- Maître Mô - http://maitremo.fr -

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Je suis un petit avocat pénaliste, et le hasard et mes choix, qui ont fait de cette catégorie de crimes et délits mon domaine de prédilection, dix-huit années d'interventions dans les dossiers de nature sexuelle, me donnent le droit, je pense, d'exprimer des avis sur le sujet -ça représente quelques centaines de dossiers, donc quelques bonnes centaines de victimes, et d'auteurs, et de coupables, et d'innocents -des tas de gens dont la vie, en tout cas, évidemment pour des raisons et à  des degrés très dissemblables, a été massacrée.

Le titre de cette réaction est le chiffre officiel, cité par le journal de 20 heures de France 2 tout à  l'heure, lequel mentionnait sa source comme issue des Statisitiques Justice 2005 -ne souriez pas, c'était sans doute le plus récent disponible- du taux de récidive en matière de criminalité sexuelle.

Le plus bas, cette fois c'est moi qui parle, de tous les taux de récidive -ce que n'importe quel acteur du monde judiciaire sait, et, faut-il donc espérer, du monde politique, aussi.

Moins de deux condamnés sur cent, seize condamnés sur mille.

Vous avez nécessairement entendu parler du drame qui vient de trouver son premier dénouement, cet homme, déjà  précédemment condamné pour le même type de faits, qui, à  l'issue d'une garde à  vue, dont invraisemblablement nous disposions du détail du contenu heures par heures, a fini par avouer avoir tué celle que les médias appellent mécaniquement "la joggeuse", par respect pour sa famille sans doute -il s'agit d'une femme qui était vivante il y a trois jours, qui a été enlevée et séquestrée dans le coffre d'une voiture, qui, élément terrible, a apparemment réussi à  alerter elle-même la Gendarmerie en téléphonant depuis son portable dans le coffre de cette voiture, et, finalement, vient d'être retrouvée, nue, morte, dans une forêt.

C'est une drame atroce, une fin de vie, puis une mort, évidemment horrible -et puisque le secret, même et surtout pas par pudeur, n'entoure plus ou presque ces "affaires", nous savons déjà  qu'elle a été étranglée à  mains nues, comprendre sans l'aide d'un objet, qu'elle aurait résisté à  son agresseur, et que la grande question posée à  l'heure actuelle, mais nous aurons vite la réponse, est de savoir si la malheureuse a été violée ou pas avant sa mort -ce qui a mes yeux et compte tenu du mobile probable de son agresseur et des circonstances effroyables entourant cette horreur n'a en fait guère d'importance, elle est je suppose morte à  cause de ça, en tout cas.

Il n'y a aucun mot valide pour les proches de cette victime, je n'en cherche donc pas, je leur dis seulement, piteusement, que cet article n'a de près ou de loin rien à  voir avec eux, et que je les respecte.

Ce qui n'est pas le cas de tout ce qui s'en est suivi.

D'abord, on sait déjà  tout, on en saura encore plus -et cette circonstance seule, le fait-même que je puisse écrire ici comme si j'étais déjà  plongé dans ce crime, comme dans ceux qu'il m'est donné de connaître en tant qu'avocat, est une insulte à  leur douleur.

Et à  l'homme qui l'a causée.

Ensuite, le Ballet Maudit a été mis en scène, très vite, honteusement.

Aujourd'hui même, alors que le corps de cette femme a été retrouvé hier soir, et doit, actuellement, être encore autopsié, ils s'en sont tous emparés, les pseudo Achille capables de le traîner dans la poussière de leurs chars, d'assaut ceux-là , et alors qu'ils n'en ont ni aucun droit, ni même aucune envie réelle -c'est à  hurler.

Il y a eu Nicolas Sarkozy, qui dès aujourd'hui a reçu "les proches" de la défunte, trois quart d'heure apprendrons-nous -c'est peut-être, ou peut-être pas, le rôle d'un Président, je ne sais pas -mais je sais que si ma femme ou ma fille meurent un jour dans de telles circonstances, ou dans n'importe quelles circonstances, je lui interdis d'y faire la moindre allusion, je lui interdis même d'y penser.

Des "promesses" ont été faites à  la sortie, celle de mieux surveiller les délinquants sexuels condamnés -j'espère, sincèrement, que ça aura adouci la peine de ces gens, en tout cas.

Il y a eu Brice Hortefeux, qui a immédiatement et sans connaître une ligne du dossier, condamné la libération précédente du présumé innocent violeur et tueur, mettant en cause, explicitement ou implicitement je ne sais même plus, les magistrats qui l'ont accordée, qui je pense ce soir, pourvu qu'ils soient simplement humains, ce qui à  ma connaissance est généralement le cas, doivent vomir ou pleurer -et sans doute aucun s'en vouloir, quelles que soient les déclarations ultérieures que l'on fera.

Ces brillantes déclarations, d'une lâcheté, d'une pauvreté et d'un opportunisme qui devraient être intolérables de la part d'un homme de pouvoir, ont été immédiatement suivies de deux réactions, celle d'un syndicat, ou des syndicats, anticipons, de magistrats, qui le lui en a dit tout le mal qu'il en pensait.

Et celle de mon Ministre, Michèle Alliot-Marie, qui a en substance prétendu soutenir les magistrats "car ils font un métier difficile", ce qui signifie que cette décision était effectivement scandaleuse mais que ce n'est pas de leur faute, sacré soutien, et qu'il fallait "rappeler qu'ils (ne) sont en charge (que) qu'appliquer les lois" -appel évidemment à  une niéme modification d'icelles, décharge de responsabilité tout aussi absurde que la charge précédente, et rappel, involontaire celui-ci je gage, de ce que les lois, ce sont ces gens qui les font.

J'étais assez surpris, à  ce stade, que personne ne songe à  crucifier l'avocat qui avait à  l'époque présenté le dossier -mais il est vrai que ces gens considèrent volontiers que nous n'existons pas.

France 2 rappelait l'arsenal de surveillance divers et varié mis en place au fil du temps, de façon d'ailleurs incomplète faute de place, la libération conditionnelle et ses conditions, puis le suivi socio-judiciaire, puis le bracelet, en oubliant les fichages et une bonne dizaine d'autres mesures, mais peu importe, il me semble que le reportage disait une chose : les moyens il y en a.

Là -dessus, Frédéric Lefebvre, dont on m'expliquera ce qu'il venait faire là , a dit quelque chose comme "Sans tabous, il faut maintenant discuter de la castration chimique, volontaire ou forcée", démontrant par là -même qu'il ignore tout en la matière (je ne prends pas la peine en l'état de développer, j'estime que ce serait vous faire injure), et avec ce ton cinglant et péremptoire qui me le rend souvent séduisant, ça n'engage que moi, et qui là  en tout cas ne faisait qu'ajouter au Bal des Vampires -l'allusion à  Roman Polanski est évidemment fortuite.

J'en oublie, évidemment, et il y en aura bien d'autres dans les jours à  venir -les jours seulement, et à  venir immédiatement, tant il est vrai que le deuil politique, cette espèce d'immonde mascarade, est en général rapidement effectué.

Et le clou du spectacle est venu aussitôt, encore plus vite qu'avant, plus vite et de plus en plus vite -tellement vite que je n'ai pas entendu un traître mot ni de compassion envers la victime et les siens, ni moins encore, mais c'est une évidence,  d'interrogation, de questionnement, au moins, envers l'homme qui a fait ça -comment le dire autrement désormais- une loi sera votée dans le mois.

Dans le mois de la mort atroce de cette femme dont le corps n'a aujourd'hui encore pas été rendu au sien.

Une polémique vient d'être lancée pendant que son âme doit peiner encore à  quitter son corps.

Et chacun, plus tard, ajoutera son commentaire sur les mesures qui seront ou ne seront pas prises, et proposera sa solution -ça a déjà  commencé, il n'y a pas deux heures, me dit Google... Regardez cet homme politique qui explique que le meurtrier avait pris onze ans et n'en avait fait que sept, et demandez-vous quelle victime il aurait croisé quatre ans plus tard, bon sang, est-il seulement possible, ne serait-ce que par pudeur, que ces gens réfléchissent au fond des problèmes, et non pas à  ce qu'ils vont pouvoir exhiber dans le quart d'heure ???

Quand la vérité impose évidemment de dire qu'il y aura toujours des violeurs et des meurtriers, qu'on ne peut pas tous les tuer, et que cette idée, qui ne peut que heurter de plein fouet toutes les victimes de faits aussi inhumains, n'est pas en soi scandaleuse dans un monde d'humains.

Quand des excuses devraient être faites aux proches de cette femme, par tous ceux qui ont osé se l'approprier aujourd'hui : pour le traitement des délinquants sexuels en prison, pour l'absence totale de soins réels apportés à  ces personnes, souvent profondément malades, pour le fait de les avoir laissés pourrir en détention en tant que "pointeurs" et avoir donc été complices de l'ajout de sauvagerie apporté à  tout être subissant de tels traitements, pour l'absence patente de moyens réels donnés aux intervenants des corps sociaux, médicaux et judiciaires, pour pouvoir traiter et suivre ces délinquants, de l'absence totale et récurrente de volonté politique de simplement les soigner, les guérir -pour la poudre sans cesse disséminée sur les yeux, parfois éteints, des victimes, pour les mesures inappliquées et/ou de toute façon inapplicables votées après ce que l'on appellera bientôt, à  la place d'un drame, à  la place d'une mort, un "fait divers".

Quand on emprisonne, et soumet donc aux lois des hommes, de graves déviants sexuels, que seuls les psychiatres peuvent espérer soigner -et qu'on les traite, à  l'intérieur, non de Dieu, comme on ne traiterait pas un chien, qu'on en pense tout le mal qu'on voudra.

Je pense, vraiment et très sincèrement, avec presque de la peur, à  Marie-Christine Hodeau, et à  ses proches, que j'espère de tout cœur ne pas blesser plus encore.

Je pense aussi, parce que je ne suis pas un des leurs, et que je peux le faire, et que non seulement l'un n'empêche pas l'autre, mais qu'au contraire c'est nécessaire, à  cet homme.

Dans les deux cas, j'ai mal.

Ce qui, s'il faut choisir, vaut mieux que ce que je ressens pour tout le reste, dont j'ai honte.