents ans on ne connais rien, pas même la cause, contre laquelle il n’existe aucun traitement, je vais lui opposer non pas mon envie de vivre, mais juste la vie qui est en moi, comme contre le froid on n’oppose pas la chaleur d’un feu mais le feu lui-même. J’emmènerais ma fille d’un an au collège pour sa rentrée en sixième.


Oui mais voilà, pour vivre enfermé dans son corps, pour avoir son corps comme prison et le supporter, il faut être un intellectuel, ce qui n’est pas mon cas.

Mais il y a des choses plus urgentes a gérer, la première, la seule, l’unique : les enfants. Une évidence s’impose à moi : à chaque fois qu’elles poseront (oui j’ai quatre filles) une question, je leur donnerais la réponse la plus sincère possible, la plus objective possible, aussi dure soit-elle.

Doucement ça fonctionne, elles posent une question, je donne une réponse, elles réfléchissent, reposent une question. Elles font leur chemin, elles posent les questions quand elles sont prêtes à entendre la réponse. Les mois passent, doucement les questions se font plus précises. D’abord, est-ce que mes jambes vont aussi être touchées, oui mais je ne sais pas quand. Est-ce que mon autre bras va être atteint, oui comme mes jambes. Puis est-ce que mon cœur va s’arrêter, non juste ce que moi je peux arrêter. Elles se rapprochent de ce monstre qui nous habite tous, la mort juste la mort.

Enfin, après six mois, la dernière question : mais papa, on respire avec un muscle, oui on respire avec un muscle. Et il diminuera comme ton bras, oui il va diminuer mais je ne sais pas quand. Là, un cri, énorme, gigantesque, tout autant douloureux que la peine qu’il porte, puis des larmes, beaucoup de larmes. Le calme revient, la lumière revient, il n’y a plus de face cachée, de face non dite, nous savons que nous devons apprécier tous les moments, ces moments de joies où un simple oiseau qui fait le fou nous fait rire, ces moments où j’interdis, où je dis attention vous allez franchir la ligne continue; où simplement je suis père, et elles enfants, adolescentes.

Le choix que j’ai fait à 17 ans ne s’impose plus, je prends conscience que j’ai de la chance, que je vais vivre une deuxième vie, je n’ai plus de contrainte sociales, je n’ai plus à me mettre des obligations. Naturellement, je ne regrette pas ce que j’ai perdu ni ce que je vais perdre, j’apprécie ce que je vis. Bien sûr, il y a une appréhension sur l’évolution de ma maladie (oui je me la suis appropriée), bien sûr il faut que je fasse très attention pour qu’elle n’envahisse pas toute la maison, qu’elle ne phagocyte pas tout. C’est le genre de truc très narcissique qui fait en sorte que l’on ne parle que d’elle, que l’on ne vive qu’à travers elle, alors qu’en fait ça n’est rien de plus qu’un événement de la vie.

J’ai juste vieilli de trente ans en trente minutes, oui, je suis dans l’état d’esprit d’un vieux de soixante-quinze ans qui a bon pied, bon œil, toutes ses facultés intellectuelles, mais qui sait aussi qu’il s’approche de la mort. Quoi de plus normal ? Nous imaginons toujours la vie sans la mort, mais pourrions nous imaginer le verso d’une feuille sans son recto, même si bien souvent nous remplissons une page en prenant soin de ne pas le voir, ce recto de la feuille ?

Oui, cet Homme sait qu’il va mourir, mais il est loin d’y penser tous les jours, c’est juste dans l’ordre des choses. Comme lui, je n’ai plus besoin de jouer à cache-cache avec la mort. Je vis pleinement -sans plus chercher à ne pas voir le recto de la feuille.

J’ai appris à regarder les autres, et surtout à me regarder. Quand je dis "regarder", ça n’est pas voir ce qu’ils font, mais ce qu’ils sont -et j’y vois bien peu de mal, juste des êtres sensibles qui bien souvent, pour cacher leur "sensibilité", font des choses qui sont bien loin d’eux. Bien sûr, je suis comme eux, à la fois acteur et spectateur.

Juste un regard, un sourire, des yeux dans le vide, capter ce moment ou le masque tombe, ou le costume est quitté. Plus le temps passe et moins j’ai besoin de ces costumes, de ces masques, qui sont lourds, inconfortables, encombrants. Être sans se poser de questions. Plus le temps passe et moins je pense que l’autre pense que… L’autre est, d’abord et avant tout. En chassant mes propres démons, je ne vois pas le combat désespéré qu’il mène contre ses démons, mais j’aperçois, je perçois, l’être humain qu’il est.

J’ai de la chance. Ma vie n’est pas, n’est plus, toute dirigée par mon désir de laisser mon empreinte, d’être immortel, de façonner mes enfants  comme ce que j’aurais aimé être. J’ai de la chance, j’ai une deuxième chance. Je peux prendre du temps pour réfléchir, pour écouter ce que je ressens, pour faire la part des choses, pour reconnaitre un démon intérieur. Cet événement m’a permis de savoir ce qui important pour moi.

J’ai rencontré quelqu’un qui met en place des aides technique, sa question était simple : en fonction de l’évolution de votre maladie (une précision même si elle peut vous semblez sordide, je vais perdre l’usage de mes bras, de mes jambes, de mon dos, de la parole, de la déglutition, de la respiration), quelles sont les choses que vous souhaiteriez pouvoir faire ? La réponse a été simple : quand je serais une plante qui peut juste bouger les yeux, je veux pouvoir lire et écouter de la musique.

Puis est venu une autre question : la musique et la lecture est-ce si important, pourquoi je vis, quel est vraiment ma raison d’être ? La continuité de l’espèce humaine, avec 4 filles, j’ai remplis mon rôle. Pourtant j’ai toujours cette vie en moi.

Dans toutes les aides que j’ai pu trouver, on parle de mécanique, de technique, d’intellect. Je pensais toujours en termes de "faire", ou son inverse courant  "ne pas faire",  mais en choisissant cette échelle de valeur, je risque de ne plus être personne assez rapidement. On admire les handicapés qui font des choses qui semblent impossibles, courir le cent mètres en étant unijambiste, nager, escalader, skier, comme tout le monde. Ils nous disent un peu : regardez, je suis encore un Homme, je peux encore faire. Mais que devienne tous ceux qui ne peuvent plus faire, sont ils encore des Hommes ? Quand je serais allongé dans un lit avec une trachéotomie pour respirer, un tuyau brancher directement dans l’estomac pour me nourrir, et que la seule chose que je pourrais faire sera de bouger les yeux, serais-je encore un Homme ?

Pour "être", dans la société, il faut réussir, il faut faire, il faut être quelqu’un. Si vous faites tout ça, on vous admire, vous êtes reconnu, vous êtes, simplement. A court terme je ne serais donc plus si je suis cette idée. Pourtant ça n’est pas mon sentiment. Il y a une petite voix au fond de moi qui me dis que oui, je serais encore, juste parce que tout ça, c’est  seulement une façade, un décor de cinéma. Même enfermé dans mon corps, je serais encore. Faire c’est juste du conjoncturel, c’est juste un moyen pratique d’oublier ce que nous sommes, seulement des mortels. L’important n’est pas ce que je fais, mais qui je suis. NON, on n’est pas quelqu’un lorsque l’on a réussi dans la société, on a juste flatté notre ego, on a juste trouvé un moyen pour avoir l’impression d’être aimé… Mon ego, j’ai dû lui redonner sa vrai place, le ranger au placard.

L’autre grand moteur de la vie est l’amour, et là encore, faire l’amour est juste comme se moucher quand on a le nez plein de morve; être aimé (et aimer) est tout autre chose; là encore, je ne pourrais plus faire l’amour d’une manière active, et pourtant je pourrais aimer et être aimé, pas pour ce que je fais mais pour ce que je suis. Impossible de tricher, d’acheter l’autre, de payer pour avoir l’autre, impossible d’ailleurs d’"avoir" l’autre, impossible d’avoir des raisons pour aimer l’autre, l’amour s’impose juste comme la vie… Pourquoi elle ? Simplement parce que l’alchimie de la vie fait que c’est elle, juste pour ce qu’elle est tout au fond d’elle-même.

D’un seul coup la vie devient simple, plus besoin de penser que les autres pensent que … Les autres sont comme moi, ils réagissent juste à des situations, mais dans la majorité des cas ce n’est pas ce qu’ils sont, juste ce qu’ils font. Depuis 4 ans, ma femme ne veux toujours pas croire à ma maladie, bien sûr je serai le seul cas au monde dont la SLA n’évoluera pas… Et je crois que si c’était elle qui était atteinte, je penserai comme elle. La peur de perdre l’autre, la peur de s’apercevoir que l’on aime l’autre non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il faisait, la peur simplement de s’apercevoir que l’on s’est trompé que l’on n’aime pas l’autre, que simplement on l’utilisait… Nous nous retrouvons dans une situation très inconfortable où nous sommes placés devant ce que les croyants appellent le jugement dernier : qui sommes-nous..? Dure épreuve, dont nous ne connaissons pas encore le résultat, mais celui-ci n’est pas très important, nous ne pouvons pas défaire ce qui est fait, et la réponse nous apparaitra naturellement. Ce jour-là, nous prendrons une décision, simplement, et je pense (j’espère, surtout) que les choses se feront dans le calme et la sérénité, sans ces combats qui sont bien souvent  menés plutôt contre nous même que contre l’autre.

Quel que soit le niveau d’emprisonnement que mon corps m’imposera, je pourrais aimer et être, je serais donc toujours un homme, mais il reste un point bassement matériel. Des facultés intellectuelles sont-elles utiles lorsque l’on ne peut plus rien faire, l’action et la réflexion ne sont-elles pas le recto et le verso d’une même feuille, le pôle nord et le pôle sud d’un aimant ? La pensée ne me servira plus à faire, mais juste à échanger, à donner et à recevoir… Fort heureusement, la technique permet que quel que soit l’état de mon corps, je puisses toujours communiquer, certes lentement, mais communiquer tout de même -et là encore, la pensée ne sert plus à faire mais a être, à ressentir.

J’ai appris à ne pas tirer de plan sur la comète, à ne pas penser que je vais d’abord ne plus pouvoir marcher, puis écrire, puis manger, puis respirer. J’étais persuadé que la dernière chose qui allait être atteinte serait ma respiration, mais ici encore la maladie m’a fait un pied-de-nez… L’important n’est pas que je prévoie des choses, l’important est ma capacité d’adaptation, ma capacité d’acceptation sans résignation.

Mes proches aussi doivent s’adapter mais c’est assez naturel, ils font pour moi ce que je ne peux plus faire. Lorsque je lis une histoire aux petites dans le lit, naturellement celle qui est à gauche lève mon bras et vient se blottir sous mon épaule, elle tourne les pages du livre, et tout ceci naturellement. Je suis fumeur, ma femme a horreur de l’odeur de la cigarette, pourtant je sais que lorsque je ne pourrais plus tenir ma cigarette, la porter à mes lèvres, elle le sera mon bras et ma main, sans jugement. Ce ne sont que deux exemples mais il y en a bien d’autres. Le mot "respect" prend tout son sens, juste parce qu’elles doivent le vivre au jour le jour, pas de grand discours moralisateur, pas de grandes idées, juste la vie, juste être. Nous sommes obligés de mettre notre pudeur et notre crainte de nous montrer de coté, nous ne pouvons pas cacher l’être derrière le paraître, de dire simplement à l’autre : je ressens, je vis ça mal, je ne peux pas, je ne veux pas. Il nous faut apprendre à appréhender les événements juste quand ils arrivent pour ne pas les vivre deux fois, à en parler en n’oubliant jamais que pour moi, c’est plus facile, je vis ma maladie, je la ressens, mes proches font aussi leur chemin, plus long, plus difficile. Je dois respecter leurs peurs, ce qu’ils ne veulent pas voir, je dois leur laisser le temps de faire leur "deuil".

J’ai une chance énorme d’être malade, il y a beaucoup de côtés positifs. Oui je sais, certains seront choqués par ces mots, mais, de la même façon que je ne cherche pas désespérément à rester l’enfant insouciant qui croyait au Père Noël, je ne cours pas après ce que "j’étais" avant d’être malade. J’ai la chance d’être né deux fois, la deuxième fois à quarante-cinq ans, avec toute l’expérience, la connaissance de la première fois. J’ai la chance de pouvoir discuter, de prendre le temps avec mes enfants, j’ai la chance de pouvoir réfléchir autrement, de pouvoir connaitre d’autres rapport avec les autres, d’avoir très peu de contraintes sociales, donc la liberté de parole. J’ai la chance de ne plus passer ma vie à oublier, à me cacher que je vais mourir. J’ai la chance de juste apprécier la vie. Bien sûr cette deuxième vie sera courte, certainement, mais je préfère de très loin un demi-verre d’un très grand vin à une barrique de picrate -surtout que maintenant, j’ai aussi la chance de pouvoir comparer.

Alors oui, je vais mourir, mais ça n’est si grave que ça, la preuve : vous aussi. C’est juste dans l’ordre des choses.

Martin Luther King a dit :

"Si on m’annonçait la fin du monde pour demain, je planterais quand même un pommier."

C’est juste simple…

  1. Les deux "techniciens" de ce blog, Jessai, donc, pour la partie "en dur", et Jessy, pour la partie "visuel", ont eu tous deux cette particularité de me contacter d’eux-mêmes, de s’en mordre les doigts tellement je leur ai demandé de services après, de devenir progressivement des potes, et de refuser toute rémunération en m’insultant pour y avoir seulement pensé, tout en me donnant des centaines d’heures de travail.: elle n’est pas belle, l’histoire de Maître Mô ??? C’est l’occasion en tout cas, même s’il y en a eu bien d’autres : immense merci à tous les deux ! ()
  2. Le titre, au cas où, est une célèbre expression, socratique dit-on, de grec ancien, signifiant "Connais-toi toi-même"… ()

39 commentaires sur “Gnôthi seauton”


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  1. 1
    Jiidee

    Juste un mot je ne peux en dire plus: merci!

  2. 2
    So

    Une proche est morte de cette même maladie il y a deux mois. J’ai aussi vu chez elle ce que je pense comprendre en vous lisant : alors que la mort n’est pas négociable que son processus que sa proximité ne le sont pas, la volonté d’agir à la "marge" pour vivre avec "sagesse". Elle a écrit sur son clavier sa dernière phrase "j’aime la vie mais la vie ne m’aime pas".

  3. 3
    pahdoc

    Le courage, c’est de comprendre sa propre vie… Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille… Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel.
    Jean Jaurès
    Je suis comme votre épouse, vous serai le seul cas au monde dont la SLA n’évoluera pas…
    Permettez-moi de vous dire que je vous aime.

  4. 4
    DMonodBroca

    "Nous nous retrouvons dans une situation très inconfortable où nous sommes placés devant ce que les croyants appellent le jugement dernier : qui sommes-nous.?" écrivez-vous, comme si vous-même n’étiez pas croyant. Pourtant, à la façon dont vous parler d’"être" et d’"aimer", on se dit qu’il est difficile d’être plus croyant que vous. Il est vrai que croire c’est douter : "Seigneur, viens en aide à mon incroyance"

    1. 4.1
      jessai

      Effectivement je ne suis pas croyant, dans le sens ou je n’adhère à aucune religion. J ene me pose pas ce genre de question, un poisson rouge n’a pas conscience d’être dans un bocal.

      1. 4.1.1
        DMonodBroca

        Oui, mais justement, nous ne sommes pas des poissons rouges, nous sommes (un peu seulement c’est vrai, mais un peu c’est déjà énorme) conscients de ce que nous sommes, des êtres parlant et pensant.

        1. 4.1.1.1
          jessai

          Nous avons conscience d’une infime partie de ce que nous sommes. Cette infime partie nous l’appelons la conscience mais notre comportement, nos réactions ne sont pas dictés par la conscience. Parlant oui pour la majorité d’entre nous mais tous ceux qui ne peuvent pas parler ne sont ils pas des hommes ?

          Oui nous pensons mais cette pensée ne s’alimente-t’elle pas juste de ce qu’elle connait. Nous agençons différemment des choses connues. A partir de la nous pouvons construire mais il n’y a là rien de génial. Je ne suis pas du tout sur que nous pouvons penser à partir de rien, du vide.
          Nous nous donnons l’illusion d’inventer, d’être génial en nous battant contre des moulins à vent, il y a tant de choses que nous ne pouvons pas influencer, modifier.
          Tout ceci es très loin d’être défaitiste ou aigri, vraiment très loin. Bien au contraire, je n’ai pas envie de perdre du temps à vouloir changer le temps qu’il fait, les gens, si déjà certains en me voyant se disent : tient, il est heureux simplement heureux, j’aurai fait beaucoup.

        2. 4.1.1.2
          DMonodBroca

          Je suis d’accord avec vous. La seule personne sur laquelle j’ai une influence directe est moi-même. Mais la façon dont je me comporte a une influence, ou peut avoir une influence, sur autrui…
          Ma remarque initiale portait sur la qualité de "croyant" et sur le fait que vous me semblez plus croyant que vous dites l’être. Puisque vous croyez en l’amour.

  5. 5
    Jalisco

    Effectivement, on ne sort pas indemne de la lecture de cette prose… Merci Jessai.

  6. 6
    gabian

    C’est pendant la torpeur d’une après-midi de week-end très prolongé que la lecture impromptue de ce texte m’a claqué dans la gueule.
    Des encouragements seraient sans doute à côté de la plaque, et un merci ridicule. M’en fous : merci.

  7. Ecce homo.

    1. 7.1
      jessai

      Juste un homme

  8. 8
    Prof Timbré

    Maître, non seulement vous êtes exceptionnellement humain, mais vous avez une faculté certaine à attirer autour de vous des hommes et des femmes qui sont ordinairement exceptionnels.

    Chapeau bas à vous deux, Maître et Jessai.

    Juste une chose Jessai.

    "Cet adolescent qui avait conscience qu’il y avait deux choix de vie. Une vie “normale”, intégrée, où le mot d’ordre (qui a dit le Mô d’ordre ?) est RÉUSSIR; et une autre, où le mot d’ordre est ressentir, sentir. Il avait fait un choix ou plutôt, il a réagit a un état de fait, et il a voulu prouver qu’il était capable, qu’il était comme tout le monde."

    Vous avez jeté en trois phrases ce que beaucoup d’entre nous ressentons et la lassitude que nous éprouvons à ne pouvoir plus aujourd’hui faire véritablement un choix de vie.

  9. 9
    panoptique

    Un Silence très épais vient d’envahir mon appartement. Je viens de le briser, Mea culpa.

  10. 10
    Moi

    Merci. Franchement. J’ai beau n’en être qu’à l’âge où je suis toujours en train de faire des choix, et ma vie a beau passer du blanc au noir en une fraction de seconde, on en a jamais assez d’un texte comme le votre. Merci donc, et bravo.

  11. 11
    salah

    Jessai ,votre force à mettre des mots sur les combats que vous menez est d’une grande vitalité ‎‎. Je vois que vous découvrez votre talent de négociateur des choses de la vie et des organes ‎vitaux de la vie en commun .On n’est jamais assez préparé pour ce faire ,au pire on n’est pas ‎préparé du tout. On ne peut qu’être humble devant chacune des batailles que vous menez. ‎Votre billet dégage une grande et saine souplesse du muscle de l’esprit.

  12. 12
    Gzyg

    Voilà un témoignage qui donne (presque) envie de tomber malade… :P

    Je ne sais pas comment je réagirais si d’aventure une pareille épreuve m’échoyait… J’espère simplement que je saurais me souvenir de ce texte. :D

  13. 13
    NF

    Total respect.

  14. 14
    PiTRe

    Bravo. Je ne sais pas si j’aurais le courage de réagir comme vous. Ca fait presque 40 ans que j’arrive à éviter l’introspection, je ne suis pas certain que je saurais faire face à mes contradictions avec autant de sérénité.

    Ca me rappelle un ami myopathe, qui a 18 ans est arrivé un matin tout content, avec un sourire radieux … Ses exercices de "musculation", avec des poids de 20gr avaient porté leurs fruits. Ce matin là, il avait réussi à touiller son café tout seul pour la première fois depuis plus d’un an …

    Il faut une très grande force de caractère pour réussir à rire de la vie comme vous, mais aussi votre famille, le faites. Encore bravo.

  15. 15
    Inconnue

    C’est amusant cet acharnement que nous mettons à nous agiter frénétiquement pour oublier que la mort fait partie de la vie. Aujourd’hui, j’arrive à chasser cette peur viscérale d’un devenir qui dépasse mon entendement mais si je tiens jusque 70 ans, je crois que je serai nettement moins sereine et veillerai à ne rien laisser trainer de compromettant sur ma table de chevet en me couchant. Quoique, à la réflexion, ça peut être drôle une capote sur la table de chevet d’une mamie.

    Vous vous demandez si les facultés intellectuelles servent à quelque chose quand on ne peut plus rien faire ? Elles serviront à vos filles. Dans vos yeux, elles pourront encore lire tout ce qui fait de vous leur père. Et n’aurons ainsi jamais l’impression d’être devenues des fantômes aux yeux de celui qui les aime.

    Que vous souhaiter ? Peut-être que la vie vous soit douce.

    1. 15.1
      jessai

      J’aime le double sens du mot chasser, chasser c’est faire fuir mais aussi capturer, tuer pour se nourrir. Oui il faut que vous teniez jusqu’à 70 ans parce que vous pourrez publier dans les commentaires la photo de votre table de chevet, j’aurais enfin réussi a écrire les quelques lignes de code qui permettront d’insérer une photo dans les commentaires.

      On ne fait pas des choses pour les autres mais bien égoïstement pour soi. Il faut d’abord avoir envie, en retirer un plaisir, après le partage du plaisir se fait naturellement.

      1. 15.1.1
        Inconnue

        Maître Mô condamné à maintenir son blog jusqu’en 2038 juste pour une photo de capote sur ma table de chevet ?! :idea:

        Je vais être obligée d’y adjoindre THE dentier flottant dans son verre d’eau (trouble de préférence bien entendu) au moins pour me faire pardonner :)

        Si, si, on peut faire des choses pour les autres dont on n’a pas du tout envie et dont on ne retire aucun plaisir. N’avez-vous jamais entendu parler de simulation ? Pourtant vous avez une femme ;)

        Ah ces hommes ! Tous les mêmes ! :mrgreen:

  16. 16
    Bruno

    La vie est tout de même cocasse parfois…. :

    1° C’est un ami informaticien (hobby – à tout le moins – de Jessai, d’après ce que j’ai compris) qui, connaissant mon état de santé, m’a transmis ce matin, Cher Confrère Mô, votre texte du 22 mai…
    2° J’ai exercé la profession d’avocat à Chartres jusqu’au 5 mai 2008, date de mon premier arrêt d’activité…..
    3° … motivé par la SLA.
    4° J’ai donc lu avec plus que de l’attention, le texte de Jessai : que de réflexions communes et quel goût semblable – et combien utile – pour la musique !

    Mon contact est donné : qu’il sache que je suis disponible pour faire davantage connaissance s’il le souhaite.

  17. 17
    Floflo

    Bonsoir, je viens de lire avec beaucoup d’attention et d’émotion ce magnifique texte, empreint de vie et de sincérité. Je ressens chaque ligne, acquiesce à chaque idée. Parcours de vie différents et pourtant cette similitude, cette incroyable évidence: la chance d’être malade, la chance de se "poser" et de vivre une seconde vie avec le recul de la première. Etre sans artifices, jusqu’au dernier souffle…
    J’ai déclaré une SEP (sclérose en plaques) l’an dernier, je suis actuellement en crise…mais je ne suis pas à plaindre!
    Très amicalement, je vous souhaite des jours ensoleillés sur un chemin de terre.

  18. 18
    Oph

    Cette sagesse, cette sérénité face aux difficiles moments à venir, force d’autant plus le respect que je ne pense pas l’avoir un jour. Quand je me laisse aller à l’introspection, j’ai l’impression que si on m’ôte ce que je fais, il n’y aura rien sous la coquille, pfuit, que du vide. Alors l’idée de ne plus pouvoir faire m’effraie au plus haut point.
    Que votre seconde vie vous apporte tout ce que vous en attendez, Jessai.

    1. 18.1
      jessai

      C’est ce qui est à l’intérieur de la coquille qui a peur et qui fabrique encore plus de coquille, elle ne peut donc pas être vide.

  19. 19
    Lisa

    Dévoreuse de mots dans les livres et ailleurs depuis l’enfance (… un peu plus lointaine chaque jour ! ), découvreuse de sites web, lectrice assidue de nombreux blogs depuis des années, incognita sur celui-ci (en particulier) depuis des mois, je ne pouvais pas faire moins que poser le mouchoir -oui, j’ai pleuré- pour prendre la souris. Et je crois bien que c’est une des rares fois en dix ans où je m’aventure dans une "boîte à commentaires" : je n’avais pas même réagi à vos récents succès, alors même que j’étais de tout coeur avec vous – voilà, c’est écrit..
    Je veux juste dire merci. A Jessai, à Maître Mô, et à vous tous ici.
    J’avoue tout (ici, comment ne pas le faire ?) – enfin, presque : à la fin de ces lignes, j’ai pensé à mon père et à mes enfants, je suis sortie regarder le ciel et ses étoiles au milieu de la nuit quand j’ai lu et relu, quand même. Et puis oui je me suis servi un verre de vin, bien réel celui-là . (Vous voyez que je suis vos concours nordiques de commentaires et de barbecue – et finalement, j’en profite un peu en douce pour demander la suite de l’Histoire…. OK, je sors dans quelques lignes, pour une fois). Avec une des musiques que j’aime. Un grand coup de Bach, ça fait du bien – voilà un des privilèges de l’âge pour ne plus trop se soucier de plaire ou que cela plaise – mais c’est ce qu’il me fallait, juste là, avec casque pour ne pas réveiller le monde autour… et voilà .
    Juste un petit moment de partage à la santé (j’ose !) de la sincérité et de l’espoir, à la Vie et l’intelligence. Merci de ne pas avoir été criminel, je m’autorise à écrire "cher" Maître Mô (sans vouloir faire preuve de trop grande familiarité : j’espère l’indulgence, c’est sincère).
    Alors pour vous et l’auteur de ce partage : je lève mon verre à vos amours, à vos enfants, à vos vies, à ce que vous en faîtes et que vous nous donnez. Plein de musiques pour longtemps, surtout à Jessai, celles du coeur d’abord. Et l’humanité du serment qui défile là, en bas, ne me semble pas vaine.
    Demain, je plante un arbre. Et je crois cette fois que je vais oser cliquer sur "envoyer"…

  20. 20
    Philonous

    Quel texte prenant et quelle attitude face à la vie (la mort en faisant partie)!

    Pour quelqu’un qui se revendique "pas intellectuel", je trouve que vous écrivez très, très bien.
    Vous citez souvent votre esprit "cartésien". Descartes a écrit en son temps qu’"il faut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde". Facile à dire, si difficile d’avoir la volonté de le faire quand il le faut. Et pourtant, vous nous montrez à tous que, même dans une situation qui pourrait sembler insoutenable (et, je l’avoue, qui le serait sans aucun doute pour moi), on peut encore y arriver. Bravo et merci d’avoir partagé cela ici.

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FIN DES COMMENTAIRES - MAIS ATTENTION !


Suite à la pénétration inéluctable de la modernité numérique dans le monde judiciaire, il a bien fallu que je m'y (sou)mette moi aussi : les commentaires sont désormais "imbriqués", ce qui ne signifie pas qu'ils s'accouplent, mais que l'on peut y répondre directement, la réponse s'affichant alors non plus ici, mais sous le commentaire concerné ci-dessus...


Le fait que vous n'en aperceviez pas de nouveau à cet endroit ne signifie donc pas qu'il n'y a en pas eu... (Et là vous me direz : "Mais alors, il faut les chercher..?" Et je vous répondrai, avec la franchise qui me caractérise, et dans l'attente n'en doutez pas d'une nouvelle amélioration géniale : "Oui !"

 

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