Annulation de mariage : la solution !

Je reçois ce jour là un jeune couple, ils sont tous deux très beaux et très jeunes, l’homme a l’air ennuyé d’être là, tandis que la femme est très manifestement à l’origine du rendez-vous : je pense immédiatement à un divorce, et vais vite être détrompé, par Madame, qui effectivement mène l’entretien.

L’histoire qu’elle me raconte va plusieurs fois m’amener au bord de l’explosion de rire, notamment parce que je les ai tous les deux en face de moi, et que le jeune-homme, qui ne dira jamais un mot, essaye de se donner une contenance, en regardant droit devant lui, raide comme la justice…

Nora, donc, me remet immédiatement une convocation à comparaître en correctionnelle, pour des faits commis un mois plus tôt de destruction d’un registre appartenant à l’autorité publique

Elle vit avec Karim (donc assis à sa droite, et qui voudrait bien être ailleurs) depuis trois ans, tout se passait bien, elle était très heureuse, et le mariage, que tous deux souhaitent et qui a reçu l’approbation des familles respectives, était prévu pour mars dernier – Nora avait déjà acheté sa robe…

Au début de l’année, cependant, Nora, qui travaille, contrairement à Karim qui est encore étudiant, a progressivement conçu quelques doutes sur la fidélité de son Futur, ayant essayé de l’appeler depuis son lieu de travail sans y parvenir, alors qu’il devait être à la maison, et trouvant que Karim était… Disons, un peu moins enthousiaste qu’auparavant, lorsque Nora rentre le soir…

Elle ne lui a rien dit, mais, en secret, a posé quelques jours de congés, et a fait semblant de continuer à aller au travail, alors qu’en réalité elle restait dans la rue et se mettait à espionner son homme (qui à ce moment de la narration a décidé que ses chaussures étaient nettement plus digne d’intérêt que moi…) : bref, elle s’est rendue-compte que Karim menait une double vie, et qu’au lieu d’étudier, de profiter de l’appartement que Nora finance, et de préparer amoureusement leur mariage, il s’empressait, tous les jours, de rejoindre Cindy, une européenne blonde et vulgaire qui met des chemisiers vulgaires et qui marche vulgairement, "vous voyez le genre, Maître", je vois absolument le genre, et Karim aussi, qui voudrait bien retourner dans le ventre de sa maman à cet instant…

Et cette même semaine de filature, alors que manifestement Nora, désormais parfaitement informée de la relation scélérate, hésitait entre la défenestration de Karim et diverses tortures plus ou moins sophistiquées pour Cindy, voilà qu’elle avait l’énorme surprise, le cinquième jour, planquée dans la rue derrière sa poubelle désormais habituelle, de voir Karim sortir de l’immeuble richement habillé, en costume trois pièces, qu’elle n’avait jamais vu, avec des chaussures noires brillantes, rasé de près, bref, "tout comme un notaire, Maître, jamais je l’avais vu comme ça" (je croise le regard de Karim, il me supplie silencieusement de ne pas lui en vouloir d’avoir mis son beau costume, j’essaie de lui adresser un petit sourire salvateur…).

Elle le suit, comme d’habitude mais plus qu’étonnée, et n’en croit pas ses yeux lorsqu’elle s’aperçoit qu’au lieu de se diriger vers l’appartement de cette "…" (mot que je ne comprends pas mais qui n’a pas l’air d’être un compliment) de Cindy, Karim, ce jour là, rejoint… L’Hôtel de Ville de Lille, qui n’est pas très loin…

Elle parvient à le suivre à l’intérieur, il y a beaucoup de monde, ils se dirigent à vingt mètres de distance vers la "Salle des Mariages", il y a là plusieurs couples "en habits de mariés" qui attendent, mais surtout, elle voit de ses propres yeux son Karim rejoindre un petit groupe formé par Cindy ("On aurait dit un loukoum, avec la garniture dans les cheveux, mais je l’ai tout de suite reconnue !"), des gens qu’elle ne connaît pas, et deux "crétins", bien habillés eux aussi, qui sont les meilleurs amis de Karim..!

Nora se pince tant elle n’y croit pas, pendant que tout le monde rentre dans la salle, elle ne sait pas quoi faire, la panique monte, et là, elle voit rouge : elle se rue à l’intérieur en hurlant, droit vers la petite estrade où officie un adjoint au maire, avise Cindy et Karim debout côte à côte, tout souriants, ce qui a le don de la déchaîner totalement, elle les bouscule, en criant des insultes à tout le monde en général, et à Karim en particulier, "Ah tu veux te marier avec cette pouffiasse, ah tu crois que Nora te laisse faire, tiens, salopard, essaye de te marier maintenant !!", et, dans un geste magistral, elle empoigne le "très grand cahier" grand ouvert devant "Monsieur le Maire", et le tord dans tous les sens en hurlant, finissant par déchirer en quatre la page en cours, où allait être inscrit le mariage scélérat, avant de devoir lâcher les morceaux obtenus, ceinturée par deux personnes, "je ne sais même pas qui c’était Maître, j’étais hors de moi" ..!

Il y a un petit air de défi dans le regard de Nora lorsqu’elle finit son récit, pendant que son Karim s’est tassé tout doucement sur sa chaise et ne bouge plus, je me demande même s’il respire encore…

Tout le monde a été emmené au commissariat, et on s’est expliqué, même "la grosse" (je suppose finement qu’ils ont donc aussi entendu Cindy), ça s’est calmé, surtout que Nora a bien vu que les policiers ne lui en voulaient pas trop, ils ont même engueulé Karim, et puis on est rentré chez soi – ou plus exactement, comprends-je, Nora a emmené Karim chez eux…

J’apprendrai par la suite qu’ils sont aujourd’hui fiancés de nouveau, que personne n’a plus eu de nouvelles de Cindy, que Karim est près à témoigner de tout ça au procès.

Je n’apprendrai jamais, en revanche, n’ayant pas osé poser la question le jour du rendez-vous, comment Karim, une fois marié à Cindy, mais vivant toujours chez Nora, envisageait de gérer la situation, y compris vis-à-vis des familles respectives, mais ceci est sûrement une autre histoire…

J’ai rassuré Nora par avance sur les conséquences probables des poursuites, voyant mal un magistrat se montrer trop sévère compte tenu des circonstances – ce faisant, je n’avais pas songé à un dommage collatéral qui compliquait un peu les choses, et que je découvris plus tard en consultant le dossier : la page du Registre d’Etat Civil déchirée par Nora le jour fatal comportait certes les mentions afférentes au mariage abhorré, mais également… Celles de deux autres unions, célébrées précédemment le même jour, les deux autres couples, dont on imagine l’enchantement, ayant du être contactés par les services de l’état civil pour convoquer à nouveau leurs témoins respectifs, et revenir avec eux signer de nouveau sur une page flambant-neuve…

L’un de ces couples (qui pourraient ainsi éternellement se vanter de s’être mariés deux fois en une semaine !) ne s’est pas constitué partie civile à l’audience, et l’autre, particulièrement sympathique, était présent, mais ne réclamait que l’euro symbolique, la jeune mariée ayant eu la gentillesse d’indiquer à la barre, manifestement amusée par la situation, d’abord, que cela avait finalement permis de refaire une petite fête pour célébrer un peu plus encore le mariage; ensuite, qu’elle comprenait Nora, ne lui en voulait pas et aurait sans doute fait exactement la même chose dans les mêmes circonstances [Qu'elle soit ici remerciée, si elle tombe sur ce récit, de son intelligence et de son humour, je n'avais pas pu le faire à l'audience].

La Mairie aussi s’était, symboliquement, constituée, par le biais d’un confrère d’ailleurs totalement à côté de l’audience, inutilement vindicatif (il réclamait mille euros de dommages et intérêts et des frais d’avocat exorbitants, comme souvent inversement proportionnels à son talent, sans d’ailleurs produire le moindre justificatif des frais, réels quant à eux, qu’avaient du engager sa cliente pour réparer la faute de Nora il a obtenu en tout et pour tout l’euro symbolique) dans un contexte plutôt souriant, où tant le Tribunal que le Parquet avaient eu le bon goût de sourire un peu, et s’étaient, c’est vrai, délectés du témoignage de ce pauvre Karim, qui avait du "avouer" à la barre en audience publique toute l’histoire, et sa duplicité, tout en confirmant d’une voix apeurée, un regard en dessous vers Nora toute droite à la barre, que tout était désormais rentré dans l’ordre, que c’était sa faute, qu’elle avait bien voulu le pardonner, et que heureusement qu’elle avait empêché cette "erreur" ce jour là…

Nora avait, sur mes conseils, tempéré son discours et son ton, et était apparue comme une jeune-fille douloureusement trahie, toute contrite d’avoir du en arriver là – ce qui était en partie vrai évidemment, j’avais juste un peu gommé, disons, son caractère…

Elle s’est vue finalement déclarer coupable, bien sur, mais dispenser de peine.

Nora était revenue à la barre pour entendre la décision, et Karim était à ses côtés, manifestement très soulagé : elle a remercié le Président pour sa clémence, et il a ajouté, timidement mais je crois avec sincérité : "On vous invite au mariage !"

Avant que le Président n’ait eu le temps de décliner l’offre, ce qu’il aurait essayé de faire de manière spirituelle, Nora lui avait coupé l’herbe sous le pied, et c’était la première fois que je la voyais sourire, mais d’un sourire un peu torve : "Lequel ?", a-t-elle lancé à Karim d’une voix suave…

J’espère qu’ils sont heureux…

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4 commentaires sur “Annulation de mariage : la solution !”


VOIR DIRECTEMENT LES 4 DERNIERS :
lollipop / Maître Mô / nadeje / Mussipont /

  1. 1
    Mussipont

    Ben dites donc à Lille, les mariages, c’est pas de la rigolade ! ;)

  2. 2
    nadeje

    par pitié pas ça le jour de mon mariage !!!!!

  3. @Nadège : surveillez-le !

  4. 4
    lollipop

    Oh ! J’adore ! Vive l’être humain ;-)

 Page 1 sur 1 des commentaires1
 

FIN DES COMMENTAIRES - MAIS ATTENTION !


Suite à la pénétration inéluctable de la modernité numérique dans le monde judiciaire, il a bien fallu que je m'y (sou)mette moi aussi : les commentaires sont désormais "imbriqués", ce qui ne signifie pas qu'ils s'accouplent, mais que l'on peut y répondre directement, la réponse s'affichant alors non plus ici, mais sous le commentaire concerné ci-dessus...


Le fait que vous n'en aperceviez pas de nouveau à cet endroit ne signifie donc pas qu'il n'y a en pas eu... (Et là vous me direz : "Mais alors, il faut les chercher..?" Et je vous répondrai, avec la franchise qui me caractérise, et dans l'attente n'en doutez pas d'une nouvelle amélioration géniale : "Oui !"

 

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